vendredi 27 avril 2018

Elena Ferante : L'AMIE PRODIGIEUSE, Gallimard, 2014


Tout a déjà été écrit sur ce roman qui rencontre un succès phénoménal (pour ne pas dire prodigieux...).

J'ai moi aussi, prix un énorme plaisir à le lire, car il sonne vrai. J'y ai retrouvé, comme beaucoup d'autres femmes j'imagine, les situations, les interrogations, les joies et les peines d'une enfance et d'une adolescence dans les années 50 et 60, car même si l'intrigue se passe à Naples, les sentiments exprimés sont certainement communs à toute une génération européenne.

La qualité du récit tient, il me semble, au fait que la narratrice ne nous fait jamais oublier qu'elle se rappelle de tout cela, elle garde donc une distance critique, notamment envers ses propres actions. 

L'ambiguïté du rapport amoureux créé par l'amitié profonde est toujours présent, et entre admiration et concurrence, entre émulation et envie - il n'y a pas là de jalousie - entre identification et affirmation de soi, on assiste à l'élaboration d'une personnalité.

Par ailleurs, les rapports sociaux et surtout la place des filles dans la société des ces années-là fonctionne comme le fil rouge du déroulement de cette histoire. 

"Rester près d'elle (sa mère). Je me dis : elle ne s'en rend pas compte, mais qu'est-ce qu'elle est contradictoire avec ses accès de colère et ses gestes impérieux ! Elle n'aurait pas voulu que j'étudie, mais puisque maintenant j'étudiais elle estimait que je valais mieux que les jeunes avec lesquels j'avais grandi et elle prenait conscience - comme d'ailleurs je le faisais justement moi-même en cette occasion- que ma place n'était pas parmi eux. Toutefois, voilà qu'elle m'imposer de rester près d'elle pour me sauver Dieu sait de quelle mer déchaînée, de quel gouffre ou précipice, autant de dangers qu'Antonio incarnait alors à ses yeux. Mais rester près d'elle signifiait rester dans son monde et devenir exactement comme elle. Et si je devenais comme elle, avec qui pourrais-je bien finir sinon avec Antonio ?"

Pour une fois, le succès n'a rien à voir avec une écriture facile et racoleuse et il est bien mérité. Et puis je veux encore ajouter que la photo de la couverture de l'édition Folio me fascine tant elle exprime la joie et la complicité des deux gamines.

Je me lance dans le deuxième tome.

mardi 17 avril 2018

Yanis Varoufakis : CONVERSATION ENTRE ADULTES, LLL, 2017


L'élection d'Alexis Tsipras avait fait naître en Grèce le fol espoir d'une sortie de la crise. Or après six mois de lutte acharnée dans le cadre des institutions européennes, il a bel et bien signé un troisième Memorandum, reniant ainsi les engagements qu'il avait pris et qui l'avaient fait élire. 

La déception d'abord, la colère suite à l'application de mesures d'austérité encore plus sévères et le sentiment que tout cela ne mène à rien, font que dans les conversations quotidiennes, Tsipras est traité de traître. Cela me choquait, car j'avais l'impression qu'il n'avait pas pu faire autrement et que la faute en revenait principalement à l'Europe et à son intransigeance, sans pour autant pouvoir mieux argumenter que le fameux "c'est de leur faute". 

Et bien ce livre de Varoufakis lève le voile sur ce qui s'est passé pendant ces six mois, non seulement dans le cadre des "négociations" avec la Troïka mais aussi au sein même du gouvernement grec et du parti Syriza. 

En tant que ministre des finances, Varoufakis a été au coeur des tractations et c'est par le menu, quasiment jour après jour, qu'il relate les faits et les dire de tous les participants à ce qui, malheureusement pour le peuple grec, n'était pas un jeu.

Et c'est ainsi que l'on apprend, de la bouche-même de Christine Lagarde : 

"Bien sûr, vous avez raison, Yanis. Les objectifs sur lesquels ils insistent ne peuvent pas fonctionner. Mais comprenez bien que nous avons trop investi dans ce plan. Nous ne pouvons pas reculer. Votre crédibilité dépend de votre accord et de votre participation à ce plan.
Et voilà. La directrice du FMI venait d'expliquer au ministre des Finances d'un gouvernement en pleine faillite que les politiques imposées à son pays ne pouvaient pas fonctionner. Elle ne disait pas qu'il était difficile de faire en sorte qu'elles marchent, ni que la probabilité qu'elles marchent était faible. Non, elle reconnaissait que, quoiqu'il arrive, elles ne pouvaient pas fonctionner."

Et pourtant, Varoufakis avait dès le début de son engagement auprès de Tsipras, un plan de "sortie de la Grèce de sa prison pour dettes" qui était selon lui l'objectif le plus important, ce qui fit l'obje, au sein du gouvernement, d'un pacte en cinq points et qui plus est l'engagement qu'aucun autre Mémorandum ne serait signé, "même s'ils nous menacent du Grexit". 

Six mois après ce qui s'apparente à un thriller politique et économique, Alexis Tsipras montre de découragement, et semble de plus en plus sous la pression de forces internes et externes au parti. Varoufakis veut croire jusqu'au bout qu'il tiendra bon, mais il sent bien que malgré le Non du référendum, Alexis ne tiendra pas face à la menace du Grexit, il démissionne.

C'est un livre édifiant sur la duplicité des hommes politiques de tout bord mais surtout sur la fragilité de la démocratie face aux puissance financières et un appel à redonner un sens commun à cette Europe.

Même si certains mécanismes économiques me restent encore un peu compliqués, c'est un livre plus politique qu'économique et il me semble que chaque citoyen européen devrait le lire. Il est grand temps que les populations se réapproprient cet outil.

mercredi 21 mars 2018

Kadaré Ismaïl : L'ANNEE NOIRE, suivi de LE CORTEGE DE LA NOCE S'EST FIGE DANS LA GLACE, Fayard, 1987


Je suis tombée sur ce livre aux puces de Genève et je n'ai pu résister à renouer avec cet auteur que je suis depuis de nombreuses années.

La réunion de deux romans courts en un seul volume se justifie tout à fait ayant été écrits l'un après l'autre, il n'est cependant pas étonnant  que cette chronologie ait été inversée dans l'ordre d'édition, afin de garder la chronologie des époques concernées.

Qu'à cela ne tienne, il n'en reste pas moins deux textes éminemment "Kadaréen", oserais-je dire.

L'année noire est celle de 1914. Alors que l'Albanie vient de retrouver son "indépendance" vis-à-vis de l'empire ottoman, elle reste cependant sous tutelle des grandes puissances qui y installent un prince Allemand qui ne se maintiendra cependant que quelques mois au pouvoir. C'est dans cette Albanie désorganisée, en proie à toutes les ambitions régionales et internationales que Kadaré situe l'expédition d'un groupe de quelques hommes partis en guerre de reconquête (?) de  défense (?) de leur territoire, avec quelques vieux fusils et un canon sans munition. 
Un prétexte pour nous rappeler, non sans quelques traits d'humour, de la cacophonie qui a prévalu dans cette région de l'Europe au début du siècle dernier.

"Dieu, quelle confusion, quel embrouillamini ! Avant même de voir le jour, l'Etat albanais était devenu un fouillis inextricable. On ne savait même pas si l'Etat existait ou non On n'en connaissait pas la capitale, car un jour une ville s'avisait de se proclamer telle, et le lendemain c'était le tour d'une autre. Les sceaux du gouvernement étaient perdus. On ne retrouvait plus les frontières. On les traçait , disait-on, avec de longues cordes, mais chacun tirait d'un côté ou de l'autre, et la nuit, un troisième venait effacer les signes de la journée."





Le cortège de la noce s'est figé dans la glace, écrit entre 1981 et 1983, dresse un portrait déchiré de l'état de cette province suite au soulèvement étudiant d'avril 1981. Au travers des accusations de plus en plus absurdes portées à l'encontre d'une femme médecin accusée d'avoir soigné des manifestants blessés et du procès en séparatisme qui lui est fait, Kadaré fustige la réaction du pouvoir serbe et dénonce la montée des nationalismes. 

"Martin Shkréli (...) savait aussi autre chose : si sombre et si sanglante que fût la vieille épopée des kreshniks, elle s'illuminait parfois du voile blanc des jeunes mariées, de la joie des noces qui allaient unir Serbes et Albanais. Une angoissante incertitude pesait toutefois sur ces unions : le cortège du fiancé n'atteignait jamais la maison de la jeune fille d'où il devait la ramener. Les Ores, Erinnyes slaves ou albanaises, figeaient soudain ce cortège dans la glace, comme des statues de pierre, avant le terme du voyage." 

J'ai retrouvé dans ce court roman, les pages d'anthologie sur l'absurdité des pouvoirs absolus, sur ces procès sans fin et surtout sans fonds, sur la montée de la méfiance entre anciens collègues, entre anciens amis. 

Les manifestations du Kosowo de 1981 sont considérées comme le début de la crise qui a conduit à la dissolution de la Yougoslavie.


samedi 27 janvier 2018

Andreï Makine : L'ARCHIPEL D'UNE AUTRE VIE, Seuil, 2016



Plaisir de retrouver Andreï Makine dans cette Sibérie qui lui est si chère.  Fascination pour la rudesse mais aussi la beauté de la nature qui y domine. Mais quand on lit Sibérie, on pense forcément à la relégation, au goulag et autres lieux de privation de liberté.

Makine sort des images toutes faites en provoquant, en 1952, la rencontre d'un jeune  adolescent, "orphelin" de parents dissidents, envoyé aux confins est de la Sibérie pour y faire une apprentissage de géodésie et Pavel, un homme qui, lui, s'est échappé d'un camp pour s'exiler sur l'archipel des Chantars et tout simplement y Vivre, mais alors avec un grand V, tant tout ce qu'il a connu avant l'archipel ressemble plus à de la survie. 

Le gros du roman est constitué par le récit de Pavel sur ses conditions de détention, mais surtout sur la mission dont il est chargé, avec quatre autres détenus, de capturer vivant un fugitif pour le ramener au camp. 

"L'évadé dut déchiffrer notre tactique. Il avait compris qu'il nous fallait le prendre vivant et que le chien ne serait pas lâché à ses trousses, mais surtout que personne parmi nous n'avais hâte de s'exposer à ses balles. Il ne donnait pas l'impression de vouloir nous distancer ni de se réfugier dans une cache, ce qui eût été facile au milieu des collines et des écheveaux de cours d'eau. Non, il progressait le long de la berge de l'Amgoun, passant dans la forêt quand les terrains marécageux rendaient cette marche riveraine impossible, traversait des petits affluents et, pour la nuit, choisissait un lieu assez exposé où nous ne pouvions par l'aborder sans être vus.  Dans l'obscurité qui d'une encre de plus en plus épaisse, remplissait la taïga, s'allumaient ses feux de bois - des appâts lumineux pour ceux qui seraient venus l'attaquer."

Le récit de Pavel terminé, nous retrouvons le jeune homme  bien des années après. Il a été marqué à jamais par cette histoire et cherche à retrouver Pavel.

"Dans leur exil me fascinait surtout le défi désespéré qu'ils avaient lancé au destin. La belle démence de leur évasion...
Il m'a fallu de longues années pour comprendre : non, c'est notre vie à nous qui était démente !  Déformée par une haine inusable et la violence devenue un art de vivre, embourbée dans les mensonges pieux et l'obscène vérité des guerres. Je me souviens d'en avoir parlé, un jour, à une amie américaine, pacifiste convaincue. Elle rétorqua en plaidant la nécessité des "bombardements humanitaires"... J'ai oublié s'il s'agissait, alors de Belgrade ou de Bagdad. Curieusement, cela me rappela le sujet de la thèse qu'écrivait jadis Pavel Gartsev, oui, la "légitimité de la violence révolutionnaire"...
Ce n'était pas les deux fugitifs mais l'humanité elle-même qui s'égarait dans une évasion suicidaire."

Ce pourrait être un roman d'aventure, mais c'est beaucoup plus, car l'auteur s'interroge sur la signification de ce refus de soumission à l'ordre établi, quel qu'il soit. Il nous entraîne à réfléchir à cet échange entre les deux évadés au moment où ils abordent l'archipel : 

"Et que... qu'est-ce qu'on va faire ici ?" 
La réponse vint, rendant insignifiante tout autre interrogation :
"Nous allons y vivre". 


dimanche 3 décembre 2017

Emilie de Turckheim : LE JOLI MOIS DE MAI, Ed. Héloïse d'Ormesson, 2010


Cinq personnes n'ayant de prime abord aucun lien entre elles, sont convoquées par un notaire pour procéder à l'exécution du testament d'un petit propriétaire terrien. Le valet de la maison les accueille en compagnie d'un valet de ferme défiguré et bègue.

Malgré un déroulé bien construit pour amener le fin mot de l'histoire petit à petit, le choix de l'auteur de la faire raconter dans un mauvais français délibéré m'a profondément agacée. 

"Je sais que l'hospitalité préférait que je reste dans le salon pour écouter M. Truchon pleurer et le commandant Lyon-Saëck le soupçonner, mais j'ai dit pardon je dois m'absenter à cause que Martial fait rin qu'à pleurer, je vais lui soigner son vague à l'âme et je reviens juste après."

A aucun moment la phrasé du narrateur sonne jute. On a toujours l'impression que l'auteur a voulu faire "peuple". Et cela gâche tout le plaisir de la lecture.

Un tout petit roman - laissé dans ma chambre d'hôte - vite lu, et qui sera vite oublié.


mercredi 18 octobre 2017

Mario Vargas Llosa : LES CHIOTS, Gallimard, 1974 et 1991


Tiré d'un recueil de nouvelles intitulé Les Caïds et publié en 1959 cette petite nouvelle serait passée inaperçue si elle n'avait été reprise dans la collection à 2 € de Folio.

Si le thème de la bande de gamins qui font les "400 coups" et qui finissent par grandir ensemble a été maintes fois traité, ce qui frappe surtout dans cette nouvelle-ci c'est le style d'écriture choisi par Vargas Llosa. Dans la même phrase, il passe du narratif au dialogue, ce qui donne un rythme incroyable à sa prose. Jugez-en plutôt.

"Le premier à avoir une fiancée fut Lalo, alors que nous étions en seconde. Il entra un soir au Cream Rica tout jovial, eux qu'est-ce qui t'arrive et lui, radieux, faisant la roue et se pavant : j'ai levé Chabuca Molina, elle m'a dit oui On est allés fêter ça au Chasqui et, au second verre de bière, Lalo, qu'est.ce que tu lui as dit en te déclarant, Cuéllar commença à devenir un peu nerveux, lui avait-il pris la main? casse-pieds, qu'est-ce qu'elle avait fait Chabuca, Lalo, et questionneur, tu l'as embrassée, dis ?"

Le propos en lui-même n'est pas le plus important et reste assez banal, mais je me suis amusée à entrer dans cet exercice de style digne d'un Raymond Queneau.

lundi 16 octobre 2017

Mario Vargas Llosa : LE REVE DU CELTE, Gallimard, 2010


Un roman passionnant qui m'a fait découvrir la vie de Roger Casement (1864-1916), diplomate britannique, qui, après avoir cru à la mission civilisatrice de la colonisation, notamment au Congo Belge, en a dénoncé la brutalité, l'esclavagisme et le racisme. Envoyé ensuite en Amazonie il en a ramené un rapport sur l'exploitation des autotochnes par l'industrie du caoutchouc. Revenu en Angleterre, il établit un lien entre la colonisation et la situation de son île natale, l'Irlande et s'engage dans la lutte pour l'indépendance. Il est condamné à mort, après avoir fait le pari que si l'Allemagne attaquait l'Angleterre, cette dernière serait affaiblie et ne pourrait pas résister à la poussée nationaliste irlandaise. La publication de ses journaux intimes, dans lesquels il relatait avec plus ou moins de fantasmes ses relations homosexuelles, a amplement influencé le refus de commuer sa peine de mort en détention à perpétuité.

"Dans ces circonstances, pensa Roger, les indépendantistes devaient rechercher la solidarité de l'Allemagne. Les ennemis de nos ennemis sont nos amis et l'Allemagne était le rival le plus caractérisé de l'Angleterre. En cas de guerre, une défaite militaire de la Grande-Bretagne ouvrirait une possibilité unique pour l'Irlande de s'émanciper. Ces jours-là, Roger se répéta bien des fois le vieux proverbe nationaliste : "Le malheur de l'Angleterre est le bonheur de l'Irlande."

Un roman dense, intéressant, qui nous fait voyager d'un continent à l'autre, mais aussi dans une période de l'histoire phagocytée par la grande guerre et que je connaissais, pour ma part, assez mal. 

Je ne m'attendais pas à voir ce type d'ouvrage sous la plume de Vargas Llosa dont j'avais surtout retenu la légèreté de ses écrits de jeunesse.

samedi 22 juillet 2017

Yasmina Khadra : LES HIRONDELLES DE KABOUL, Juillard, 2002


De la lapidation d'une femme pour cause de prostitution tout au début à celle d'un homme pour cause de démence tout à la fin, ce roman nous entraîne dans la spirale de horreur de la vie quotidienne en Afghanistan, juste après la fin de l'occupation russe et au moment de l'installation de la dictature que font régner les talibans sur les corps et les esprits.

On a beaucoup dénoncé l'obligation faite aux femmes de porter le tchadri, "ce monstrueux accoutrement qui la néantise" et Khadra n'est pas en reste, mais son roman va plus loin, beaucoup plus loin. A travers l'histoire de deux couples de conditions bien différentes, deux couples qui s'aiment, il développe une condamnation sans appel du régime des talibans. Il en démontre les outrances et les effets destructeurs sur une population réduite à un état infra-humain.

"Longtemps, je m'étais faite à l'idée que ton coeur s'était fossilisé, que plus rien ne pourrait faire frémir ton âme ou te faire rêver. Je t'ai vu, jour après jour, devenir l'ombre de toi-même, aussi insensible à tes déconvenues qu'un rocher à l'érosion en train de l'effriter. La guerre est une monstruosité et ses enfants ont de qui tenir. Parce que les choses sont ainsi faites, j'ai accepté de partager ma vie av quelqu'un qui n'ambitionnait que de courtiser la mort. Au moins, de cette façon, j'avais une raison de croire que mon échec n'était pas de mon ressort. Et puis, cette nuit, j'ai vu de mes propres yeux, l'homme que je croyais irrécupérable se prendre la tête dans les mains et pleurer. J'ai dit, c'est la preuve qu'une lueur d'humanité subsiste encore en lui. Je suis venue souffler dessus jusqu'à ce qu'elle devienne plus vaste que le jour."

Mais Khadra n'oublie jamais l'ironie, celle qui sauve, qui offre une revanche, qui permet, tout du moins d'essayer, de se relever, et c'est bien le tchadri qui permettra à l'une des deux femmes de sauver l'autre, en trompant leurs persécuteurs.

Un roman important, presque comme toujours, avec Yasmina Khadra.

vendredi 21 juillet 2017

Eric-Emmanuel Schmitt : LA NUIT DE FEU, Albin Michel, 2015



Un livre qui m'a surprise et surprise en bien. Je ne m'attendais pas à lire une "aventure" autobiographique et encore moins un voyage initiatique à la rencontre de ce qu'à défaut de mieux, Eric-Emmanuel Schmitt appelle Dieu.

Parti dans le Hoggar en préparation d'un documentaire sur Charles de Foucauld, l'auteur nous raconte sa découverte du désert, dans le cadre d'un petit groupe de personnes disparates. Ils sont guidés par un Touareg sans âge, qui le fascine dès le premier abord. 

Une phrase l'obsède : "Quelque part mon vrai visage m'attend".

"Que signifiait-elle ?
Je supposais qu'elle illustrait mes soucis : depuis un an, je cherchais ma place dans la vie, ma fonction, mon métier. Cette retraite au désert allait me permettre de progresser. Devrais-je continuer mes spéculations philosophiques ? Et lesquelles ? Devais-je plutôt investir l'enseignement ? Devais-je me dédier à l'écriture ? Bref, étais-je un érudit, un penseur, un professeur, un artiste ? Autre chose encore ?  Autre chose ou ... rien ? Rien peut-être... (...)
Aujourd'hui, en rédigeant ce paragraphe, je distingue mieux la question car je possède la réponse qui allait m'être fournie trois jours après... d'une façon bouleversante. Mais n'allons pas trop vite."

La suite du récit nous apprend les circonstances qui lui ont apporté une début de réponse.

Ce qui aurait pu être un ouvrage pesant et présomptueux, lourd de sentences et d'explications, reste, pour notre plus grand plaisir, un roman, une tranche de vie, une réflexion personnelle profonde sur le sens de sa destinée, sans jamais essayer de vous convaincre, encore moins de vous "convertir".

J'avais un peu mis de côté cet auteur, ayant l'impression que la notoriété et le succès l'avaient entraîné dans une surproduction effrénée. Je le retrouve avec plaisir et beaucoup d'intérêt. 

dimanche 18 juin 2017

Christos Chryssopoulos : UNE LAMPE ENTRE LES DENTS, Actes Sud, 2013


Christos Chryssopoulos, né en 1968, est un auteur prolifique, mais je ne le découvre que maintenant, avec ce livre qui porte en sous-titre la mention "Chronique athénienne".

Sa démarche est personnelle et particulière. Au fond il se demande comment être écrivain (de fiction) quand la réalité vous cerne de toute part. Cette réalité, c'est celle des rues d'Athènes (pas la touristique) où la crise se voit et se mesure au nombre de sans-abris, de paumés et de décalés qu'on y croise. Il arpente les rues de son quartier, il prend des photos, il s'arrête parfois à la gare routière, où il retrouve, plusieurs jours de suite, A. avec qui il entretient une conversation où la curiosité et la gêne se mêlent à l'empathie. Rentré chez lui, il transcrit les dialogues comme il s'en souvient.

"- Tu dors où, d'habitude ?
- Dans la rue. Sur des cartons... Dans le parc... J'ai dormi aussi sur des bancs et j'ai mangé à la soupe populaire. Durant des mois je n'ai même pas pu me laver. Personne n'embauche un type de cinquante ans. Encore moins quand il pue à cause de la crasse. Ensuite, j'ai fait le ramassage des cartons pour le recyclage. J'ai un certificat médical comme quoi j'ai une maladie chronique." (...)
- C'est bien, qu'on parle.
- Comment ça ? ai-je demandé, surpris.
- Oui. Ca fait du bien de parler à quelqu'un."

Mais au-delà du factuel,  il développe toute une réflexion sur la ville  (sa ville) , le fait de marcher dans ses rues et l'acte d'écrire. 

"Car si étrange que cela paraisse, les villes ne sont pas responsables du récit qui est fait d'elles. La création d'un objet collectif et anonyme qui s'appelle ville est l'affaire des citoyens.
Plus exactement, ce sont les flâneurs qui écrivent le texte de la ville. Ce sont eux qu'il faut interroger sur les mots qui expriment l'Athènes d'aujourd'hui. Ils évoluent toujours en prise avec le sol. Sur la base, à la racine de la ville. Et l'ironie est que ces gens  écrivent le "texte de la ville" sans même pouvoir le lire. Ils écrivent en un sens, sans en avoir conscience, puisqu'ils composent un texte collectif. Une sorte de cadavre exquis".

Plus qu'une chronique, plus qu'un livre, ce que je tiens entre les mains me fait penser à une performance alliant l'écriture et la photographie dans un but non pas artistique mais de témoignage.

Un livre écrit en 2011, au tout début de la crise grecque, mais la situation ne s'est pas améliorée et le chiffonnier qui fouille une benne à ordures avec une lampe entre les dents n'a pas disparu.

mardi 16 mai 2017

S. Corinna Bille : LE MYSTERE DU MONSTRE, Editions du Verdonnet, 1967


Un conte que S. Corinna Bille dédie à ses enfants. Elle l'écrit, comme elle le leur racontait, en y intercalant les questions et les exclamations des petits. 

En Valais, une bête décime les troupeaux de moutons et s'en prend même aux vaches, mais ces dernières semblent la décourager. La rumeur publique enfle, tous les journaux  en parle, des journalistes viennent même de l'étranger. 

Plusieurs témoins disent l'avoir entrevue. Les suppositions vont bon train, du lynx à la panthère en passant par la hyène. 

"Le troupeau de génisses noires broute, paisible, son gazon parfumé; sur un roc est assis à côté du petit berger notre Hilaire, tout pensif. Votre oncle René-Pierre tire de son sac une bouteille de fendant...
Alors, Hilaire, il paraît que tu l'as vu ?
Hilaire secoue sa grosse tête et sourit de son étrange sourire triste :
A toi, je le dis (mais garde le secret !): je l'ai pas vu.
Tu ne l'as pas vu ?
Non.
Et pourquoi tu as dit que tu l'avais vu ?
J'avais envie de rentrer au village... Mais quand tous ces messieurs de la Gendarmerie sont venus me poser des questions, je t'assure : j'étais embêté."

(...)

C'est lui qui l'a tué ? demande Blaise.
Non.
Qui alors ?
Attends. De plus en plus, on parlait du Monstre.(...)

Comme vous l'aurez compris, le suspens n'existe que pour les petits, car la bête de ce "conte" a bel et bien existé.

L'édition que j'ai entre les mains a été illustrée par Robert Hainard, un artiste bien connu en Suisse. 

Robert Hainard - Couple de loups marchant

lundi 15 mai 2017

S. Corinna Bille : EMERENTIA 1713, Ed. Zoé, 1994


Ce court récit reprend celui de la "Petite Mérette" que Gottfried Keller, autre auteur suisse, avait écrit entre 1853 et 1855. Mais S. Corinna Bille l'inscrit dans le Valais, au début du XVIIIe siècle, alors que le Rhône n'était pas "corrigé" et que la plaine était soumise aux débordements du fleuve. 

C'est l'histoire d'une gamine de 7 ans, orpheline de mère, et qui dès lors, refuse de dire ses prières. Son père, mais surtout sa belle-mère, s'en débarrassent et la placent à la campagne auprès d'un prêtre à la cruauté dont l'imbécilité égale la frustration. Ce dernier tient un journal.

"J'ai bien reçu, ce jour, de la haute et pieuse dame de M., la pension due pour le premier trimestre, que j'ai aussitôt quittancée et portée en compte.Par après j'ai administré à la petite Mérette (Emerentia) sa correction régulière de la semaine qui a été plus rude, parce que je l'ai couchée sur le banc et fouettée avec une verge neuve, non sans lamenter et soupirer vers le Seigneur, pour qu'il veuille bien mener à bonne fin la triste besogne. En vérité, la petite a poussé des cris douloureux et demandé pardon avec humilité et désolation, mais elle ne s'est pas moins obstinée dans son endurcissement et elle a fait mépris du livre de messe mis sous ses yeux par moi pour son étude."

Ce qui justifie la reprise du thème par S. Corinna Bille, c'est le rapport empreint de poésie qu'elle établit entre la "sauvagerie" du fleuve et le lien que la petite fille entretient avec celle de la nature, au point que très vite, on murmure dans le village que c'est une sorcière.

"Sur le Rhône apparurent des troncs noircis; des serpents qui s'enfonçaient, se dressaient soudain retenus par les pierres, repartaient repris par les remous.
Sur les rives, au risque de s'enliser, les paysans tiraient à eux à l'aide de perches munies de crocs ces épaves. Le fleuve s'étendit encore, les marécages se dédoublèrent. D'eux s'élevaient des brouillards allant aussi vite que le vent. Un roulement de nuages au-dessus du roulement des eaux. ça faisait autant de tapage que l'invasion des armées. 
Au loin, criaient les oies, des cris méchants, lacérés comme les joncs."

Tout le plaisir est dans la lecture de cette prose si poétique. En quelques mots, quelques phrases, l'auteur crée l'atmosphère d'un univers pas si lointain, où la bienséance, le respect des dogmes religieux, la crainte mêlée de respect des populations paysannes envers les nobles de la ville, pouvaient engendrer les assassins d'une fillette en proie à la révolte.

vendredi 12 mai 2017

Jacques Chessex : L'OGRE, Grasset, 1973


En visite chez ma mère pour quelques jours, je profite de sa bibliothèque, pour retrouver cet auteur suisse, qui obtint le prix Goncourt avec cet ouvrage.

Emblématique de son oeuvre, ce roman nous plonge dans l'univers tourmenté de Chessex. Jean Calmet, un enseignant de latin au Collège de la Cité à Lausanne, assiste à l'incinération de son père avec une impression de soulagement. Enfin, celui qu'il a tant aimé ne sera plus là pour le rabaisser et le traiter de haut.  

Et pourtant, malgré les cendres bien enfermées dans l'urne déposée au columbarium du cimetière, le regard inquisiteur et justicier est toujours présent, au point de rendre le pauvre professeur impuissant au propre et au figuré. S'il croit trouver un peu de répit auprès de la toute jeune femme qu'il rencontre dans son café préféré, cela n'est que de courte durée et le poids de l'autorité abusive du père s'impose à lui quoi qu'il fasse. 

L'ogre de son enfance le poursuit. Il se rappelle le jeu tant de fois répété.

Fontaine de Berne que Jean Calmet
revoit à l'occasion d'une course
d'école avec ses élèves
"- Pourquoi restes-tu planté devant moi ? s'écrie le docteur qui fixe Jean Calmet dans les yeux en mastiquant sa viande à grandes dents. Un silence pendant lequel les yeux farouches ne le quittent plus.
- Je vais te manger si tu ne t'enfuis pas. Je vais te manger pour mon souper, mon pauvre Jean !
Jean Calmet ne peut pas s'enfuir. Il n'en a pas envie non plus. Il connaît la suite, il l'attend. Il frémit de plaisir et de peur en y songeant. (...)
- Ah, ah, ah, le gros monsieur va manger le petit garçon qui traînait dans la forêt !
Le docteur grimace toujours. Tout à coup avec une agilité incroyable, il lance la patte, attrape Jean Calmet par le collet, l'attire à lui, le ploie sur ses genoux et pose la lame froide sur sa gorge.
- Alors, mon agneau ! crie le docteur. On va lui couper la garguette ! On va le saigner, ce mignon ! (...)
Le bourreau grogne et gronde. La victime s'abandonne et se pâme de plaisir. Au fond de la pièce, dans l'ombre, Mme Calmet, immobile, contemple la scène rituelle d'un regard fixe et sans expression." 

Chessex interroge le rapport à l'autorité paternelle, à la passivité maternelle, à la difficulté de forger sa personnalité dans un milieu où la force et la puissance et le prestige sont la règle. Et tout semble faire accroire que la disparition du tyran n'allège en rien son pouvoir, au contraire.

Il étend son propos à la facilité avec laquelle l'autoritarisme, notamment du nazisme,  a pu et peut encore représenter un moyen de "se venger de son humiliation". 

Chessex ne cherche pas à plaire. Il n'essaie en aucune manière de trouver des excuses à son "pauvre Jean" et n'offre d'échappatoire ni à son personnage, ni à son lecteur et encore moins à lui-même.

samedi 6 mai 2017

Didier van Cauwelaert : UN ALLER SIMPLE, Albin Michel, 1994


Voler une voiture peut vous réserver quelques surprises : un bébé au début du roman, un cadavre à la fin !

C'est sur un ton léger et moqueur que van Cauwelaert aborde le sujet des reconduites à la frontières, mais c'est pour mieux développer la bienveillance qui anime un petit voyou de la banlieue nord de Marseille envers le fonctionnaire malheureux en amour qui est chargé de le reconduire dans son pays d'origine supposé.

Pour ne pas le décevoir, il lui invente (peut-être se l'invente-t-il à lui-même) une origine dans un village perdu dans le Haut Atlas marocain.

Au fil de leur périple, de leur rencontre avec une guide, débrouillarde mais tout aussi larguée dans la vie, l'auteur nous parle de l'amitié, du besoin d'écrire, de l'identification à l'autre et de l'identité.

"Finalement, ce roman que Jean-Pierre voulait écrire en disant "je" avec ma voix, je crois qu'il est en train de naître. J'ai même l'impression que l'auteur se sent de mieux en mieux dans ma peau".

Un livre très facile à lire, qui vous met le sourire aux lèvres et qui évite volontairement la dramatisation. A revisiter ma bibliothèque, il semble que je n'aie lu qu'un seul autre livre de Van Cauwelaert, "Attirances", dont je n'ai gardé aucun souvenir. Pas sûre que celui-ci m'aura plus marquée et je suis tout de même étonnée qu'il ait reçu le prix Goncourt.

jeudi 23 mars 2017

Jacques Chessex : Le vampire de Ropraz, Grasset, 2007


Dès les premières lignes, Jacques Chessex nous plonge dans un univers sombre.  Dieu sait s'il connaît bien le village de Ropraz puisqu'il y habite au moment où il écrit ce livre. Il y a d'ailleurs été enterré lui-même.

"Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois,1903. (...) La peur qui rôde. A la nuit on dit les prières de conjuration ou d'exorcisme. On est durement protestants mais on se signe à l'apparition des monstres que dessine le brouillard. Avec la neige, le loup revient. "

En 1903, deux jours après son enterrement, la tombe de la fille du juge de paix, est profanée, mais pas seulement. Le corps de la jeune fille a été violé, et mutilé de manière sauvage. Les soupçons vont bon train et tous ceux qui ne sont pas dans la norme sont suspectés. L'affaire s'amplifie encore quand quelques temps plus tard, deux autres exactions du même type se produisent dans les villages voisins.  Les journaux locaux, s'emparent de l'affaire. Il faut trouver le Vampire de Ropraz.  

Le jeune Charles Augustin Favez est tout désigné pour faire office de bouc-émissaire. Il sera condamné à perpétuité, mais grâce à l'intervention du médecin qui vient d'ouvrir l'hôpital psychiatrique de Cery près de Lausanne, sa peine sera commuée en internement dans cet hôpital qui proposait des méthodes avant-gardistes pour l'époque. 

Le vrai Charles Augustin Favez s'en est échappé en 1915 et on ne l'a plus jamais retrouvé.

Basé sur ce fait divers le roman de Chessex nous parle du poids des superstitions, du protestantisme et de la culpabilité qui y est intrinsèquement liée, de l'obscurantisme d'une société rurale où "la misère sexuelle, comme on la nommera plus tard, s'ajoute aux rôderies de la peur et de l'imagination du mal"

Ecrit dans un style quasiment journalistique, il se permet tout de même de retrouver le jeune Favez en compagnie de son compatriote, Blaise Cendrars, qui comme on le sait a commandé un groupe de combat de la légion étrangère pendant la grande guerre. Il imagine que c'est sur la base de leurs échanges que Cendrars aurait écrit "Moravagine". 

C'est amusant, mais sans le savoir, j'ai acheté ce dernier livre, en même temps que celui de Chessex. Je vais donc le lire à la suite et je vous dirais si je trouve le lien qu'imagine l'auteur.

Ce n'est que le deuxième livre de Chessex que je lis et pourtant je l'ai connu lorsqu'il enseignait à l'Ecole de Commerce de Lausanne où j'étudiais. Mais c'est une "erreur" que je vais corriger rapidement,  car j'aime son style dépouillé et sa capacité d'exprimer en peu de mots tout une atmosphère. En plus la touche d'humour sur laquelle se termine le roman n'est pas pour me déplaire, mais je ne vous en dis pas plus.