mardi 21 juin 2016

William Boyd : ORAGES ORDINAIRES, Ed. Seuil, 2010


Quoi de mieux, pour se remettre de la déception du livre précédent, que de plonger, une fois de plus, dans l'univers de William Boyd !

Tous les ingrédients d'un bon roman, de la trame à la construction, en passant par l'écriture, sont là pour créer le plaisir de la lecture. 

Cette fois-ci l'Anglais n'est pas "sous les tropiques", mais dans la clandestinité, en plein coeur de Londres, parmi les SDF et les laissés pour compte. Présent, par hasard, sur les lieux du meurtre du Dr. Wang, il est en effet urgent pour Adam Kindred, de disparaître et de fuir  la police qui le tient pour suspect No 1, mais surtout, le véritable meurtrier, sbire au service d'un magnat de l'industrie pharmaceutique. 

Boyd se fait un plaisir de nous entraîner dans les bas-fonds de Londres, parmi ceux qui se débrouillent comme ils peuvent pour manger et dormir. Le rythme des journées est donné par les marées du fleuve, qui se retire régulièrement de quelques mètres, découvrant les berges et permettant à Adam de pêcher ou d'attraper des mouettes.

"Adam escalada la grille et s'enfonça dans les buissons. Revenir sur ces lieux lui faisait un effet étrange : tant de changements étaient survenus depuis son premier jour ici, tant de choses lui étaient arrivées : comme s'il emmagasinait des années d'existence en des semaines denses de mensonge; comme s'il parcourait résolument aussi vite que possible le catalogue de toute une vie d'expériences, comme si le temps lui manquait. Il demeura ainsi, mains sur les hanches, à observer les choses lentement, avec soin."

Mais c'est avec non moins de jubilation qu'il nous emmène dans la haute société bourgeoise, prête à tout pour s'enrichir, y compris de mettre sur le marché un nouveau médicament qui s'est avéré dangereux lors des test préliminaires.

Je ne vous dévoile pas tout, mais vous serez étonnés de découvrir, comment avec une bonne dose d'intelligence, un peu de chance, un peu d'amour, alors que tout semble perdu, il est possible de retrouver le bonheur. Quoi que ... ?

mercredi 15 juin 2016

Mathias Enard : BOUSSOLE, Actes Sud, 2015


Page 251, j'abandonne ! Très très rare pour ma part de ne pas finir un livre, par respect pour l'auteur, pour son travail, mais là, c'est trop ! 

Je croyais lire un roman, je découvre une thèse en musicologie qui aurait été déchirée en mille morceaux et dont on aurait eu de la peine à recoller les morceaux.

Ce livre se veut érudit, il n'est que pédant ! 

Il y a un hiatus entre la situation dans laquelle Enard place son narrateur - une nuit d'insomnie après avoir appris qu'il est condamné par une maladie incurable - et la capacité de celui-ci à se rappeler ses connaissances en musique et pas seulement le nom des compositeurs et de leurs oeuvres, mais celui de leur femme, de leurs amis, les anecdotes, leurs relations... bref tout un savoir qui nécessite de longues heures en bibliothèque. 

"Parfois je me demande si je n'ai pas moi-même des hallucinations. Voilà que j'évoque les Adieux de Beethoven et que Die Öl Klassiknacht annonce la sonate opus 111 du même Beethoven. Peut-être est-ce qu'ils programment la musique à rebours, Schumann tardif, puis Mendelssohn, Beethoven; il manque Schubert - si je reste assez longtemps à l'écoute je suis sûr qu'ils joueront une symphonie de Schubert, musique de chambre d'abord, piano ensuite, il ne manque que l'orchestre. "

Indigeste !

Si la boussole du narrateur est tournée vers Sarah, pour qui il éprouve un amour jamais avoué, l'histoire de leurs rencontres, de leurs voyages en Turquie, Syrie, Iran, loin de nous apprendre quoi que ce soit, ne fait qu'aligner les rencontres d'orientalistes patentés, plus déjantés les uns que les autres, sans que cette fascination de l'"Orient" imaginé ne soit vraiment étudiée.

J'avais déjà trouvé désincarné son roman "Parle-le leur de batailles, de rois et d'éléphants", là, je ne sais comment qualifier cet ouvrage et je comprends encore moins l'attribution du Goncourt, si ce n'est pas un parisianisme effréné. 

jeudi 19 mai 2016

Joël Dicker : LE LIVRE DES BALTIMORE, Ed. de Fallois, 2015


Le roman d'un nouvel auteur Suisse, voilà qui avait de quoi m'intéresser. J'avais raté les précédents et de découvre donc Joël Dicker par cette saga familiale.

Marcus Goldman passe toutes ses vacances chez son oncle à Baltimore. Il est en admiration devant la réussite de ce dernier et en vient presque à mépriser ses propres parents qui, tout en ne roulant pas sur l'or, lui assurent tout de même un confort petit bourgeois de bon aloi. Il est très lié à ses cousins dont l'un a été "adopté" par le généreux tonton.

Le début du roman s'étend de manière interminable sur les frasques des gamins qui semblent être unis pour toujours. Ne forment-ils pas le "gang des Goldman" ? Mais le bel édifice va se fissurer de partout et sur plusieurs générations : la jalousie - ils sont tous trois amoureux de la même fille - et l'orgueil - chaque adulte voudrait être le plus considéré- sont les deux poisons qui vont détruire ce petit monde bien comme il faut.

"J'admirais de la même façon l'oncle Saul millionnaire et l'oncle Saul qui remplissait les sacs de commissions au supermarché : ce n'était pas une question de richesse, mais une question de dignité. La force et la beauté de mon oncle, c'était sa dignité extraordinaire, qui le rendait supérieur aux autres. Et cette dignité, personne ne pouvait la lui reprendre. Au contraire, elle se renforçait davantage avec le temps. Néanmoins, le voyant laver son plancher, je ne pouvait pas m'empêcher de repenser à l'époque des Goldman-de-Baltimore : chaque jour, défilait dans leur maison d'Oak Park une armée de travailleurs chargés de son entretien." 

Si je reconnais que le style est souple, de bonne tenue, je dois dire que j'ai eu de la peine à trouver un quelconque intérêt à l'histoire elle-même. Oui, il y a un bel hommage à l'amitié de ces trois enfants et à leur solidarité face au monde des adultes. Mais à force de parler du Drame, de situer chaque événement et de relire l'évolution des rapports entre les protagonistes en fonction de celui-ci, lorsque finalement ce fameux drame arrive, on est lassé, pas étonné et surtout on n'a pas besoin de relire le passé, tout a été prémâché.

Si ce n'est celui de la tante, tous les personnages tombent dans une mesquinerie envieuse de théâtre et ce qui devrait faire l'objet de rebondissements ne fait que tomber le récit dans une banalité d'opérette.

vendredi 13 mai 2016

Agnès Martin-Lugand : LES GENS HEUREUX LISENT ET BOIVENT DU CAFE, Michel Lafon, 2013


Dernier livre acheté à l'aéroport en quittant la Suisse, je me suis laissée tenter par la photo de couverture dans laquelle je voyais un petit côté Doisneau et par le titre que je trouvais sympathique. 

Mal m'en a pris ! Quel ennui ! 

Outre une écriture pauvre au-delà de tout, ce "roman" n'est qu'une longue série de poncifs, d'idées toutes faites, sans aucune originalité ni lueur d'esprit !

Wikipedia m'apprend qu'Agnès Martin-Lugand a pratiqué la psychologie clinique pendant six petites années. Il faut croire que sa patientèle n'avait pas de trop gros problèmes si tout ce que son expérience de l'âme humaine lui a suggéré est cette histoire minable.

Une jeune libraire perd son mari et sa fille dans un accident de voiture et ne s'en remet pas. La seule personne qu'elle supporte est son meilleur ami, forcément homo, forcément ! Au bout d'une année elle décide de se "reprendre en mains" et va s'installer dans un petit village en Irlande. Et là, allons-y : son voisin est taillé comme un rugbyman, le pub semble sorti d'une pub pour Guiness, l'herbe est verte et la mer grise !!!!  S'ensuit une histoire d'amour digne des éditions Harlequin, avec une rivale tout droit sortie de la téléréalité.

"En revenant dans le pub, je découvris qu'Edward était arrivé. Megan et lui étaient prêts à partir. Elle passa un bras autour de sa taille, il se laissa faire, je serrai les poings. Elle me remarqua la première.
- Ce n'est pas Diane là-bas ? lui demanda-t-elle.
- Si, lui répondit-il en me regardant.
Elle l'entraîna vers moi. Lui et moi ne nous quittions pas des yeux."

Je n'ai pas besoin de continuer, vous avez déjà compris...

Pas étonnant que cette Diane ne soit pas heureuse, elle n'ouvre pas un seul livre de tout le roman !


lundi 2 mai 2016

Sylvie Germain : LA PLEURANTE DES RUES DE PRAGUE, Gallimard, 1992


Une géante, sans nom, sans âge, claudiquant fortement, apparaît quelques fois dans les rues de Prague. Qui est-elle ? Quel est ce murmure d'eau qui sourd en elle ?

C'est la mémoire de la ville, je dirais même sa conscience, c'est l'histoire de cette dernière, mais pas la grande, celle des petites gens, des petits riens, des souffrances anonymes.

"Comment ne boiterait-elle pas, la géante, quand il lui faut porter dans les plis de ses hardes tant et tant de corps disparus, d'hommes et de femmes naufragés, d'enfants aux pieds nus, aux yeux hallucinés, siècles après siècles. (...)

Comment pourrait-elle avoir un visage qui lui soit propre, et même un corps de chair et d'os, quand sa face n'est faite que de l'effacement de milliards de visages et que son corps n'est fait que des sueurs et des larmes des morts et de tous les vivants".


Mais cette silhouette a aussi le don de réveiller en celui qui la croise subrepticement ses propres souvenirs, ses propres souffrances, une séparation, la mort d'un père...

Sylvie Germain a vécu à Prague de 1986 à 1993. Elle traduit dans ce livre un sentiment que j'ai connu aussi, celui du regard neuf qu'une étrangère pose sur le quotidien d'une ville qu'elle découvre, sur tous ces petits riens qui attirent son attention parce qu'ils sont juste un peu différents de ceux qui faisaient sa vie dans la ville où elle a vécu jusque là. 

Mais ce qui m'a le plus frappée, c'est la délicatesse de la langue de cette auteure. La capacité qu'elle a d'évoquer en peu de mots, mais en mots justes et nécessaires, la brume, le froid, la grisaille rosée d'un hiver à Prague. Son écriture est comme de la dentelle, elle laisse voir en son travers un univers aussi bien réel que rêvé. 

dimanche 24 avril 2016

Nicolas Bréhal : LA PALEUR ET LE SANG, Mercure de France, 1983


Nicolas Bréhal, de son vrai nom Gérald Solnitzki, parvient avec talent, à mêler les contes et légendes bretonnes aux grandes tragédies grecques.

Dans une atmosphère lourde de tempêtes, de vents violents suivis d'accalmies non moins inquiétantes, il nous raconte le destin de la famille Bowley, "prisonnière" de Belle Île, dont il se plaît à nous rappeler qu'on l'a appelée "Vindilis".

Régnante en maître de l'île, employant agriculteurs et pêcheurs, aucun de ses membres n'échappera à la prophétie que la "druidesse" redoutée avait annonçait à la mère :

"Bientôt, elle mettrait au monde un enfant à deux têtes, l'une blanche, l'autre noire, trouées par des yeux de diamant pur. Dans le sac de chair, la source d'eau et de sang, mêlés, deviendrait fleuve de châtiment. Un homme serait tué, et sa mort la cause de la pire malédiction que l'on puisse rencontrer ici-bas. Les deux têtes de l'enfant se sépareraient le jour où l'âme du mort trouverait enfin le repos éternel. Pour cela, dans le sein nourricier, le coeur cesserait de battre; et la main, ayant osé de ses caresses toucher ce sein, tomberait, tranchée d'un coup de lame."

Si l'issue est connue, l'auteur prend le temps de dresser le portrait de chacun en s'attardant avec attachement sur celui de la fille, à qui il confie la lourde tâche d'écrire et de transmettre le déroulement du drame et d'en être "l'exécutrice". 

Comment ne pas penser au film de Pasolini, Théorème, qui, en d'autres lieux et d'autres temps, avait également incarné le destin, en la personne d'un étranger venu semer le trouble dans ce qui paraissait une famille unie et respectable. 

Le roman est construit de manière forte, sans artifice et dans une langue sobre. Il se lit d'un traite. Il m'a fait découvrir un univers, la Bretagne et ses légendes, dont je dois bien avouer que je ne connais que peu de choses.

Un auteur dont je me réjouis de découvrir les autres romans. 

jeudi 21 avril 2016

Gilles Lapouge : BESOIN DE MIRAGES, Seuil, 1999


Voilà ce qui arrive lorsque ses premiers mirages on se les invente, assis à l'envers,  sur un strapontin de la voiture familiale qui file vers le sud, alors que l'on est regarde le nord !  Le regard porté sur les paysages, les gens, les lieux des futurs voyages en est profondément transformé.

Gilles Lapouge est l'un de ces "écrivains voyageurs" qui sait, à petite touche, nous faire partager ses découvertes, ses émotions, non pas à l'instant, mais après coup, au retour, au moment où il se remémore et où il "réinvente" ce qu'il a vu, ce qu'il en a retenu.

Un livre fort, intéressant, fort intéressant d'ailleurs, qui nous emmène du Sahara en Islande, en passant par l'Amazonie et les Alpes de Haute Provence. 

"A mon départ du Brésil, j'avais oublié ces garçons et ces filles, et leur jeu de cache-cache dans la brume, et il m'a fallu plusieurs mois pour les récupérer. J'ai de ces absences. Les choses dont je me souviens d'abord ne sont pas les plus intéressantes. Comme Petit Poucet, je serais mauvais : je perds mes cailloux et mes chemins. Jadis, j'aurais accusé l'esprit de l'escalier Maintenant, je me dis autre chose. Je me dis que chaque pays abrite beaucoup de pays. Les pays ce sont comme les caboclos, ce sont des métis. Chacun est fait de dix pays entrelacés, il faut es mois pour les désentortiller."

Ce que j'aime dans les livres de Gilles Lapouge, c'est que bien qu'érudit, il ne nous assomme pas de sa science, mais nous fait partager ces petits instants de bonheur avec légèreté, juste en passant et c'est un plaisir quasi physique que de voyager avec lui.

dimanche 27 mars 2016

Jean-Christophe Rufin : CHECK-POINT, Gallimard, 2015


Fort de sa propre expérience, Jean-Christophe Rufin interroge l'action humanitaire, sa motivation, sa finalité, voire ses limites.

Mais loin d'un discours bien-pensant et culpabilisant, il inscrit ces questions dans une sorte de "road roman", plein de suspens et de rebondissements.

Cinq Français, une femme et quatre hommes, conduisant deux camions d'occasion, sont envoyés en Bosnie, par une association caritative de Lyon, pour y apporter des vivres, des habits, des médicaments. 

Au fil du trajet, on découvre les raisons diverses qui ont entrainé ces personnes à s'engager dans ce qui va se révéler une aventure terrible. Mais on va voir également que les espoirs des uns, les illusions des autres, ne vont pas tenir face à l'ambiguité de leur démarche. Et bientôt, les rivalités, les soupçons, les antagonismes créent un climat de guerre au sein même de l'équipe. 

"C'était étrange à quel point elle avait changé, en se rapprochant de Marc. Avant et d'aussi loin qu'elle se souvienne, sa révolte était abstraite : elle détestait l'injustice du monde mais n'en voulait à personne en particulier. L'humanitaire lui avait donné le moyen de répondre à cette indignation diffuse. Ce n'était pas satisfaisant et elle avait été peu à peu conduite à s'engager plus directement, à renier le sacro-saint principe de neutralité. Finalement, elle avait suivi Marc dans son idéal de combat. Maintenant, pour elle, le monde n'était plus un magma que travaillaient les forces invisibles du mal. C'était un champ de bataille sur lequel s'affrontaient amis et ennemis. Jusque-là, elle n'avait jamais eu d'ennemi. Tout au plus avait-elle rencontré des adversaires. Ce n'était pas la même chose. Face à un adversaire, on lutte. Un ennemi, on l'élimine."

Les check-points tant redoutés, se révèlent finalement le problème le plus facile à résoudre. 

Jean-Christophe Rufin a décidé de placer cette épopée dans l'hiver blanc et implacable de la Bosnie, ce qui donne un aspect encore plus dramatique à la question essentielle qu'il pose finalement tout au long de son roman : la véritable aide à apporter aux victimes ne serait-elle pas de leur donner les moyens de se défendre en les armant ?

Mais dans la postface concise il va même plus loin et pose la question même de son engagement personnel :  "Des victimes que l'on a envie d'aimer d'un amour particulier : celui qui incite à prendre les armes".


lundi 14 mars 2016

Andreï Makine : LE LIBRE DES BREVES AMOURS ETERNELLES, Seuil, 2011


Plaisir de retrouver Andreï Makine et le regard plein de finesse qu'il porte sur les hommes et les femmes, regard qui, malgré un fort ancrage dans la société soviétique, tend à devenir universel. 

Dans ce roman-ci, il s'attache à présenter ces moments sublimes où l'on tombe amoureux, même si ce n'est que d'une silhouette, même si cela reste la fulgurance d'un instant. Des premiers émois de l'enfance aux rencontres fortuites à l'âge adulte, tout est dans cet éclat fugace, mais si fort.

Mais outre la poésie qui s'en dégage, ce roman présente aussi l'intérêt de nous raconter le quotidien en Union soviétique des années 60 jusqu'à la chute du système, avec ses mythes, ses espérances, ses désillusions et ses combats.

Aucune agressivité dans le propos, mais beaucoup d'ironie et d'humour. 

"Le statut d'amoureux libres s'apparentait à celui de vagabonds, de voleurs, de contestataires. Ce qui n'était pas faux : l'amour est subversif par essence. Le totalitarisme, même dans sa forme molle que notre génération a connue, avait peur devoir deux êtres enlacés échapper à son contrôle. C'était moins la pudibonderie d'un ordre moral qu'un tic de police secrète n'admettant pas qu'une parcelle d'existence puisse prétendre au mystère personnel. Une chambre d'hôtel devenait un lieu dangereux : les lois du monde totalitaire y étaient bafouées par le plaisir que les deux êtres se donnaient sans se soucier des décisions du dernier congrès du Parti. " 

C'est ainsi que le jeune couple ne trouve d'autre refuge qu'une salle de cinéma par une jour pluvieux.

"Soudain, physiquement, je sentis que la salle se crispait, prise d'un spasme violent, musculaire. Je perçus le craquement des fauteuils et le vide créé par des souffles retenus. Léonora qui serrait la main enfonça ses ongles dans mon poignet...
L'ovation qui éclata fut plus éruptive qu'à n'importe quel concert de rock. Je vis des spectateurs sursauter, agiter les bras dans un salut fébrile, embrasser leur compagne avec frénésie démente.(...) 
Or la séquence qui fut applaudie n'avait aucun relief dramatique et aurait même pu être coupée au montage tant sa place dans le sujet était minime. Un soir, le jeune journaliste, fuyant ses poursuivants, entrait dans un petit hôtel de province, demandait une chambre, le préposé lui tendait une clef en disant : "Tenez, monsieur, chambre numéro 14" (ou bien 15, ou 16, je ne me rappelle plus). Rien d'autre. Et ce fut ce bref échange, parfaitement anodin qui jeta la salle dans un état d'hystérie collective. Car les spectateurs furent brusquement mis en présence d'un miracle, lequel était donc, quelque part en Occident, u mode de vie strictement ordinaire. Un homme poussait la porte d'un hôtel et sans présenter une quelconque pièce d'identité recevait une clef !"

J'ai choisi ce passage, mais j'aurai pu choisir celui de la visite que quelques écoliers font à "la femme qui a connu Lénine". 

Chaque chapitre, est en soi une petite nouvelle, mais le roman trouve son unité par le fait que le livre se conclut avec les retrouvailles, bien des années plus tard, de l'homme qui fait l'objet du chapitre d'ouverture, quand tout jeune, il dessine déjà les apparatchicks avec des têtes de porcs.

Un auteur dont je ne rate aucune publication et qui me ravit toujours autant.

vendredi 4 mars 2016

Jean-Christophe Ruffin : IMMORTELLE RANDONNEE, Compostelle malgré moi, Gallimard 2013


Voilà un récit de voyage passionnant, car il ne s'agit pas d'un carnet de route, écrit au jour le jour, mais de la narration, après coup, de tout ce qu'il en reste.

On y perd en petites anecdotes, mais on y gagne et, oh combien, en réflexions sur le sens du chemin, que celui-ci soit un pèlerinage ou non. 

Pris comme une parenthèse qu'il s'offre à lui-même, le Chemin de Compostelle va lui révéler bien plus de choses sur lui-même que ce qu'il n'en attendait. J.-C. Ruffin nous livre ses sentiments, ses impressions et nous entraîne dans cette expérience plus riche de découvertes que ce qu'il ne s'y attendait.

"Les meilleurs souvenirs que j'ai gardés de la Cantabrie, je les dois aux moments où je me suis égaré. Un jour de pluie, je bifurquai à un croisement de sentier et me retrouvai perdu en pleine montagne. Là où le chemin ordinaire m'aurait retenu dans la plaine et au bord des routes, je me retrouvai à grimper une côte escarpée au milieu d'épais fourrés que vernissait la pluie. Tout en haut, je débouchais sur une longue crête plantée d'épicéas et d'eucalyptus. Par moments, le vent dégageait les brumes et découvrait la côte, loin en contrebas. (...) Je connus ce matin-là le bonheur d'être perdu dans la nature, sans coquille à repérer, sans bruit de camions ni lotissements déserts. Je m'orientai comme le font les montagnards, reprenant d'un coup la vision d'ensemble que l'on doit avoir lorsque l'on trace soi-même son itinéraire par monts et par vaux, fier d'avoir ôté de mon cou la laisse asservissante du Chemin."


Je n'avais jamais rien lu de Ruffin, je ne suis passionnée ni de marche, ni d'efforts physique, encore moins de religion, mais ce livre restera longtemps dans ma mémoire, car il porte en lui le retour sur ce qui fait de nous des humains, sans oripeaux, avec une franchise simple et directe.

dimanche 24 janvier 2016

Nicolas Verdan : LE MUR GREC, B. Campiche ed, 2015


Nicolas Verdan est un auteur suisse, de mère grecque exerçant également le métier de journaliste. 

A n'en pas douter, son dernier roman s'inspire des enquêtes qu'il a dû mener dans son second pays en proie à une crise économique sans précédent. Mais si le propos sent les choses vues et entendues, il s'agit bien d'une oeuvre de fiction et qui plus est d'un enquête policière. 

Tout l'intérêt du livre réside dans le lieu où se déroule l'intrigue : le fleuve Evros qui marque la frontière entre la Grèce et la Turquie et où l'Etat grec, décide, en 2010 d'ériger un mur de barbelés pour empêcher l'entrée des réfugiés et des migrants. 

Une tête sans corps, un bordel sordide fréquenté par les soldats de Frontex, des réfugiés enregistrés à la va-vite et pressés de s'éloigner, un coupable tout trouvé... l'Agent Evangelos n'est pas au bout de ses découvertes et même si l'on fait pression sur lui pour qu'il boucle l'enquête d'un certaine manière, il aura à coeur de connaître la vérité.

"- N'en faites pas trop, Agent Evangelos. Ce meurtre complique inutilement les choses. Pour Athènes, ce qui compte, c'est le scandale impliquant Frontex. Plus les gardes-frontrières seront impliqués dans le trafic de femmes, plus notre gouvernement sera en mesure de réclamer à Bruxelles l'argent dont il a besoin pour construire le mur. C'est pourtant clair, non ?"

Comment ne pas penser à Petros Markaris, et à ses enquêtes policières qui ne sont, elles aussi, qu'un prétexte pour parler de la société grecque et de la corruption qui gangrène les relations politiques et économiques.

Une lecture agréable et intéressante, sans plus.

mercredi 16 décembre 2015

Maxence Fermine : LE PAPILLON DE SIAM, Albin Michel 2010


Maxence Fermine fait sortir de l'oubli un certain Henri Mouhot, naturaliste et explorateur du début du XIXe siècle. 

Dans un roman court et aérien, il retrace la vie de celui qui, pour plaire à la reine d'Angleterre, mais encore plus pour répondre à son besoin d'aventures, part pour l'Asie lointaine. Il s'est engagé à lui ramener un papillon "de taille gigantesque, aux couleurs mêlées d'or, de bleu et de vert (...) d'une variété nouvelle et inconnue" appelé papillon de Siam. 

Mais est-ce un effet papillon qui s'ignore, ses recherches infructueuses lui feront faire une découverte encore plus grande, celle du site d'Angkor. 

"C'est là, dans ce lieu hors du temps, alors qu'il recherche désespérément un papillon qui se dérobe à lui qu'Henri Mouhot parvient au coeur du tombeau d'une race disparue.
Etonné, hagard, ébahi devant tant de trésors que la nature a dérobés aux regards des hommes pendant de nombreux siècles, il demeure de longues heures dans ce sanctuaire, sans savoir où il se trouve, s'il rêve ou non, et si tout ce décor n'est pas seulement un mirage".

J'ai lu ce livre il y a quelques mois déjà, et il m'en reste un goût d'audace, de ténacité, de persévérance, et le récit dense mais léger à la fois, d'une passion que rien ne pouvait arrêter.

J'aime la manière donc Maxence Fermine raconte cette vie, sans pathos, sans en faire des tonnes, et en y apportant son style dépouillé mais non dénué de poésie.  

mardi 10 novembre 2015

Vassilis Alexakis : L'ENFANT GREC, Gallimard, 2012


Un livre terminé depuis plus de quinze jours, mais auquel je repense, qui me revient en mémoire, bref, que je ne suis pas prête à oublier.

Et pourtant, rien d'extraordinaire, pas d'actions débridées, pas d'énigme insoluble... c'est peut-être bien là que réside la particularité de cet ouvrage, une aventure tranquille, calme, mais obstinée, qui va au rythme du pas que permettent les béquilles, mais une aventure au coeur de la découverte de la lecture, au coeur du métier d'écrivain.

Alexakis nous raconte comment, ayant subi une opération suite à un anévrisme, il se retrouve obligé de quitter son 5ème étage sans ascenseur pour une chambre d'hôtel situé non loin du jardin du Luxembourg. Chaque jour il y fait une petite promenade, y rencontre toutes sortes de personnes, se remémore ses lectures d'enfants à la faveur de la découverte des nombreuses statues d'écrivains qu'il y trouve. Petit à petit, le Jardin n'a plus de secret pour lui, à tel point qu'il l'intègre à son imaginaire et que les personnes croisées deviennent elles-mêmes des personnages de fiction.

Du théâtre de marionnettes d'Odile, en passant par l'auberge, sans oublier ni les toilettes publiques, où oeuvre la charmante Marie-Paule, ni le Sénat que M. Jean, ancien bibliothécaire, connaît comme sa poche, Alexakis dresse le décor de ses réflexions, de ses souvenirs et finalement du roman qu'il est en train d'écrire. 

"Je parlais quelques fois de ces personnages avec mon frère, puisqu'ils avaient été également ses amis. (...) S'il avait été encore en vie, je lui aurais téléphoné cent fois depuis que j'ai commencé ce récit pour lui demander des précisions sur le caractère de tel ou tel personnage. Je suis à présent obligé de recourir à des encyclopédies, de consulter des oeuvres. Si j'ai entrepris de ressusciter tout ce monde c'est peut-être avant tout parce qu'il me rappelle mon frère. J'ai ouvert après tant d'années la porte de la remise de Callithéa pour le retrouver, lui. Je suis en train d'écrire un roman selon son coeur étant donné qu'il se passionnait non seulement pour les "Classiques illustrés", mais aussi pour Guignol et sa bande. Il aurait sûrement pris plus de plaisir que j'en ai eu à déambuler dans les couloirs du palais du Luxembourg, car il aimait le faste."

La présence des personnages mythiques de nos lectures de jeunesse est si forte que l'auteur se laisse emporter lui-même par son récit et qu'à plusieurs occasions l'imagination fait déraper la réalité et que tout ce petit monde se retrouve des accointances avec les héros de jadis. 

Un grand livre, un grand auteur !

En surfant sur Internet, j'ai trouvé cette interview d'Alexakis. Je n'arrive malheureusement pas à intégrer la vidéo, mais vous pouvez cliquer ICI pour l'écouter.

dimanche 8 novembre 2015

Frédérique Deghelt : LE VOYAGE DE NINA, Librairie générale française, 2014


Qu'est-ce qui pousse un éditeur à choisir un livre plutôt qu'un autre lorsqu'il décide de faire une action "livre offert " ?

Si j'en juge par celui-ci, j'aurais tendance à penser que c'est pour s'en débarrasser, mais je soupçonne le marketing d'avoir des stratégies plus complexe.

En tout cas, même s'il va trouver sa place dans ma bibliothèque à la lettre D, cela m'étonnerait beaucoup que je l'en ressorte un jour, même pas pour le refiler à quelqu'un d'autre.

Quel ennui ! Sous couvert de "road movie" (une jeune fille, ayant perdu ses parents est confiée à ses grands parents qu'elle ne connaissait pas. Avec l'aide de ses amis collégiens, elle fait une fugue), Frédérique Deghelt nous déroule une série de poncifs bien-pensants sur l'amitié, l'amour, la mort... dans des décors dignes de prospectus de voyage, dans une atmosphère de bisounours, où même les méchants n'arrivent pas à leurs fins !

Le comble c'est que Frédérique Deghelt a l'air de savoir qu'elle écrit de la daube. Voyez plutôt :

"Ajoutons à cela que ça m'est déjà arrivé souvent, en voyant un film, d'être exaspérée parce que le paysage, les biches, les bêtes sauvages, la lumière sur les marais, la mer au loin, le galop sur la plage, le jour qui décline... Le type est beau, la fille est en train de tomber amoureuse grave... Ils en ont fait un peu trop. Ils y sont allés fort et ça sent l'eau de rose à plein nez. C'est plus du romantisme, ça bave et ça devient de la guimauve écoeurante.... Eh bien voilà. Dans la vie ça existe aussi."

C'est cette dernière phrase qui cloche... Non, Mme Deghelt, dans la vie on rencontre certainement des gens généreux, ouverts et qui vous dépannent, mais pas que...

mercredi 4 novembre 2015

Alessandro Baricco : Mr GWYN, Gallimard, 2011


Alessandro Baricco est un auteur dont je n'hésite jamais à acquérir un livre lorsque je tombe dessus lors de mes trop rares passages en librairie.

Je l'ai trouvé à l'aéroport et c'est donc dans les bagages de retour de mon dernier voyage en Suisse, que je l'ai embarqué. 

Bouquin d'aéroport (avant on disait "littérature de gare") ? Non, bien au contraire. Il s'agit d'une réflexion peu banale sur le métier d'écrivain, mais avec toujours la légèreté et la finesse dans le propos que l'on connaît à cet auteur. 

Nous sommes à Londres où Mr. Gwyn, auteur à succès, décide de ne plus se prêter aux contingences liées à son métier : discussion dans les classes, interview, séances photo "le menton dans la main, songeur", mais surtout, et au grand dam de son éditeur et ami, de ne plus écrire. C'est sans compter le sentiment de vide qui s'installe, après une courte période euphorique de liberté.

"Il y avait un tas d'autres choses dont il ne devait plus se préoccuper. Il était comme un de ces chevaux qui, débarrassés de leur écuyer, reviennent en arrière perdus, au petit trot, tandis que les autres sont encore à se démener pour atteindre la ligne d'arrivée avec un classement quelconque. Le plaisir généré par cet état d'âme était infini."

C'est en visitant une galerie de portraits qu'il décide de reprendre la plume. Lui qui n'est pas doué en peinture dressera le portrait intime de quelques personnes sciemment choisies à l'aide des mots qui lui sont si chers. Il ne s'agit bien sûr pas d'une description, mais de découvrir non pas "des personnages, mais des histoires. (...) Chacun de nous s'arrête à l'idée qu'il est un personnage engagé dans Dieu sait quelle aventure, même très simple, or nous devrions savoir que nous sommes toute l'histoire et pas seulement ce personnage. Nous sommes la forêt dans laquelle il chemine, le voyou qui le malmène, le désordre qu'il y a autour, les gens qui passent, la couleur des choses les bruits".

Pour parvenir à son but, il met en place un dispositif semblable aux séances de pose chez un peintre, condition nécessaire pour permettre à ses sujets de "revenir chez eux". 

Mr. Gwyn se définit dès lors comme "copiste". Ce n'est qu'à la fin de l'ouvrage que ce terme trouvera son vrai sens.

Un livre qui se lit d'une traite, qui vous charme, vous ravit, vous interroge sans jamais alourdir le plaisir que vous prenez à suivre cet écrivain dans sa démarche peu banale.