jeudi 23 avril 2015

Gilbert Sinoué : L'HOMME QUI REGARDAIT LA NUIT, Flammarion, 2012


L'histoire de la rencontre entre deux personnes qui souffrent, l'une dans sa chair, poliomyélite, l'autre dans son âme, une culpabilité insurmontable.

Suite à une opération qui a mal tourné, un chirurgien français (d'origine égyptienne, tout comme Gilbert Sinoué), se retire sur l'île de Patmos pour essayer d'échapper à ses Erynies. Mais, on le sait depuis l'antiquité, ces dernières ne nous lâchent jamais et nous forcent à des exploits, contre nous-même surtout, avant de nous laisser retrouver la paix de l'âme. 

Le roman est agréable à lire, mais pourquoi ai-je toujours eu l'impression que je devinais, avant les personnages, ce qui allait leur arriver ? Pourquoi faut-il attendre la toute fin de l'histoire pour être un peu "surprise" ? Pourquoi, alors que le sujet est profondément humain, ai-je tout le temps eu l'impression d'un alignement de bons sentiments, de déballage de grandes vérités ? 

"C'est pourtant simple, mon ami. Nous avons toujours une vie à sauver. Sans doute pas totalement, pas définitivement, mais elle existe. Tous les jours, sans le savoir, nous passons à côté de futurs suicidaires.
Lorsqu'il avait prononcé ces mots, jamais le docteur Papadakis n'aurait pu imaginer combien il disait vrai."

Décidément, je n'ai pas croché ! Et peut-être encore moins du fait du décor, l'île de Patmos, avec une impression de papier mâché, comme si le Routard avait pris la peine de rester un peu plus longtemps en Grèce et avait pris la peine de lire Kazantzakis. 

mercredi 22 avril 2015

Emmanuel Carrère : LE ROYAUME, P.O.L. Ed. 2014


Emmanuel Carrère, s'attaque ici à une des faces les plus intimes de sa personnalité, son rapport avec la religion et plus particulièrement la catholique.

Dans une première partie il nous raconte, non sans humour, comment, pendant trois longues années, il s'est efforcé d'être catholique. Il a cherché dans cette religion le soulagement à un mal-être et à une insatisfaction lancinante. Il se convertit et se lance à corps perdu dans la recherche du mérite de la communion. Son programme journalier est bien réglé. Après avoir emmené son fils à l'école, passé une heure à la piscine, il rejoint son studio :

"La première heure est vouée à saint Jean. Un verset à la fois, en garde à ce que mon commentaire ne tourne pas au journal intime, avec introspection psychologique et souci de garder trace.(...) De mon mieux, je chasse l'idée du livre à venir, je me concentre résolument sur l'Evangile. Même si le Christ m'y parle de moi, c'est à lui et non à moi que je veux désormais m'intéresser.
(Quand je relis ces cahiers aujourd'hui, je saute ces réflexions théologiques auxquelles j'attachais tant d'importance, comme on saute, dans Jules Vernes, les exposés de géographie. Ce qui m'intéresse et souvent m'effare, c'est évidemment, ce que je dis de moi)."

Cette crise, comme il l'appelle lui-même se terminera à la Pâques orthodoxe, car après toute une période de doute. "L'Evangile devient lettre morte".

Mais Emmanuel Carrère ne s'arrête pas là. Une dizaine d'années plus tard, il s'interroge sur la foi et décide de mener une enquête sur les origines de cette religion, sur les écrits qui la fondent et sur cette "histoire d'un guérisseur rural qui pratique des exorcismes et qu'on prend pour un sorcier. Il parle avec le diable, dans le désert. Sa famille voudrait le faire enfermer. Il s'entoure d'une bande de bras cassés qu'il terrifie par des prédictions aussi sinistres qu'énigmatiques et qui prennent tous la fuite quand il est arrêté."

Pour ce faire, il reprend les Actes des Apôtres, les Épîtres de Paul, dont il dresse un portrait en dissident, d'un Luc quasi romancier. Il compare les textes attribués aux quatres Evangélistes. Il en souligne les contradictions, les divergences. Il se fait historien en analysant l'évolution de ce qui, dans ce milieu du premier siècle, ressemble plus à une secte qu'à une religion. 

"Luc parfois se contente de recopier Marc, mais la plupart du temps il fait ce que je viens de montrer. Il dramatise, il scénarise, il romance. Il ajoute des "il leva les yeux", "il s'assit", pour rendre les scènes plus vivantes. Et quand quelque chose ne lui plaît pas, il n'hésite pas à le corriger.
J'ai parlé, pour certains détails de l'Evangile, de leur "accent de vérité". C'est un critère auquel je crois, tout en reconnaissant qu'il est très subjectif. Un autre critère est celui que les exégètes appellent "le critère d'embarras" : quand une chose devait être embarrassante à écrire pour son rédacteur, il y a de fortes chances qu'elle soit vraie. Exemple : l'extrême brutalité des relations de Jésus avec sa famille et ses disciples, Ce qu'en dit Marc, il y a tout lieu de le croire. Ce qu'en fait Luc, moins. Le premier raconte que les siens sont venus chercher Jésus pour le faire enfermer, le second qu'ils n'ont pas pu l'approcher à cause de la foule. Le premier, qui était pourtant le secrétaire de Pierre, montre Jésus repoussant celui-ci en le traitant de Satan, le second coupe la scène, comme il coupe ou arrange toutes celles où les disciples apparaissent comme une bande d'abrutis- sauf quand elles visent Jean, contre qui il avait une dent."

Mon billet est bien plus long que d'habitude, mais il faut dire que l'ouvrage compte quand même quelques 630 pages et qu'il y aurait encore bien d'autres choses à souligner. 

C'est une livre passionnant, dans lequel on sent le plaisir que l'auteur a eu à l'écrire "de bonne foi" comme il aime à le dire en conclusion. 

dimanche 15 mars 2015

Ersi Sotiropoulos : DOMPTER LA BÊTE, Quidam Editeur, 2011 (2003)


La Grèce du début des années 2000, dans la période d'euphorie qui a précédé les jeux Olympiques à Athènes, avant que la crise ne soit déclarée, mais alors que toutes les prémisses y sont bien présentes : un conseiller de ministre qui ne met pratiquement jamais les pieds au ministère, d'anciens opposants aux colonels qui ne sont plus trop gênés par la corruption, des embourgeoisés se réfugiant dans les beaux quartiers, à l'abri de la réalité.... et une Athènes croulant sous les embouteillages. Tel est le décor de ce roman qui, en une vingtaine de jours fait basculer toute une famille dans une crise existentielle.

Un jeune homme à bonnet rouge va jouer le jeu de catalyseur du Visiteur du film Théorème de Pasolini. Il n'en est pourtant pas le protagoniste, mais sa présence va faire exploser le semblant d'équilibre de routine qui lie encore les membres d'une famille. 

Le père est celui qui sera le plus déstabilisé, lui qui, entre un passage en coup de vent au ministère et un rendez-vous sado-maso avec sa maîtresse s'efforce de retrouver la verve poétique de sa jeunesse, oubliant à quel point il a trahit ses idéaux.

"Ses réticences vis-à-vis du gouvernement, par instants, remontaient à la surface. Ce qui le gênait d'habitude, c'était un détail, un épisode isolé comme celui de Takòpoulos, ou le culot d'un blanc-bec sorti de nulle part qui agissait impunément, ses arrières protégées. Les hommes, voilà le problème. Les contacts humains lui donnaient la nausée, parler avec un imbécile faisait monter sa tension et par malheur, dans sa position il était souvent obligé d'expliquer ce qui allait de soi. Mais la politique en tant qu'idéologie et système de valeurs ne l'intéressait plus. Qui se souciait d'idéologie à présent ? La langue était en bois massif, ceux qui la parlaient le savaient mieux que personne. Le parcours du parti, du profil tiers-mondiste à la majorité absolue, des slogans de tribune aux privilèges douillets du pouvoirs, de la vision socialiste au charme discret de la bourgeoisie, n'était qu'une course haletante afin de sauver les apparences."

C'est un roman agaçant, dérangeant, qui ne nous laisse jamais nous reposer sur un acquis et qui nous force toujours à revoir l'opinion qu'on se fait de l'un ou de l'autre. 

C'est la première fois que je lis du Ersi Sotiropoulos, mais elle a su me convaincre de son talent et je vais l'ajouter à la liste des auteurs que j'aime suivre. 

dimanche 8 mars 2015

Ken Follet : LA MARQUE DE WINDFIELD, Laffont, 2002


Le monde de la banque à Londres,  en pleine époque victorienne, voilà le cadre de ce roman fleuve. 

Ken Follett suit la vie, sur une trentaine d'années,  de six jeunes hommes liés par le secret d'un meurtre commis dans leur collège de Windfield. L'assassin n'est pas celui que l'on croit et le suspens est bien gardé. 

Mais l'intrigue "policière" n'est pour l'auteur, que le prétexte à peindre une large fresque des moeurs de la bonne bourgeoisie en quête d'anoblissement, à dérouler les aléas de la saga de la famille Pilaster, comptant parmi les banquiers les plus en vue de l'époque. 

"Maisie savait par le père de Rachel que, dans la City, on considérait Hugh comme un prodige. Quand il parlait de la banque, ses yeux pétillaient, il était intéressant et drôle. Mais, si jamais leur conversation touchait aux affaires domestiques, il devenait maussade et taciturne. Il n'aimait pas parler de sa maison, de sa vie mondaine ni surtout de sa femme."

Ken Follet a l'art du roman-feuilleton, sans que ce soit péjoratif de ma part. Il manie de multiples personnages, il imagine des situations de rupture, il décrit le monde de la finance avec précision, il n'hésite pas à créer des rebondissements dans son récit, bref, il se lit d'une traite, car il sait nous captiver. 

Un petit bémol, cependant, sa vision du monde est très manichéiste et les bons restent bons, les méchants restent méchants.... jusqu'à la fin.

jeudi 26 février 2015

Jean Teulé : FLEUR DE TONNERRE, Juilliard, 2013


Jean Teulé nous emmène dans la Bretagne du XIXe siècle, encore empreinte  de ses croyances celtiques, de ses superstitions teintées parfois d'un christianisme de pacotille, d'une terre qui a bien de la peine à se sentir française. 

Avec la truculence qu'on lui connaît, il nous raconte la vie d'Hélène Jégado, qui fût une serial killer avant l'heure ! Les crimes se succèdent et se ressemblent : même mode opératoire, même détermination, même absence de motif. Ce qui est le plus étrange, c'est l'incapacité des "autorités" médicales de l'époque de faire le lien entre les décès et la présence de cette cuisinière si spéciale. Là aussi, le manque de connaissance, mais surtout la peur des épidémies, le fatalisme et les superstitions ont leur rôle à jouer de même et surtout un certains mépris pour "les petites gens".

"Ne faisant aucune distinction, elle empoisonne comme par distraction ainsi que si elle lançait des graines aux pigeons. Pour hommes et femmes qui retournent vers le centre de la place, le trépas approche. Lumière de l'hôtel dans le dos, la gigantesque ombre herculéenne de Fleur de tonnerre couvre la place du Bout du Monde. Le docteur Revault-Crespin sort de l'immeuble à pans de bois en prescrivant à Louis Roussel qui l'accompagne : "Donnez-lui matin et soir une forte dose de magnésie. C'est un contrepoison. Je ne pense pas que ça suffira, mais peut-être se remettra-t-elle a trembler", puis il s'étonne des crève-la-faim vomissant sur la place.(...) Comme un écho, au centre de la place entourée de hautes maisons, leurs râles se confondent en une profonde unité.
- Oh, diagnostique le médecin inquiet, voilà sans doute sur Rennes le retour de cet ignoble choléra qui n'a à nous offrir qu'une sale et puante mort. Il n'y aura plus de plaintes marmonnées aux coins de la place par ces grelotteux affamés. Ils vont devenir silencieux. Bonsoir, monsieur Roussel..."

Ce n'est pas le roman de Jean Teulé que je préfère, mais j'y ai retrouvé sa verve, sa capacité à reproduire la gouaille et le langage populaire, à raconter l'amour physique avec gaillardise et à me faire sourire tant son humour est décalé. 

C'est amusant, je remarque que le 26 février c'est sa date de naissance. Alors bon anniversaire à lui !

dimanche 22 février 2015

William Boyd : A LIVRE OUVERT, Seuil, 2002


William Boyd réussit un tour de force : écrire le journal d'un autre écrivain. Et on y croit !

Mais ce roman, car il s'agit bien d'un roman, c'est aussi la revue des grandes étapes du XXe siècle, des grands personnages de la littérature et de l'art. 

Commencé à l'âge de 12 ans, le journal de Logan Montstuart se termine peu avant sa mort à 85 ans. Mais aucune linéarité dans cette vie avec "ses (mes) hauts sporadiques et  mes bas atterrants, mes brefs triomphes et mes terribles pertes". Si le jeune Logan se demande comment il fait pour être un si bon menteur, face à son journal il décide de ne rien se cacher, de ne rien enjoliver, de se regarder sans complaisance. Et du coup, on l'accompagne, on s'amuse avec lui, on pleure avec lui, on voyage avec lui.

De la dépression de 1929 à la bande à Bader, William Boyd entraîne son personnage dans la guerre civile espagnole, dans le service de renseignements anglais durant la deuxième guerre mondiale, des galeries d'art parisiennes à celles de New York, sans jamais oublier qu'il s'agit bien d'un journal intime. Les sentiments, amitié, amour, déception, jalousie, dépression ne sont jamais oubliés. Si Logan Montstuart se révèle écrivain modeste, son roman le plus achevé reste certainement sa vie. 

"Content d'avoir repris ce journal même si son objectif est plus sinistre. Je crains qu'il ne devienne un document sur le déclin d'un écrivain; un commentaire de la scène littéraire londonienne vue par un plumitif démodé. Ces actes terminaux dans la vie d'un écrivain ne sont en général pas racontés parce que la réalité est trop honteuse, trop triste, trop banale. Mais, au contraire, il me semble plus important maintenant, après tout ce qui s'est passé autrefois, de décrire les faits tels que je les vis."

Pas une minute d'ennui, pas une page de trop ! Et puis surtout, surtout, toute l'élégance british, même dans les pires moments.

mercredi 7 janvier 2015

Yasmina Khadra : LES ANGES MEURENT DE NOS BLESSURES, Juillard, 2013r

Après  "Ce que le jour doit à la nuit", Khadra retrouve ici, l'Algérie colonisée des années 30-40, au travers de l'épopée du jeune Turambo, vivant de débrouille et de petit boulots, mais qui, une fois, repéré par le milieu de la boxe, sera amené à devenir le champion de l'Afrique du Nord. 

Il choisit de structurer son récit à partir des trois femmes qui ont marqué Turambo, sa cousine Nora, la prostituée Aïda et surtout la pied-noire Irène.

Il en ressort un roman, un vrai, que l'on lit d'une traite, emportés que nous sommes par l'écriture toujours précise, qui sait utiliser les mots justes sans outrance mais qui frappent fort.

"Je n'aimais pas les mondanités. Elles étaient d'un ennui ! Toujours les mêmes simulacres de camaraderie, les mêmes rires empruntés, le même verbiage finement vénéneux. Au milieu de ces assemblées prestigieuses, parmi les dames roucoulantes et les messieurs distingués, je n'étais qu'un coq de combat suscitant plus de curiosité que d'admiration. Beaucoup se contentaient de me congratuler de loin afin de ne pas avoir à me serrer la main. J'avais le sentiment de me tromper d'étage, d'être en exil. Ce n'était pas mon monde."

On y retrouve le thème de l'amitié, même si celle-ci peut être mise la rude épreuve des conflits d'intérêt. 

On y découvre aussi les prémisses de la lutte de libération nationale et l'atmosphère des combats de boxe n'est pas sans rappeler le combat et le besoin de s'affirmer de tous les sociétés opprimées. 

Je ne vous en dis pas plus, de manière à ne pas dévoiler la suite, mais je vous recommande chaleureusement ce roman.

mardi 23 décembre 2014

Malika Oufkir, Michèle Fitoussi : LA PRISONNIERE, Poche, 2000


Je n'aime pas spécialement les autobiographies quand celles-ci sont ré-écrites par un journaliste ou un autre romancier. Mais le destin de la famille Oufkir m'intéressait, et on m'avait recommandé ce livre chaleureusement.

Malika Oufkir, a été adoptée par le roi Mohamed V pour tenir compagnie à sa fille et fut donc séparée de ses parents toute petite. Elle grandit dans un monde de facilités, de caprices, de mondanités et de rigueur dans les principes.... Toute cette première partie m'a ennuyée, même si j'ai découvert à quel point les moeurs du palais royal étaient (sont peut-être encore ?) coupés de la réalité, avec son harem et ses esclaves. 

Revenue dans son foyer natal vers l'âge de 15-16 ans, elle poursuit ses études, tout en profitant de voyager, de rencontrer la jet set et de participer à la vie aisée et insouciante des jeunes filles de sa classe sociale. 

Malika Oufkir
En 1972, son père, le général Oufkir, participe à une tentative d'attentat contre le roi Hassan II. Il est exécuté et sa femme et ses six enfants sont envoyé en captivité dans le sud marocain. Ils y sont détenus dans des conditions de plus en plus atroces pendant 19 ans !  Jusqu'à ce que Malika, son frère et deux de ses soeurs réussissent à s'en évader.


Michèle Fitoussi
S'il est difficile de critiquer cette deuxième partie du livre, du fait de l'horreur de ce qu'elle a vécu, du traumatisme causé, mais aussi du courage et de l'endurance qu'il aura fallu à toute cette famille pour tenir bon, je ne peux m'empêcher de penser qu'il manque à ce témoignage le recul que Michèle Fitoussi aurait pu y apporter. Mais peut-être n'était-ce pas leur propos.

Même si certains événements font l'objet d'une note de bas de page, on reste dans le témoignage personnel et certainement pas dans un ouvrage permettant de comprendre une période de l'histoire du Maroc.

J'ai ressenti cette frustration tout au long du livre, mais c'est certainement dû au fait que c'est moi qui me suis trompée de lecture.

lundi 22 décembre 2014

Amélie Nothomb : LE VOYAGE D'HIVER, Albin Michel, 2009


On sait combien Amélie Nothomb aime se mettre en scène dans ses romans, mais dans celui-ci, on croit la reconnaître dans les trois personnages à la fois :

  • Zoile, le narrateur qui ne prépare pas moins d'un suicide amoureux, en fomentant un attentat à la bouteille de champagne
  • Aliénor, l'écrivaine surdouée, autiste s'il en est
  • Astrolabe, l'amoureuse empêchée, gardienne de l'intégrité physique et psychique de l'écrivaine
La trame est simple : faute d'avoir pu concrétiser son amour pour Astrolabe, Zoile se prépare à détourner un avion pour le faire s'écraser sur la Tour Eiffel.

"Tomber amoureux l'hiver n'est pas une bonne idée. Les symptômes sont pus sublimes et plus douloureux. La lumière parfaite du froid encourage la délectation morose de l'attente. Le frisson exalte la fébrilité. (...) L'hiver et l'amour ont ceci de commun qu'ils inspirent le désir d'être réconforté d'une telle épreuve ; la coïncidence de ces deux saisons exclut le réconfort. Soulager le froid par la chaleur écoeure l'amour d'une impression d'obscénité, soulager la passion en ouvrant la fenêtre sur l'air vif envoie au tombeau en un temps record."

Loin d'avoir lu tout Amélie Nothomb, ce roman-là, ne sera pas celui que je retiendrai. Pas désagréable, bien au contraire, mais un peu trop linéaire à mon goût.

mercredi 10 décembre 2014

Claude-Sophie Gibrat : J'AI BIEN CONNU TA MERE, Les éditions du Net, 2014


Reçu hier matin par la poste, avec une gentille dédicace de l'auteure, dévoré d'une seule traite, je suis encore sous le coup de l'émotion, au moment où j'écris ces quelques lignes.

Après la mort de sa mère, Camille, met cinq ans avant d'oser ouvrir les cahiers d'écriture qu'elle a laissé derrière elle. Trop de peine, trop de difficulté à l'exprimer, le deuil ne se fait pas...

Mais lorsqu'elle les ouvre, elle découvre que sa mère, encore toute jeune, a vécu un amour dévorant qui ne pouvait mener qu'à la rupture. 

"Le vacarme de ma pensée est un peu apaisé et je retrouve chaque jour une écriture plus normale.
Je sais maintenant que l'écriture m'a sauvée de quelque chose qui s'apparentait, je pense, à de la folie. Longtemps, j'ai cru que l'écriture me libérait mais elle ne me libérait pas, elle me donnait vie."

Camille qui a toujours vu sa mère écrire, comprend à quel point cette activité était vitale pour elle et combien cet amour de jeunesse l'a poursuivie sa vie durant. Elle décide de retrouver l'homme que sa mère ne désigne que par l'initiale "R".

Le roman de Claude Sophie Gibrat alterne intelligemment les extrait des carnets de la mère et l'enquête que Camille entreprends. 

J'ai été très sensible à la pudeur et, à la fois à l'audace, de l'auteure, qui ne cache pas le côté autobiographique, même si elle présente son premier roman comme une oeuvre de fiction. Jusqu'au dénouement de l'enquête, elle fait preuve aussi de courage et de persévérance. Elle lutte contre un sentiment de culpabilité envers son père, ce d'autant plus que leurs relations se sont dégradées suite au décès de la mère.

"En perdant ma mère, j'ai aussi perdu mon père, du moins celui que je connaissais ou que je croyais connaître".

Plus j'ai avancé dans la lecture et plus j'ai eu l'impression que pour Claude-Sophie Gibrat aussi, l'écriture de ce roman, a été un moyen de dépasser le deuil, de se libérer d'une peine trop grande et de retrouver le goût de la vie.

S'agissant d'un premier roman au caractère si personnel, on peut se demander s'il sera suivi d'un second. C'est à souhaiter, car le style, la construction, le côté suspens de l'enquête et surtout, la profonde honnêteté avec laquelle les sentiments sont exprimés, démontrent un vrai talent d'écrivaine !

Claude-Sophie Gibrat est une artiste peintre. Vous pouvez découvrir ses oeuvres sur son blog : les peintures de Norma C

mardi 2 décembre 2014

Régis Messac : QUINZINZINZILI, Arbre vengeur, 2007


Régis Messac ? Je n'en avais jamais entendu parler. La Science fiction ? Je suis inculte. Alors, c'est sur la pointe des pieds que je me suis finalement résolue à ouvrir ce livre au titre imprononçable qui m'avait été offert il y a au moins deux ou trois ans.

Grave erreur de ma part ! C'est une découverte ! Celle d'un auteur, qui, ayant connu la guerre de 14-18 et ses absurdités, imagine dès 1935, la prochaine guerre mondiale. Lorsque l'on sait ce qui s'y est passé, on peut se demander s'il a vraiment fait oeuvre de science fiction, ou s'il péchait plutôt d'une lucidité implacable.

Mais son pessimisme est encore plus grand et il imagine que cette future guerre est eschatologique. Gérard Dumaurier et un groupe de quelques gamins, dont une fille, semblent les seuls survivants à la catastrophe engendrée par une arme de guerre si puissante que toute civilisation a été engloutie. 

C'est avec un regard désabusé et même pas curieux, que le narrateur regarde ce groupe de gamins "ignares, ahuris, vicieux, superstitieux, peureux" recréer une humanité brutale et imbécile.

Comment ne pas penser à "Sa majesté des mouches" de Golding ? Mais ici pas de bateau salvateur....

"Je n'ai plus du tout la conscience du temps. Serais-je déjà mort? Mais depuis quand ?
Il faudrait pourtant fixer la date. Car, il n'y a pas à dire, ma mort sera un événement, un événement historique. Je suis le pont, la passerelle qui relie deux mondes, le frêle et obscur trait d'union entre les deux humanités, le dernier des hommes fossiles, ou plutôt, tout simplement, le dernier des hommes. Car, ceux-la, les autres, Ilayne et son sérail, ce ne sont plus des hommes. Et leurs descendants seront tout autre chose. Si différents ! Moi disparu il n'y a plus d'homme. Je suis la fin. Le point final. Un point, à la ligne."

Ironie de l'Histoire, la date exacte de la mort de Régis Messac n'est pas connue, car la réalité dépassant parfois la fiction, il est mort en déportation en 1945.

lundi 17 novembre 2014

Atiq Rahimi: MAUDIT SOIT DOSTOÏEVSKI, P.O.L. 2011


Au moment de commettre le meurtre d'une usurière, maquerelle à ses heures, Rassoul se souvient du héros de "Crime et Châtiment", mais il ne peut poursuivre son forfait en volant les bijoux de la vieille, dérangé qu'il est par la venue d'une femme en tchador bleu. 

Son crime a-t-il encore un sens ? Quel sera son châtiment ? Comment expier dans un environnement où la vie n'a plus beaucoup de valeur, où les roquettes tombent de-ci, de-là, où la guerre entre tribus fait rage, où Allah lui-même, s'il existe, ne l'est plus que pour justifier les péchés.

Rassoul tombe d'abord dans le gouffre de sa faute, en perd la voix, ne sait comment avouer, essaie de s'enivrer de haschich, rien n'y fait ! Son crime a de moins en moins l'allure de l'expression du libre-arbitre, il n'est un héros aux yeux de personnes, encore moins de lui-même, lui qui refuse d'être un shahid (martyr) encore moins un ghazi (guerrier). 

Tout comme Raskolnikov il se livre à la justice, mais quelle justice ? Celle de l'ancien régime ? Celle des talibans ? Kafka n'est pas loin !


"- C'est pour cette raison que je suis venu me livrer à la justice. Je veux donner un sens à mon crime.
- Est-ce que tu as déjà donné un sens à ta vie, pour pouvoir en donner un à ton crime ?
- Justement, je pensais qu'avec ce meurtre je le ferais.
- Comme tous ces gens qui tuent au nom d'Allah pour oublier leurs péchés ! C'est de l'ersatz, jeune homme, de l'ersatz ! Tu comprends ?
- "Oui", fait-il, hochant la tête; puis il demande au greffier : "Est-ce que vous connaissez Dostoïevski?"
- Non. Il est russe ?
- Oui, un écrivain russe, mais pas communiste. Peu importe. Il disait que Dieu n'existait pas...
- Tobah na'ouzobellah ! Qu'Allah te protège de cette aberration ! Chasse cette pensée satanique !
- Oui, qu'Allah me pardonne ! Ce Russe disait que - Tobah na'ouzobellah - si Dieu n'existait pas... l'homme serait capable de tout." Après un silence méditatif, le greffier dit : "Il n'a pas tort !", et, à l'oreille de Rassoul, il susurre : "Alors, ton cher Russe, comment pourrait-il expliquer qu'aujourd'hui, ici, dans ton cher pays, où tout le monde croit en Allah, le Miséricordieux, toutes les atrocités sont permises ?"

Atiq Rahimi réussit à merveille son défi de transposer l'oeuvre de Dostoïevski dans la Kaboul d'aujourd'hui. Son roman a du souffle, de la subtilité et même des clins d'oeil (comment savoir si cette femme en tchador bleu est ou non sa fiancée ?). 

J'aime la liberté de pensée de cet auteur qui m'avait déjà ravie avec "Syngué Sabour". Un livre que je recommande à tous les amateurs de bons romans.

mardi 11 novembre 2014

Markus Zusak : LA VOLEUSE DE LIVRES, XO éditions, 2005


L'Allemagne nazie, une petite fille, des mots à déchiffrer, à lire, puis à écrire... Cela ne vous rappelle pas une certaine Anne F. ?

La comparaison s'arrête là, car si ce roman a tous les ingrédients pour "bien faire", l'importance des livres, de l'amour paternel, de l'amitié, il manque singulièrement de rythme et d'urgence ! Est-ce que parce que c'est la mort qui relate l'histoire ? Peut-être, cette dernière est impavide comme il se doit et malgré le travail que lui donne cette époque-là, elle continue de prétendre qu'elle ne fait que "prendre les âmes au creux de ses bras".

"Je n'oublierai jamais le premier jour à Auschwitz, ni la première fois à Mauthausen. A Mauthausen, au fil du temps, je les ai aussi recueillis au bas de cette grande falaise, quand les âmes, s'échappaient avec tant de mal. Il y avait des corps brisés et des coeurs tendres arrêtés. Pourtant, c'était mieux que les gaz. J'en ai saisi certains avant la fin de leur chute. Je vous ai sauvés, pensais-je en tenant leur âme à mi-chemin, tandis que le reste de leur personne - leur enveloppe charnelle  allait s'écraser au sol. Tous étaients légers comme des coquilles de noix vides. Là-bas, il y avait un ciel de fumée".

Est-ce parce que ce livre est destiné à des adolescents qu'il a un côté mièvre ? Que l'auteur se contente de garder l'Histoire en toile de fond, sans jamais l'interroger ? Comme si, puisqu'il s'agit de faits passés, ils ne devaient pas, ou plus, nous interpeller. 

Les personnages devraient être attachants (une petite fille, son camarade d'école amoureux transi, son père adoptif tendre et compréhensif, son ami juif caché dans le sous-sol, même sa mère revêche mais au grand coeur), mais tout est englué dans une mélasse de bons sentiments.

Alors que le livre se passe dans une période d'horreurs, le mot qui me vient, c'est "joli". Oui, un joli livre, une jolie histoire... 

Dommage.

mardi 21 octobre 2014

Marguerite Yourcenar : LE TOUR DE LA PRISON, Gallimard, 1991


Publié après sa mort, ce recueil de notes de voyages a pourtant bien été préparé par Marguerite Yourcenar qui avait confié son intention de publier ces textes et en avait même choisi le titre, tiré de son roman l'Oeuvre au Noir : "Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison ?"

Il s'agit de 14 textes évoquant ses rencontres, ses sentiments, ses émerveillements lors de sa traversée des Etats-Unis notamment, mais surtout lors de ses voyages au Japon. Le volume se termine par une conférence faite à l'Institut français de Tokyo, en 1982, conférence intitulée : "Voyages dans l'espace et voyages dans le temps".

Comment ne pas penser aux merveilleuses pages de Nicolas Bouvier sur le Japon ? Et pourtant, j'avoue que je reste décidément imperméable à la culture nipponne, même si ces deux auteurs me donnent tort.

Aussi, c'est vraiment le texte de la conférence que je retiendrai, dont voici un extrait :

"Zénon, le second grand voyageur de mon oeuvre, est à la fois motivé par les nécessités du gagne-pain (...), mais motivé aussi par la persécution d'ordre religieux, moral et politique, qui l'oblige à fuir d'un pays à l'autre, jusqu'au moment où il prend refuge dans la mort. Toutefois, son but essentiel est de nouveau ce bris des préjugés et des coutumes, qui est pour un homme d'intelligence l'un des plus clairs profits du voyage, et la recherche passionnée de tous les modes de la connaissance - pour lui surtout métaphysique et alchimique - que les siècles ont accumulée sur certains points du monde plus qu'ailleurs. "

lundi 20 octobre 2014

Carlo Fruttero & Franco Lucentini : CE QU'A VU LE VENT D'OUEST, Seuil, 1993


Les deux complices, auteurs entre autres de "La Femme du Dimanche", s'amusent déjà, sur fond d'enquête policière, à dépeindre, à petites touches, la bonne société italienne. 

Cachés dans leurs villas de luxe, au sein d'un complexe résidentiel enfoui dans une pinède toscane, les habitants, permanents ou non, voient, deux années consécutives, leur veille de Noël perturbée par la disparition d'un enfant puis celle de trois des membres de leur petit monde.

Un peu à la manière d'Italo Calvino, l'enquête, va suivre à la fois les arcanes d'un tarot, mais surtout la technique de déconstruction - reconstruction d'un puzzle "à l'aveugle". 

Et pourtant, on sent bien que Futtero et Lucentini jubilent surtout - et nous enchantent du même coup - à dresser le portrait de leurs protagonistes. L'une d'entre eux, Mme Zeme souffre de dépression, jugez-en plutôt :

"Je devrais me remettre au piano, mais à présent cela fait plus de vingt ans, il me faudrait recommencer pratiquement à zéro, puis naturellement m'en acheter un et Dieu seul sait où on pourra le mettre, dans un appartement bourré comme le nôtre, moi un jour ou l'autre je mets tout dehors, je ne peux plus vivre au milieu de tous ces meubles, ça suffit, dehors tout, et même quittons ce maudit attique, trop grand, absurde pour deux personnes sans enfants et vendons aussi la Gualdana, ça fait des années que je te le dis, avec des enfants ce serait tout différent, mais c'est certainement ma faute et tu ne me l'as jamais pardonné, voilà la vérité, bien qu'au fonds tu aies raison car j'ai ruiné ta vie, tu en voulais, des enfants, tu aurais certainement été un père meilleur que le mien, ce n'est pas bien difficile en vérité, car mon père comme père était une vraie calamité, disons même qu'il a été ma ruine, il se moquait totalement de moi, seulement des cris, il ne s'intéressait jamais à moi, jamais un conseil, un encouragement, du reste c'était la même chose avec ma soeur, lui il aurait voulu avoir des garçons, voilà la vérité, pour nous c'était déjà beaucoup s'il nous offrais quelque chose pour Noël ou pour notre fête et à propos je t'en prie rappelle-toi le cadeau pour l'enfant de Vannuccini, il a 5 ans, tu peux voir dans ce magasin qui se trouve dans cette ruelle derrière la mairie, tu sais ? Aussitôt après le marchand de pâtes, tu as compris où c'est ?
- Oui, dit M. Zeme, j'ai compris."

Si après ça, vous n'avez pas envie de meurtre.... !

Mais chut, le fin mot de l'intrigue n'est révélé qu'en toute fin de volume.