jeudi 6 décembre 2012

Erik Orsenna : LA GRAMMAIRE EST UNE CHANSON DOUCE, Stock, 2001


Un réquisitoire en bonne et due forme contre l'enseignement habituel de la grammaire, celui qui dégoûte les enfants de la lecture et plus encore de l'écriture.

Loin d'un ouvrage polémique, Orsenna prend le parti d'écrire un conte, alliant le merveilleux au magique. 

Deux enfants ayant fait naufrage, ont perdu l'usage de la parole, mais dans leur malheur ils ont de la chance, car ils sont recueillis sur une île,  par un certain Monsieur Henri, qui n'a rien à envier à l'auteur de la chanson dont parle le titre. Et ce n'est pas n'importe quelle île, c'est l'île des mots, celle où on peut les voir vivre leur vie, indépendamment de l'usage que l'on en fait. Alors que la petite Jeanne s'émerveille de leur découverte, son frère, choisit d'apprendre à s'exprimer par la musique, qu'il apprend avec le neveu de Monsieur Henri.

Et c'est ainsi que Jeanne va réapprendre à aimer les mots, à former des phrases tout en jouant avec eux. Mais c'est sans compter avec M. Nécrole qui l'enlève et l'enferme dans la classe où les enseignants qui ne suivent pas les règles académiques doivent suivre un stage.

"Nécrole est le gouverneur de l'archipel, bien décidé à y mettre de l'ordre. Il ne supporte pas notre passion pur les mots. Un jour, je l'ai rencontré. Voici ce qu'il m'a dit : "Tous les mots sont des outils. Ni plus ni moins. Des outils de communication. Comme les voitures. Des outils techniques, des outils utiles. Quelle idée de les adorer comme des dieux ! Est-ce qu'on adore un marteau ou des tenailles ? D'ailleurs, les mots sont trop nombreux. De gré ou de force, je les réduirai à cinq cents, six cents, le strict nécessaire. On perd le sens du travail quand on a trop de mots. Tu as bien vu les îliens : ils ne pensent qu'à parler ou à chanter. Fais-moi confiance, ça va changer..." De temps en temps, il nous envoie des hélicoptères équipés de lance-flammes, et fait brûler une bibliothèque..."

Jeanne parviendra-t-elle à s'en échapper et à ré-apprivoiser les mots ? Je vous laisse le découvrir dans ce petit livre à mettre dans les mains de tous les enseignants et bien sûr.... de tous les enfants.

Mais en attendant je ne résiste pas au plaisir d'écouter une nouvelle fois Monsieur Henri.


jeudi 29 novembre 2012

Maalouf Amin : LES DESORIENTES, Grasset, 2012


Un titre à prendre au pied de la lettre. En effet, ce roman nous raconte ce que signifie le fait de ne plus être dans cet Orient qu'on dit Proche.

Adam, Professeur d'Histoire, Libanais installé à Paris depuis les débuts de la guerre, n'est jamais retourné dans son pays, jusqu'au jour, où l'un de ses anciens amis l'appelle sur son lit de mort. La veuve souhaite réunir les membres de leur petite confrérie et le charge de les contacter.

Commence alors un voyage intérieur sous forme de notes prises au fil des recherches, des contacts et finalement des retrouvailles. C'est ainsi qu'on découvre les itinéraires variés et divers qu'ont suivis les sept ou huit amis, dont la plupart ont quitté le pays. 

Alors que dans "Origines" Maalouf nous contait l'histoire de sa famille sans vraiment s'impliquer lui-même, dans ce roman-ci, ils nous dévoile un peu plus de lui-même, puisque selon ses dires il s'est "librement inspiré de sa propre jeunesse". 

Il évoque le Liban et la complexité de sa société, les espérances, et les souffrances de la guerre ou de l'exil.

"Pourquoi la foi occupe-t-elle une telle place dans cette région du monde ?"
Les amis se consultèrent du regard, et ce fut Naïm qui s'exprima en premier.
"C'est ce qui se dit en Occident, mais n'en crois pas un mot ! Ce n'et qu'un mythe. La vérité, c'est exactement l'inverse..."
"Ah bon ?"
"C'est l'Occident qui est croyant, jusque de dans sa laïcité, et c'est l'Occident qui est religieux, jusque dans l'athéisme. Ici, au Levant, on ne se préoccupe pas des croyances, mais des appartenances. Nos confessions sont des tribus, notre zèle religieux est une forme de nationalisme..."

On s'attache à chacun des personnages, l'humour et la légèreté ne sont pas en reste, même si les uns et les autres ont connu des moments tragiques dans leur destinée. 

Le roman est divisé en seize journées, racontée à la fois à la première et à la troisième personne, cette dernière faisant le lien narratif entre les notes journalières prises par le protagoniste.

Un beau et vrai roman, qui ne fait que confirmer le plaisir que j'ai toujours eu à lire cet auteur.

mardi 30 octobre 2012

Rachel Joyce : LA LETTRE QUI ALLAIT CHANGER LE DESTIN D'HAROLD FRY ARRIVA LE MARDI..., XO Ed. 2012


J'ai reçu ce livre, dans le cadre de l'opération "Masse critique" organisé par Babelio.comaprès bien des détours, puisque je l'ai fait livré en Suisse, chez mon fils, et que ce dernier me l'a fait suivre par la poste ! Une première pour moi, mais surtout une première pour l'auteure. 

En effet, "La lettre..." est le premier roman de Rachel Joyce, mais  comme elle a travaillé pendant plus de vingt ans comme scénariste pour la radio, la télévision et le théâtre, on sent qu'elle maîtrise bien l'écriture.

Une lecture qui fut un pur plaisir ! La trame de l'histoire d'abord : Harold Fry, jeune retraité, reçoit un message désespéré d'une ancienne collègue à l'article de la mort et il décide de lui répondre. Mais comment répondre à une personne envers laquelle on se sent coupable ? Harold jette quelques mots sur une feuille et sort de chez lui pour la poster, mais il ne peut se décider à lâcher l'enveloppe dans la première boîte à lettre, encore moins dans la seconde, et le voilà qui se met à marcher. La rencontre d'une jeune fille le conforte dans son idée que s'il traverse l'Angleterre pour rendre visite à son amie, celle-ci restera en vie. Et le "pèlerinage" de Harold commence. 

On l'accompagne durant les 87 jours qu'il lui faudra pour parcourir les quelques 800 km qui séparent Kingsbridge de Berwick. On le plaint lorsque ses pieds et ses jambes refusent de continuer à le porter, on le découvre au fil de ses réflexions sur son passé, ses relations avec sa femme et son fils, son amitié pour cette collègue, on envie la simplicité avec laquelle il accepte l'aide qui lui est offerte et on l'admire quand il parvient à se remettre en question et à dépasser  ses inhibitions. On l'aura compris, ce périple est aussi un voyage intérieur.

Je ne révèlerai bien sûr pas la fin, ni même les différentes étapes, tant Rachel Joyce, sait entretenir un suspens latent. Le rythme de l'histoire correspond parfaitement à celui de la marche. Aucune précipitation dans le récit, mais une avancée régulière et je dirais presque têtue. Les chapitres étant très courts, on passe de l'un à l'autre, sans fébrilité, mais avec un intérêt grandissant pour le(s) personnage(s). (Le portrait de la femme de Harold est particulièrement attachant).

"Pour réussir, il devait s'en tenir au sentiment qui l'avait inspiré au tout début. Aucune importance si les autres auraient agi différemment; c'était même inévitable. Il ne sortirait pas des routes, car, en dépit des quelques voitures qui roulaient trop vite, il s'y sentit en sécurité. aucune importance non plus s'il n'avait pas préparé son itinéraire ou emporté une carte routière. Il disposait d'une carte différente, celle qu'il avait dans la tête, faite de tous les gens rencontrés et de tous les lieux traversés."

Le style est agréable, les personnages sont crédibles et  terriblement humains, les grandes idées jamais pompeuses, l'émotion véritable. Bref, un vrai roman !

vendredi 26 octobre 2012

Shahriar Mandanipour : EN CENSURANT UN ROMAN D'AMOUR IRANIEN, Seuil, 2011


Peut-on écrire un roman d'amour en Iran, à l'heure de la République islamique ? C'est à cette question que répond Shahriar Mandanipour. Il ne se contente pas de répondre "Non" dans le vide, mais il nous en donne la preuve tout au long de son ouvrage. 

L'écriture est triple : celle du roman d'amour est en gras, les passages à censurer sont biffés et, en caractères simples, les tâtonnements,  les interrogations, voire les explications de l'auteur sur ses doutes et ses difficultés à faire aboutir son projet, ainsi que la véritable histoire de ses deux protagonistes, histoire impubliable en Iran de nos jours.



Mais retournons à l'université de Téhéran...
Les étudiants reçoivent toujours des coups de matraque...
Non. Cette phrase ne plaira pas du tout à M. Petrovitch. En outre, du point de vue de la littérature iranienne, ce n'est pas une information le moins du monde passionnante, parce que dans mon pays, depuis la fondation de la première université, se faire tabasser et être jeté en prison a toujours fait partie du programme obligatoire des études.... Voilà donc comment je vais effectuer la transition pour reprendre le fil de mon récit : Revenons ensemble à ce beau jour de printemps dans la rue de la Liberté...
La police antiémeute poursuit ses efforts pour disperser les étudiants. (...) 

L'intérêt du roman réside bien sûr dans la partie du dialogue avec lui-même, avec ses personnages, et avec ses lecteurs. On y découvre un pays où toutes les activités sont soumises aux diktats du ministère de la Culture et de l'Orientation islamique, dont les sbires sont toujours prêts à intervenir dans la moindre activité quotidienne. Et pourtant, sa jeunesse ne manque pas d'audace ni de rêves : l'héroïne, n'hésite-t-elle pas à ôter son voile en pleine rue en échange d'un livre auquel elle tient beaucoup ? 

Le propos est intéressant, mais à la longue, le roman s'épuise et tourne autour de son procédé. Mais au moins la démonstration est faite, l'histoire d'amour proprement dite est insignifiante, digne des romans de la série Arlequin et ne peut être terminée.

Il n'est pas étonnant que l'auteur ait émigré aux Etats-Unis  en 2006, pour pouvoir poursuivre son oeuvre. Un auteur à suivre.

vendredi 28 septembre 2012

Guillaume Musso : PARCE QUE JE T'AIME, XO Ed, 2007


Voilà le genre de livre qui vous met en colère, en colère contre vous-même, pour avoir pris le temps, c'est-à-dire perdu le temps, de le lire jusqu'au bout.

Dès le départ, de par sa structure et son style, on sent tout de suite qu'on est plus dans l'esquisse d'un scénario pour série télévisée de second ordre, avec à chaque fin de "chapitre" le petit truc nouveau qui  accroche.  Mais plus on avance, plus la construction de l'intrigue paraît artificielle et forcée, jusqu'à nous faire le coup du "tout cela n'était qu'un rêve" ! 

Les grands sentiments se sont tous donnés rendez-vous dans ce petit roman : l'amour, bien sûr, au nom duquel une femme préfèrera voir son mari la quitter plutôt que de lui avouer la vérité, l'amour paternel, qui entrainera le mari en question à se détruire petit à petit, l'amitié, celle qui lie deux hommes depuis leur enfance, la vengeance, qui n'apporte aucun soulagement et la culpabilité qui vous poursuit toute votre vie ! Bref que du banal !

Et la fin ! Puisque tout le monde il est beau et que tout le monde il peut être gentil, Musso n'allait pas s'en priver ! 

Je vous en livre un petit bout, ne serait-ce que pour vous convaincre de ne pas perdre votre temps :

"Le récit qu'Evie lui avait fait de sa vie et de son désir de vengeance l'avait beaucoup marqué. Il regrettait qu'elle ne lui ait pas raconté la fin de son histoire, mais quelque chose lui disait qu'il en saurait davantage avant d'atterrir à New York. Décidément, ce voyage avait été intense, riche en rencontres et plein de surprises. Des bonnes comme des mauvaises..."

J'avais déjà lu "L'appel de l'ange" en ayant, là aussi, l'impression d'un scénario pour série télévisée, mais je suis comme cela, je ne veux pas condamner un auteur sur un seul titre, alors j'ai finalement lu celui-ci. Mais de grâce, ne m'en offrez pas un autre !

mercredi 26 septembre 2012

Fouad Laroui : UNE ANNEE CHEZ LES FRANCAIS, Julliard, 2010


Qu'il était beau le temps où l'école servait d'ascenseur social ! 

L'histoire, en grande partie autobiographique, raconte le parcours d'un Marocain de 10 ans, admis en interne, au Lycée Lyautey de Casablanca, à la faveur d'une bourse décrochée par le professeur de son village, conscient que le gamin est doué. 

De l'arrivée dans ce monde inconnu et étrange, à la remise du prix d'excellence en fin d'année, le petit Mehdi va de  découvertes en découvertes. Celle des mots compliqués (patronyme, pâtre onime ?, prolétaire - pro-lait-terre ?), celle des grandes phrases piquées dans les livres où il se réfugie, celle des moeurs d'une famille française où il est accueilli pendant le week-end et les fêtes religieuses chrétiennes.

Fouad Laroui, suivant en cela les préceptes du père de Mehdi, se garde bien de "faire de la politique". Si le petit remarque des comportements bizarres, des phrases condescendantes, voire apitoyées, il le fait sans recul, toujours au travers des yeux de l'enfant, comme si, le mirage de l'ascenseur social ayant fonctionné pour lui, aucune critique, aucune distance n'étaient autorisées. 

L'écriture est agréable, mais ce livre ne m'a pas marquée et ne me pousse pas à découvrir d'autres ouvrages de cet auteur. 



lundi 27 août 2012

Zakhar Prilepine : DES CHAUSSURES PLEINES DE VODKA CHAUDE, Actes Sud 2011


Dans ce recueil de onze nouvelles, Zakhar Prilepine nous raconte une société à la dérive, noyée dans l'alcool, seul refuge d'une jeunesse désorientée et souvent désoeuvrée.

D'une nouvelle à l'autre le narrateur pourrait être le même, comme si Pripeline avait sorti d'une boîte les photos d'un type et aurait décidé de nous raconter le même bonhomme à différents moments de sa triste existence. 

Ce qui m'a le plus frappée, c'est la violence inhérente aux situations dans lesquels il plonge ses protagonistes, violence des relations entre les hommes et les femmes, violence de l'indifférence face à la mort - que ce soit la sienne ou celle des autres - violence d'une vie sans espoir, sans plaisir, si ce n'est celui d'être saoul.

"Je ne me souviens plus pour les autres, mais moi j'étais tombé durement dans cet état rare et étonnant, lorsque chaque nouveau verre vous dégrise, et que l'on boit alors sans s'arrêter, attendant, goguenard, d'être enfin abattu par l'ivresse comme un bout de bois."

Mais si l'atmosphère générale qui se dégage m'a  immanquablement fait penser à "Taxi Blues" de Lounguine, c'est un peu comme si - depuis près de 20 ans que le film a été tourné et une guerre en Tchétchénie après - une certaine jeunesse russe se soit habituée à l'absurdité de la vie qui lui est proposée, et que cela ne l'empêche pas - et peut-être au contraire la pousse - à cultiver l'amitié, un peu comme un dernier rempart avant le désespoir.

"Nous rentrions chez nous, nos fronts effleurant parfois les vitres immanquablement sales, au printemps, des navettes périphériques, nous regardions nos reflets dans les vastes espaces russes. Personne n'était triste, au contraire. Chacun souriait à ses propres pensées : l'un à la tendresse qu'il avait trouvée, au goût et au parfum généreux; l'autre à la senstation de la dernière neige de l'année, tiède contre sa tempe; et le troisième, on ne sait pas à quoi.
...On ne sait pas, on ne sait pas, on ne sait pas à quoi".

Le style, comme vous pouvez en juger, est direct mais ne manque pas de poésie, notamment dans le rythme des phrases. 

Un auteur que je vais suivre, car contrairement à beaucoup de jeunes auteurs, celui-ci a vraiment quelque chose à dire et en plus, il le dit bien.

mercredi 22 août 2012

Vassilis Alexakis : LE PREMIER MOT, Gallimard, 2010



Dans ce roman, Vassilis Alexakis renoue avec sa passion des mots, de la langue et de la communication entre les êtres. 

Peu avant de mourir, Miltiatis, Professeur  à la Sorbonne d'origine grecque, confie à sa soeur son regret : il n'a pas encore découvert, quel a été le premier mot prononcé par l'humanité. 

Celle-ci, se met en devoir de le trouver et n'aura de cesse, de questionner ses anciens amis, éminents chercheurs ou simples quidams. Et l'on assiste alors à un florilège, assez érudit il faut le dire, d'hypothèses vraisemblables ou fantasques que l'on peut émettre, au vu des connaissances actuelles de la science, qu'elle soit anthropologique, psychologique, neurologique et j'en passe. Cela peut vous sembler rébarbatif, mais bien au contraire, l'humour n'y manque pas. 

Mais, et c'est là la force d'Alexakis, il n'oublie à aucun moment le fait qu'il écrit d'abord un roman. Et c'est un roman à la gloire de l'amour qui peut lier un frère et une soeur, amour fait de complicité, d'admiration respective, et de souvenirs remontant à l'enfance. Un lien si fort que, malgré la mort, le dialogue se poursuit, comme si Miltiadis vivait encore.

"...J'ai décidé de jeter un premier coup d'oeil aux tiroirs du bureau. J'ai commencé par celui du milieu.
- Il faut bien que quelqu'un fasse ce travail, n'est-ce pas ?
- C'est vrai, a admis mon frère.
Mais l'instant d'après, je l'ai entendu maugréer :
- Les morts n'ont droit à aucune intimité
- Je m'arrête, si tu veux, lui ai-je proposé.
J'étais en train de feuilleter plutôt distraitement son agenda, qui m'a rappelé son amour pour le football et pour l'opéra. Il avait vu le match France-Argentine chez son ami François, le libraire, et l'Elixir d'amour de Donizetti à l'Opéra Garnier.
- Non, non, a-t-il dit, tu peux continuer".

Parallèlement à sa quête du premier mot, sa soeur sent le besoin d'écrire et plus précisément de raconter les trois jours qu'elle a passés avec son frère, une semaine avant qu'il ne meure. Et là aussi on retrouve un des caractères d'Alexakis, cette capacité qu'il a de nous parler de son "métier" et de la réflexion qui l'accompagne tout au long du travail d'écriture :

"Je n'arrive pas à réfléchir quand je n'écris pas. Je m'assieds sur le canapé, je ferme les yeux et je me dis : "Je vais réfléchir à présent." Mais au bout d'une heure, force m'est de constater que je n'ai pensé à rien. Le crayon que je tiens m'aide à me concentrer, à me vouer à un sujet.
(...) Depuis quelques temps, j'éprouve le besoin de confier à quelqu'un que j'écris un texte sur mon frère. Ce récit, je l'ai déjà noté, a pris une importance considérable pour moi, il ne me tient pas seulement compagnie, il est devenu ma nouvelle adresse. Je n'en ai rien dit à Aliki car je suis sûre qu'elle voudrait le lire, mais j'en ai parlé à Bouvier.
- Vous avez raison d'écrire, m'a-t-il dit. Les mots comprennent mieux nos peines que nos joies. Ils ont quelque chose de mélancolique, vous ne trouvez pas ?"

Un roman intéressant, donc, aux personnages attachants qu'on ne lit pas forcément d'une traite, mais qui nous tient en haleine.

jeudi 9 août 2012

Grégoire Delacourt : LA LISTE DE MES ENVIES, JCLattès, 2012


Encore un livre qui n'aurait pas retenu mon attention s'il ne m'avait été offert par l'une de mes hôtes à son départ.

Je ne connaissais pas le nom de cet auteur, Grégoire Delacourt, mais comme il a publié son premier roman en 2011, cela n'a rien d'étonnant, pour moi qui suis un peu éloignée des librairies.

Je me suis donc lancée dans cette lecture tout à l'heure, au moment de la sieste, et vu le contenu, je ne suis pas trop surprise de l'avoir déjà fini. 

Que dire ?  Une histoire banale (une mercière de 47 ans gagne au loto), peu crédible, vite écrite, vite lue.  Une tentative de "dramatisation", puisque la dadame en question, satisfaite de son petit train train, décide de ne pas toucher la somme gagnée et se contente de faire des listes de ses envies. Mais elle doit être bien trop flattée d'être passée au rang de premier rôle de ce qui ne ferait même pas un bon scénario, pour tenter de les concrétiser, ses envies ! Et puis, au moment où elle se décide, c'est trop tard...

C'est un roman vide. A aucun moment Grégoire Delacourt arrive à nous faire croire qu'il est capable d'entrer dans la peau d'une femme. Il ne s'agit pas de sauter sur l'une de nos petite manies (faire des listes) pour devenir une femme. Mais plus grave, même son personnage masculin est une esquisse sans matière. 

A lire que si vous avez deux heures à perdre, mais le résultat  est garanti : elles seront perdues !

mercredi 8 août 2012

Jorge Amado : LE VIEUX MARIN, Stock, 1978


Je reste en Amérique latine, plus précisément au Brésil, et je retrouve Jorge Amado avec un très grand plaisir.

Le vieux marin, c'est ce capitaine au long court qui s'installe dans les années 1930 dans le  quartier de Periperi à Salvador de Bahia, quartier habité en grande majorité par d'anciens fonctionnaires à la retraite.

Le narrateur, se fait fort de découvrir la vérité (celle qui est toute nue au fond d'un puits) et de démêler la brouille qui ne tarde pas à diviser la communauté, au sujet de la personnalité et du titre du Commandant Vasco Moscoso de Aragon.

"J'avoue que la malveillante campagne, fille de l'envie et du dépit, que déchaîna Chico Pacheco contre le commandant ébranla un peu mon admiration, auparavant inconditionnelle, pour la figure sans pareille du héros. Quelques-une de ses aventures, examinées à la lumière de la critique impitoyable de l'ex-contrôleur des contributions, me semblent un rien exagérées. Je ne dis pas ça pour influencer l'opinion, je me place ici en historien impartial et, si j'en parle, c'est que j'ai éprouvé un certain agacement à voir les retraités et retirés des affaires accorder si peu d'importance aux observations et commentaires de Chico Pacheco, être restés à tel point solidaires du commandant."

Il faut dire que le commandant ne recule devant aucun effet et ne cesse d'abreuver ses nouveaux "amis" avec des aventures toutes plus hautes en couleurs et en héroïsme les unes que les autres. Et que dire de son histoire d'amour avec la belle Dorothy, dont il porte le nom gravé sur son avant-bras ?

"Elle voyageait avec son mari, un être amorphe, propriétaire de grandes fabriques de je ne sais quoi, préoccupé de chiffres et de négoces, indifférent à la beauté de son épouse et à l'anxiété qui l'habitait. (...)
Comment avait commencé leur histoire ? Il ne le savait pas. Il était le commandant, naturellement il les avait fréquentés et l'avait remarquée, il admirait sa beauté e l'avait désirée en silence. Mais leur différence d'âge était grande, elle avait à peine vingt.cinq ans. Ils avaient de longues conversations, ça oui. Il lui parlait de la mer, des tempêtes et des temps plats, de sa familiarité avec les étoiles. Quand il descendait de la dunette, en pleine nuit, il la trouvait seule, contre la rambarde. Ils parlaient de choses et d'autres, ses yeux le fixaient comme si elle avait voulu le deviner. Et une nuit, sans savoir pourquoi ni comment, il se retrouva avec elle dans les bras. (...)
-Et vous, Commandant, vous vous l'êtes envoyée ?
La vulgarité du mot déplut au commandant. C'était l'amour, un amour sans pareil, incommensurable et absurde, qui s'était emparé de lui, le rendant fou, dès le moment où il l'avait prise dans ses bras et avait goûté la saveur de sa bouche. Mais il était le commandant, jamais dans sa carrière, ses quarante ans de navigation, la plus petite tache ne l'avait souillé, et il ne pouvait pas, il ne pouvait pas... c'est ce qu'il lui dit, les yeux humides, lui qui n'avait jamais pleuré de sa vie."


Mais Chico Pacheco, n'a de cesse de prouver que le titre de Commandant au long cours est usurpé et raconte comment le Seu Aragonzhino l'a acheté avec la complicité de ses compagnons de bamboche. Dorothy a bien existé, mais ce n'était qu'une pensionnaire de la pension Monte-Carlo dirigée par la célèbre Madame Carol.

Dans la troisième partie, la vérité semble devoir sortir de son puits, puisque le Commandant est obligé de prendre la direction d'un paquebot ! Mais c'est sans compter sur   Jorge Amado, qui garde jusqu'au bout le suspens et sait recouvrir la pudeur de la vérité d'un voile de talent.

J'ai tout aimé. La gouaille, les portraits, et bien sûr les têtes de chapitres :

"Du capitaine des ports, avec ses Noires et ses mulâtresses, et Madalena Pontes Mendes, une ennuyeuse demoiselle".

"Du malheur de ne pas savoir la géographie, et de l'erreur d'abuser du bluff au poker".

"Du commandant présidant la table du bord par une mer agitée, avec des menaces de révolution intestine et intestinale".

Si vous appréciez Jorge Amado vous ne serez pas déçus, si vous ne le connaissez pas, vous pouvez tout aussi bien commencer par celui-ci, même si ce n'est pas le titre le plus célèbre de cet auteur prolifique.


jeudi 2 août 2012

Alvaro Mutis : UN BEL MORIR, Grasset, 1991


A la faveur d'un cadeau, je découvre avec ce livre d'Alvaro Mutis un nouvel auteur colombien, dont j'apprends qu'il a d'abord publier des poèmes, avant de se lancer, à près de 60 ans, dans une série de romans dont le protagoniste est un baroudeur de haut vol qu'il nomme Maqroll El Gaviero (le gabier).

Le titre vient de Pétrarque qui a écrit : "Un bel morir tutta una vita onora". Et si cet épisode de la vie de Maqroll, écrit en  1989, semble bien être celui de sa fin, Alvaro Mutis a publié, par la suite, d'autres romans racontant des aventures précédentes de son héros, aventures d'ailleurs évoquées dans Un bel morir. 

Fatigué, le marin décide de s'arrêter dans le village de La Plata, au pied de la Cordillère des Andes. Sa chambre, louée à une vieille femme aveugle, surplombe le fleuve bouillonnant. Il ne fait rien de ses journées, si ce n'est de lire et relire une biographie de St François d'Assise, de boire brandy sur brandy à la taverne, jusqu'au jour où il est abordé par un certain Van Branden qui lui propose, contre rémunération, d'assurer le transport à dos de mules, de mystérieux instruments, jusqu'au au sommet du Tambo. Il a (peut-être) le tort d'accepter.

"Tandis qu'il suivait le lit du torrent, une sourde inquiétude envahissait Maqroll. La présence d'un danger indéfinissable bien que manifeste le replongea dans cet état d'esprit qui lui était si familier, cet abattement, cette monotone lassitude qui lui donnait envie de s'avouer vaincu, d'arrêter là la course de ses jours, tous immanquablement marqués du sceau de ces entreprises où c'étaient toujours les autres qui menaient la danse et y trouvaient leur profit en le faisant passer, lui, pour l'innocent instrument au service des projets d'autrui".

On l'aura compris, Maqroll, n'est pas un héros flamboyant et vantard. Ce n'est un personnage "sympathique". Et pourtant, après avoir eu un peu de peine à entrer dans l'histoire, à la fin de la lecture, j'ai envie de découvrir les autres épisodes de la vie de ce Gaviero, car si c'est une lecture divertissante qui ne manque pas de suspens,  l'écriture est riche et c'est vraiment de la littérature.

lundi 30 juillet 2012

John Irving : DERNIERE NUIT A TWISTED RIVER, Seuil, 2011


Avec ce douzième roman, John Irving signe une réflexion sur la paternité, par rapport à son enfant ou à celui des autres bien sûr,  mais aussi celle de l'écrivain par rapport à ses romans.

Il nous raconte - et comme c'est bien raconté ! - l'histoire de Daniel Baciagalupo et de son père, contraints de fuir toute leur vie,  le monde des bucherons du New Hampshire, suite à un accident fatal. 

Mais il nous raconte 50 ans d'Amérique, de la guerre du Vietnam à celle d'Irak, 50 ans de formation d'un écrivain et de sa relation à la réalité, 50 ans d'amitié entre le père du protagoniste et l'amant de sa mère, sorte de deuxième père. Il nous raconte le besoin du père de protéger son enfant et l'abîme dans lequel Daniel plonge à la mort de son propre fils.

Dans ce monde d'hommes, les femmes sont loin d'être absentes et si l'une d'elle est confondue par le petit Daniel avec un ours, c'est une sorte d'homage de la part de John Irving, quand sont sait la place que cet animal tient dans son oeuvre. 

Je ne vous dévoile pas l'intrigue, car il y a du thriller dans ce livre, mais je vous livre cette réflexion sur le rapport entre autobiographie et roman.

"On avait décortiqué chaque ligne de ses romans pour y débusquer le détail autobiographique, on les avait disséqués, radiographiés, pur y lire des mémoires clandestins. Fallait-il s'en étonner, pourtant ?
Pour les médias, la vie compte plus que la fiction, de sorte que les éléments basés sur l'expérience personnelle de l'auteur intéressent davantage le grand public que les rouages romanesques de "pure" invention. Ce qui relevait de son expérience personnelle ou de celle d'un de ses proches était crédité d'une "vérité" plus tangible que tout ce qu'il pouvait inventer. (C'était une conviction communément répandue, m'eme si le travail de l'écrivain, comme Danny le déclarait de façon subversive chaque fois qu'il était amené à défendre la fiction dans le roman, consiste à imaginer une histoire intégrale, contrairement à celles de la vraie vie, fragmentaires et inabouties)."

J'ai retrouvé toute la verve de John Irving, toute l'imagination, tout l'humour dont il a semé son oeuvre. Un auteur qui ne m'a jamais déçue, contrairement à ma chronique qui ne me semble pas refléter le plaisir que j'ai eu à la lecture de ce roman. 

jeudi 5 juillet 2012

Jacques Prévert & André Pozner : HEBDROMADAIRES, Ed. Guy Authier, 1972


Retrouver  Jacques Prévert et sa poésie, mais pas seulement, au travers de la présentation des entretiens et des moments d'amitiés qu'il a partagés avec André Pozner. Un pur moment de plaisir. 

C'est au début des années 1970 qu'André Pozner, récemment engagé par une revue littéraire,  prend contact avec Prévert pour lui proposer une série d'entretiens.  Très vite, la complicité se transforme en amitié, ce qui n'empêche pas Pozner de s'émerveiller, toujours et encore, devant la capacité de Prévert de manier les mots, les idées, d'être  tout simplement Poète, avec un grand P.

"En quittant Prévert, ivre de mots, je rentre vite à la maison pour écouter l'enregistrement du magnétophone et je me dis : il peut parler d'hebdomadaires comme de voitures, d'oiseaux ou d'arbres, mais ces hebdomadaires comme ces voitures, ces oiseaux et ces arbres il leur donne l'encre ou l'eau de son jardin, c'est la manière qui compte."

Au fil de la lecture, on découvre un Prévert ayant toujours sous la main, un extrait d'article, un passage souligné dans un livre, une citation pour illustrer son propos.  Les sujets abordés, vont de l'amitié, du surréalisme, en passant par la science, Dieu, la bombe atomique et l'apocalypse des sujets "graves" mais pas "sérieux".  

Et puis, rarement, il parle de lui :

"J'allais au cinéma plusieurs fois par semaine. Enfant et plus tard. Avec toujours un grand plaisir. Quand nous y allions avec mon père, ma mère et mon frère, ça ne coûtait pas cher mais tout de même trop pour nous. Alors, en passant devant le contrôleur mon père disait : "Passez devant les enfants !" On passait, on allait s'asseoir en vitesse et mon père donnait deux billets. "Et les enfants ?" demandait le contrôleur. "Les enfants ? Quels enfants ?" "Mais vous avez dit..." "J'ai dit : Passez devant, les enfants, parce que les enfants d'abord !" C'était toujours ça de gagné.
Je demande à Prévert :
- Il n'y avait jamais un rond à la maison ?
- Tout de m'eme, il y en avait de temps en temps, puisqu'on allait au cinéma !"

On est pris, à nouveau, par la magie du Verbe et le côté pétillant de sa pensée : 

"On vous dit que la vérité est au fond du puits de la culture. Quand elle reçoit de trop gros in-folio sur la tête, la vérité, dans le fond du puits, étouffe. Et de ceux qui l'étouffent, on dit qu'ils sont des puits de science".

J'ai noté un grand nombre de passages, mais je m'arête là, en vous recommandant vivement la lecture de ce petit bijou.

Juste encore une réflexion de Pozner :

"Je me demande comment Prévert parlait dans sa jeunesse. Il n'est sûrement pas venu au monde orné de toutes ses plumes. L'animal a dû s'éployer, la machine se roder. Non qu'il s'imite, qu'il joue à être Prévert : il l'est devenu, depuis longtemps. Il continue à l'être et à le devenir. Les mots lui viennent tout seuls ou plut^t, leurs jeux lui sont familiers comme colin-maillard ou autos tamponneuses, il n'a pas à se forcer. Il ne les utilise pas pour être drôle, mais pur faire rire de choses drôles, de choses tristes, pur caresser ou pour frapper, serrer des mains amies, briser les portes verrouillées de domaines ennemis - églises, casernes, palais d'injustice - qui laissent une si forte empreinte sur le vocabulaire : pourquoi le vocabulaire ne rendrait-il pas l'impolitesse ? Le propre de l'écrivain, c'est de jouer avec les mots, m'eme si le sale du banquier est de jongler avec les chiffres."

mercredi 27 juin 2012

Mary Ann Shaffer & Annie Barrows : LE CERCLE LITTERAIRE DES AMATEURS D'EPLUCHURES DE PATATES, Ed. Nil, 2009


Un livre déjà amplement commenté sur la blogosphère et qui a donc retenu mon attention, lorsque je l'ai rencontré dans la pile de livres d'une amie, qui a bien voulu me le prêter.

Si au début, je me suis laissée prendre à la correspondance de cette jeune auteure à la recherche du sujet de son prochain livre, je dois dire que sur la fin, je me suis un peu lassée, même si je reconnais une grande capacité de construction dramatique aux deux auteures. C'est en effet au travers des divers lettres échangées avec ses correspondants que l'on découvre une petite communauté de gens ordinaires de l'île de Guernesey pendant et après l'occupation allemande. 

Mais le côté du "tout le monde il est gentil", malgré les horreurs de la guerre et de la déportation, donne un aspect finalement un peu mièvre à l'ensemble. 

"Je ne doute pas que vous adorerez ces lettres, vous aussi; je me demande juste si elle vous donneront envie d'en lire davantage. Quant à moi, je trouve ces personnes et leur expérience de l'Occupation fascinantes et émouvantes. Partagez-vous mon avis ? Pensez-vous que cela pourrait faire un livre ? Ne me ménagez pas, je veux votre opinion claire et franche."

C'est un livre agréable, à lire sur la plage.... Sans plus.

samedi 16 juin 2012

Crise du Livre en Grèce

Une fois n'est pas coutume. Je vous invite à lire l'excellent article, paru dans le Monde des Livres d'hier,  signé de Florence Noiville, envoyée spéciale à la Foire du Livre de Thessalonique. Vous le trouverez en cliquant ici

"Au tout début, j'avais l'illusion que la crise pourrait être bénéfique pour freiner le consumérisme imbécile, cette tyrannie du "life style".... toutes ces fausses blondes stridulant à la télévision. On pourrait revenir à l'essentiel, retrouver le goût de l'amitié, des choses simples. Mais ce n'est pas vrai, ce n'est jamais vrai. La crise est une dévastation à large échelle, elle vide les âmes comme les portefeuilles, les gens sont plus confus et agressifs. Personne n'écoute personne".

                                                                            Ersi Sotiropoulos


Née en 1953 à Patras, Ersi Sotiropoulos vit actuellement à Athènes. Elle écrit des romans, des nouvelles, de la poésie et son roman "Zigzags dans les orangers", lui a valu, en 2000, le prix d'Etat et le prix de la revue Diavazo.  Sa traduction a été publiée en 2003 chez Maurice Nadeau.

"Dompter la bête" est un livre que je n'ai pas encore lu, mais que je compte bien acquérir au plus vite. Je vous en reparlerai donc plus tard.

vendredi 15 juin 2012

Jean Teulé : LE MONTESPAN, Julliard, 2008


Qui, mieux que Jean Teulé et sa gouaille, pouvait nous raconter l'histoire de cet homme qui a fait de sa vie de cocu, une oeuvre d'art ?

Quoi de plus gênant pour un amant, fut-il roi, de voir le mari de sa maîtresse, revendiquer son statut de cocu ?

Quoi de plus têtu et aveugle, qu'un homme fou amoureux, toujours prêt à trouver une excuse à l'inconduite de sa femme ?

Je ne dévoilerai pas ici, tous les stratagèmes que ce petit marquis tenta pour récupérer sa femme, mais je dois dire qu'il ne manquait pas d'imagination !

Jean Teulé, nous conte non seulement l'histoire de ce mari,   mais aussi celle des moeurs de la cour du roi Louis XIV, d'une campagne militaire peu connue - menée  en Algérie, de  la vie du petit peuple.


Ayant décidé d'attraper la syphilis ou la vérole, ("j'irai ensuite violer ma femme pour qu'elle gâte le roi à son tour"), Montespan se rend dans un bordel : 

"Ce claque a mauvaise réputation. Ses vins proviennent de vignes fumées avec les boues et vidanges urbaines. Louis-Henri y engloutit des nectars pleins de colle de poisson, de fientes de pigeon et les filles n'y sont pas propres. C'est ce qui plaît au marquis.
Les catins- bêtes-poupées, chiffons occupés - sont envahies de maladies vénériennes où Montespan se vautre. Il lèche leurs boutons, pustules, leurs plaies suppurantes, partout où ça suinte en des endroits intimes et réclame :
- Je veux des crêtes-de-coq, une bonne bléno et le mal français ! Des contagions, donnez-m'en des mutilantes magnifiques car j'en connais un que je voudrais voir fadé, céphalé, délabré de partout. Personne n'a la peste, ici ? ... ni la rage ?!
Le Gascon reste là, des nuits et des jours. d'une pleine lune à la suivante, il ne quitte plus l'établissement. "

Le style est paillard, le vocabulaire choisi et les expressions d'époque ne manquent pas. 

On passe un très bon moment à la lecture de ce roman, beaucoup plus travaillé, il me semble, que celui qu'il avait fait à propos de Charles IX.

samedi 9 juin 2012

Pierre Botton : MOI, ANCIEN DETENU, BATISSEUR DE PRISONS NOUVELLES, Pygmalion, 2012


Pierre Botton, c'est cet homme d'affaires, qui, en 1992, a été condamné à la prison pour trafic d'influence et abus de biens sociaux.

Après 602 jours de prisons, il en ressort abattu, (une tentative de suicide dont il est sauvé par un gardien) et n'a de cesse de réformer le système de privation des libertés. 

En 2009, il soumet un projet au Garde des Seaux de l'époque, Michèle Alliot-Marie, qui, à son grand étonnement, le soutien et le charge d'une mission pour lutter contre le choc carcéral et  la récidive.

Quelques grands principes l'animent : 

  • la privation de liberté est LA peine en soi. Nul besoin d'y ajouter des souffrances.
  • les détenus doivent être avertis de ce qui les attend lors de la première incarcération
  • les détenus ont des droits et ils doivent être respectés
  • la réinsertion doit se préparer, dès l'incarcération, notamment en permettant aux détenus de travailler et d'être salariés.

C'est ainsi qu'il en arrive a proposer la création d'une prison nouvelle, destinée aux personnes ayant été condamnées à  une peine de moins de deux ans  (donc sans crimes sexuels ou de sang). 

Le livre sort au moment où le projet d'implantation dans un village du Jura fait débat dans la population de ce dernier, qui s'est prononcée contre à 54 %. 

Le livre se veut un coup de gueule, coup de gueule d'abord et surtout contre l'administration pénitentiaire qui ne voit pas d'un bon oeil, qui plus est par un ancien détenu, ses méthodes et ses conceptions remises en cause.

C'est le récit fastidieux et ennuyeux des 20 dates importantes entre le 3 septembre 2009 et le 9 décembre 2011,  sous forme de comptes-rendus de réunions, de visites, de conférences de presse.

J'avais demandé aux "Agents littéraires" de m'envoyer ce livre, suite à l'émission "On n'est pas couché" du 28 avril dernier, émission pendant laquelle, le projet de Pierre Botton m'avait intéressée. Quelle déception.
Heureusement, Pierre Botton est meilleur à l'oral qu'à l'écrit. Je vous laisse en juger en vous donnant le lien sur cette émission : 

mardi 5 juin 2012

Douglas Kennedy : AU-DELA DES PYRAMIDES, Belfond, 2010


On pourrait presque être content que durant l'hiver 1986, Douglas Kennedy ait connu un échec en tant que dramaturge et une rupture de contrat en tant que chroniqueur à l'Irish Times. C'est ce qui lui a permis de prendre le temps de compulser ses carnets de notes prises lors d'un périple en Egypte effectué en septembre l'année précédente.

On connaît Douglas Kennedy comme romancier, mais il a débuté sa carrière d'écrivain, par des récits que Belfond a la bonne idée de rééditer. J'ai  déjà lu "Au pays de Dieu" et je viens d'apprendre la sortie de "Combien ?". 

Mais revenons à l'ouvrage qui nous intéresse aujourd'hui. D'abord le titre, magnifiquement trouvé, tant il est vrai que l'Egypte qui a intéressé l'auteur, à peine âgé de 30 ans, n'a rien à voir avec celle que l'on visite en touriste : de pyramides, de pharaons et de temples, il n'y en a pas. En revanche, que de belles rencontres ! D'Alexandrie à Assouan, en passant par des oasis improbables, des villes de moyennes importance, Douglas Kennedy a suivi un itinéraire aléatoire, guidé par son intérêt pour les questions religieuses, sociales, et politiques.

Il dresse le portrait d'un pays en mouvement, tiraillé par ses injustices sociales, la montée des islamistes et l'écartèlement entre Orient et Occident. 

"Sa (à l'Egypte) version du modèle soviétique lui avait légué une bureaucratie éléphantesque et une économie semi-planifiée qui interdisaient tout développement productif; son interprétation du modèle américain n'avait servi qu'à créer l'ébauche maladroite d'une société de consommation qui accentuait dramatiquement le fossé entre riches et pauvres et, plus encore, favorisait la résurgence de groupes fondamentalistes opposés à tout ce qui venait de l'Occident. "

C'est un récit passionnant, souvent drôle, parfois tragique, qu'il est particulièrement intéressant de lire, alors que les fragiles équilibres qui tenaient ce pays viennent de basculer et que l'Egypte va, pour la première fois peut-être, pouvoir décider de son destin.   

samedi 28 avril 2012

Henry Bauchau : LES VALLEES DU BONHEUR PROFOND, Actes Sud 1999


C'est moi qui ai plongé dans un bonheur profond à la lecture de ces cinq récits d'Henry Bauchau, qui nous entraînent à nouveau dans le sillage du voyage d'Oedipe et de sa soeur-fille Antigone.

Même si vous n'avez pas lu "Oedipe sur la route" ou "Antigone" ou encore "Diotime et les lions", vous trouverez dans ce recueil, tout l'esprit qui les anime et qui anime surtout cet auteur profond et limpide. 

Qu'il s'interroge sur l'activité de la création artistique, sur la signification du bonheur, de la folie ou de la puissance du cri d'Antigone, Henry Bauchau nous livre, tout comme dans son "Journal d'Antigone", le secret de sa propre rencontre avec ces deux personnages légendaires qui l'ont tant marqué. 

Dans le dernier de ces récits, "L'enfant de Salamine", il imagine la rencontre, en rêve,  de Sophocle avec Oedipe et Antigone et comment ces derniers se sont imposés à lui et ont modelé son oeuvre poétique et théâtrale. 

"J'ai compris que leur supplication, ou leur exigence envers moi, ne s'adressait pas à l'homme, mais au poète tragique. J'ai demandé : "Que puis-je faire sans vous connaître?" Le grand mendiant a répondu : "Je suis Oedipe, le roi aveugle. Celui qui, après ses malheurs et ses crimes, découvre que l'oracle est en nous. Celle-ci est ma fille et ma soeur, Antigone. C'est grâce à elle que nous avons entendu ton appel et sommes, à grand-peine, parvenus jusqu'à toi".
Je sentis, en écoutant l'aveugle, renaître en moi une intime épouvante que j'avais ressentie déjà quand Eschyle m'avait dit : "Laisse-les faire", sans vouloir déchirer le voile d'obscurité dont ses paroles demeuraient enveloppées en moi.
"C'est donc du théâtre, ai-je dit, que vous attendez l'existence et des poèmes tragiques que j'espère encore composer ?". 

Je me rappelle que dans son "Journal d'Antigone", Henry Bauchau disait à quel point il "devenait" Antigone, à quel point celle-ci l'habitait et lui permettait de poursuivre son oeuvre créatrice.