jeudi 23 mars 2017

Jacques Chessex : Le vampire de Ropraz, Grasset, 2007


Dès les premières lignes, Jacques Chessex nous plonge dans un univers sombre.  Dieu sait s'il connaît bien le village de Ropraz puisqu'il y habite au moment où il écrit ce livre. Il y a d'ailleurs été enterré lui-même.

"Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois,1903. (...) La peur qui rôde. A la nuit on dit les prières de conjuration ou d'exorcisme. On est durement protestants mais on se signe à l'apparition des monstres que dessine le brouillard. Avec la neige, le loup revient. "

En 1903, deux jours après son enterrement, la tombe de la fille du juge de paix, est profanée, mais pas seulement. Le corps de la jeune fille a été violé, et mutilé de manière sauvage. Les soupçons vont bon train et tous ceux qui ne sont pas dans la norme sont suspectés. L'affaire s'amplifie encore quand quelques temps plus tard, deux autres exactions du même type se produisent dans les villages voisins.  Les journaux locaux, s'emparent de l'affaire. Il faut trouver le Vampire de Ropraz.  

Le jeune Charles Augustin Favez est tout désigné pour faire office de bouc-émissaire. Il sera condamné à perpétuité, mais grâce à l'intervention du médecin qui vient d'ouvrir l'hôpital psychiatrique de Cery près de Lausanne, sa peine sera commuée en internement dans cet hôpital qui proposait des méthodes avant-gardistes pour l'époque. 

Le vrai Charles Augustin Favez s'en est échappé en 1915 et on ne l'a plus jamais retrouvé.

Basé sur ce fait divers le roman de Chessex nous parle du poids des superstitions, du protestantisme et de la culpabilité qui y est intrinsèquement liée, de l'obscurantisme d'une société rurale où "la misère sexuelle, comme on la nommera plus tard, s'ajoute aux rôderies de la peur et de l'imagination du mal"

Ecrit dans un style quasiment journalistique, il se permet tout de même de retrouver le jeune Favez en compagnie de son compatriote, Blaise Cendrars, qui comme on le sait a commandé un groupe de combat de la légion étrangère pendant la grande guerre. Il imagine que c'est sur la base de leurs échanges que Cendrars aurait écrit "Moravagine". 

C'est amusant, mais sans le savoir, j'ai acheté ce dernier livre, en même temps que celui de Chessex. Je vais donc le lire à la suite et je vous dirais si je trouve le lien qu'imagine l'auteur.

Ce n'est que le deuxième livre de Chessex que je lis et pourtant je l'ai connu lorsqu'il enseignait à l'Ecole de Commerce de Lausanne où j'étudiais. Mais c'est une "erreur" que je vais corriger rapidement,  car j'aime son style dépouillé et sa capacité d'exprimer en peu de mots tout une atmosphère. En plus la touche d'humour sur laquelle se termine le roman n'est pas pour me déplaire, mais je ne vous en dis pas plus.

lundi 20 mars 2017

Roger Cuneo : LA JOUEUSE, Une descente aux enfers, Ed.Mon village, 2013


Voilà le troisième livre de Roger Cuneo, un peu comme s'il lui avait fallu revenir une fois de plus sur sa relation bien particulière avec sa mère pour pouvoir enfin faire la paix avec ses souvenirs, mais, peut-être et surtout, avec lui-même.

Ceux qui ont déjà lu Roger Cuneo, savent que sa mère était une joueuse et l'avait placé dans un orphelinat de Lausanne pour pouvoir continuer à s'adonner à sa passion. Si dans ces deux premiers romans il utilisait le "je", il semble que cette fois-ci, il a dû prendre plus de distance : il change les  prénoms de la mère et du fils, il fait l'impasse sur l'existence d'une grande soeur, bref, il raconte une histoire non plus telle qu'il l'a vécue, mais comme il imagine que sa mère aurait pu la vivre. 

Et c'est en cela que la démarche est intéressante, car après tant d'années de souffrance d'abord et d'incompréhension ensuite, il redonne une cohérence à cette vie. Il permet à sa mère de revendiquer le droit de ne pas avoir la fibre maternelle, d'avoir l'ambition de vivre libre et de réussir finalement à se consacrer au jeu en ne subissant plus la pression sociale.

"Elle parait aux caprices du destin au coup par coup : dans l'impossibilité de rembourser les sommes empruntées au Mont de Piété, elle avait perdu ses bijoux ? Qu'à cela ne tienne, au lieu de les pleurer longtemps elle en avait acheté d'autres en toc. Il n'y avait qu'elle qui savait qu'elle portait de la pacotille, vrais ou faux, c'était plus dans la façon dont on les arborait que pour leur valeur réelle que ces trucs faisaient leur effet. Il en allait de même dans sa tête, elle refusait de se perdre dans des raisonnements tortueux, elle avait horreur de s'attarder sur les détails, elle estimait que ce se poser trop de questions ne l'avancerait en rien Sur la conduite à suivre, sa morale était simple : faire fi de l'éducation reçue dans son enfance et ne pas s'en vouloir s'il lui arrivait de se fourvoyer. Si quelqu'un était assez bête pour imaginer la tenir en son pouvoir pour quelques instants d'oubli, ça le regardait, l'essentiel pour elle était de ne pas y perdre son âme. Quant à son fils, en ces moments, il n'existait pas, c'est tout."

Je dois avouer que ce parti pris de distanciation m'a semblé affaiblir un peu le propos - par rapport à son précédent récit - en tout cas dans la forme. J'y ai trouvé moins de force, comme si une certaine pudeur avait retenu l'auteur qui ne m'a pas toujours semblé crédible lorsqu'il prétend parler à la place de cette femme. Comme si la colère retombée, il ne lui était resté que la surprise.

Je ne suis pas sûre qu'il s'agisse vraiment d'une descente aux enfers, car si j'en crois la fin de l'histoire, la joueuse a finalement bien géré sa vie, de manière à se permettre à assouvir sa passion, tout en donnant le change à son entourage. Celui qui est descendu aux enfers c'est bien le fils. 

dimanche 26 février 2017

Laurent Gaudé : DANSER LES OMBRES, Actes Sud, 2015


Avec ce roman, je retrouve le Laurent Gaudé de "Ouragan". Peut-être un peu trop. Il utilise la même trame : après avoir posé ses personnages principaux dans un lieu bien précis, il les soumet à une catastrophe naturelle et raconte comment ils y font face. 

Mais, qu'à cela ne tienne, j'ai à nouveau pris un énorme plaisir à le lire. Cet auteur sait magnifiquement transmettre l'atmosphère, la mentalité et les démons des habitants d'un lieu.

Lucine qui revient après plusieurs années à Port au Prince trouve refuge  chez "Fessou" (un bordel désaffecté dont la couleur était "verte" !)  Elle est rapidement admise dans la petite communauté qui s'y retrouve pour jouer au dominos et savourer le bonheur de vivre. Elle y rencontre Saul et sait qu'elle ne le quittera plus. Et puis, il y a Matrak, l'ancien tonton macoute, que la petite équipe nargue parce que "la peur a changé de camp". 

Mais soudain la terre se met à trembler et non contente d'anéantir la ville et de tuer les êtres qui vous sont chers, elle libère les morts. 

"Je le dis : il est temps de fermer le monde. Suffit les morts. Vous voulez les garder près de vous parce que vous avez peur du deuil. Mais les morts ne peuvent rester ici simplement pour éviter aux vivants de pleurer. Ils vont attendre. Errer. Devenir fous. Je le dis, moi qui ne parle jamais, il n'y pas de vie sans désir et les morts n'en ont plus. Ni projet, ni impatience Ils seront là comme des arbres morts, contemplant la vie qu'ils n'ont pas. Suffit les morts ! Que ceux qui veulent les retrouver cessent de vivre ! Pour les autres, il est temps de les raccompagner. Que Prophète Coicou prenne la tête de la marche avec moi. Nous allons danser les ombres. Et le monde se refermera."

Lucine et Saul qui participent à cette longue marche pour "semer" les morts ne savent plus très bien si l'un ou l'autre arrivera jusqu'au bout de ce long processus. 

On retrouve dans ce roman l'humanisme de Gaudé, son sens de la fraternité et de l'amitié. Des bons sentiments peut-être, mais des sentiments vrais et forts.

dimanche 19 février 2017

John Irving : A MOI SEUL BIEN DES PERSONNAGES, Seuil, 2013


Je retrouve dans ce magnifique roman le John Irving de "L'oeuvre de dieu, la part du diable". Tous les ingrédients y sont présents : l'absence du père, la Nouvelle Angleterre, la lutte - comme sport bien sûr - la ville de Vienne et cette fois-ci les ours se cachent dans un bar pour homosexuels (je devrais dire LGBTQ après la lecture de ce livre). 

Aux dires d'Irving lui-même, c'est un roman sur "la difficulté d'être tolérant, réellement tolérant, à l'égard de toutes les identités sexuelles". (vidéo). Ce roman nous prouve que l'auteur y réussit et amène son lecteur à le devenir.

Mais ce n'est pas un manifeste ni une liste de revendications. Non, c'est un vrai roman, un de ceux qu'on ne lâche pas. Irving nous raconte, à la première personne, l'histoire du jeune Bill qui souffre d'"erreurs d'aiguillages amoureux".

"- Parlons franchement qu'est-ce qui t'intéresse vraiment chez toi, Bill ? me demanda Richard.
- Je ne sais pas pourquoi j'ai des... béguins soudains, inexplicables, lui répondis-je.
-Oh, des béguins... ça ne fait que commencer, dit-il pour m'encourager. Les béguins, c'est très courant, il ne faut pas que ça t'étonne d'en avoir - il faut même en profiter ! ajouta-t-il.
- Parfois, on se trompe de personne, hasardai-je
- Mais il n'y a pas de bon ou de mauvais béguin, Bill, m'assura-t-il. Un béguin, ça ne se contrôle pas, ça vous tombe dessus, voilà tout.
Avec mes treize ans, j'en conclus sans doute qu'un béguin était encore plus désastreux que je ne l'avais imaginé".

Attiré autant par les femmes d'âge mûr que par ses camarades masculins, il se réfugie dans la lecture des romans soigneusement choisis par la bibliothécaire de la ville. C'est grâce à ces romans que Bill découvre qu'il n'est pas le seul à tendre vers l'homosexualité. (Irving fait d'ailleurs une étude et une critique remarquables de "La chambre de Giovanni" de Baldwin). Mais il va lui falloir bien d'autres rencontres pour comprendre et accepter sa bisexualité. 

Et comme à son habitude, l'auteur nous offre des personnages forts : la bibliothécaire qui lui demande : "Mon jeune ami, je vous prierai de ne pas me coller d'étiquette. Ne me fourrez pas dans une catégorie avant même de me connaître", le grand-père qui assume chaque année un rôle féminin dans la pièce de théâtre de l'école, le camarade aimé et haï tout à la fois, la grande amie de coeur dont il ne se séparera jamais, la mère aimante mais qui cachera toute sa vie un secret, le beau-père si compréhensif et séduisant, le père biologique qu'il ne rencontre qu'une fois, sans compter les nombreuses liaisons avec des transgenres, des travestis, des hommes ou des femmes homos ou bi comme lui. 

"Et quand j'arrivai à Vienne je menais depuis deux ans la vie d'un jeune gay new-yorkais.
Cela ne voulait pas dire que je n'étais pas attiré par les femmes, elles me plaisaient toujours. Mais céder à cette attirance m'aurait semblé régresser au stade où je refoulais mon homosexualité. En outre, à l'époque,mais amis et amants gays pensaient tous que celui qui se proclame bi n'est en réalité qu'un gay qui garde un pied dans le placard".

Après une vie d'écrivain célèbre, après avoir subi la perte de nombreux amis à cause du SIDA, Bill revient dans sa ville, renoue avec la tradition familiale liée au théâtre de l'école où il enseigne désormais. Il ne se contente plus d'écrire, il s'engage dans la lutte pour la reconnaissance des droits des LGBTQ. 

"Larry aurait bien ri de me voir soutenir le mariage gay, sachant ce que je pensais du mariage en général. "Mon grand champion de la monogamie", aurait-il dit pour me taquiner. Mais puisque ces jeunes gays et bi veulent se marier, je les soutiens."

Le thème est sérieux mais c'est avec bonne humeur que le sujet est traité. Un tout grand Irving à mettre dans toutes les mains et en urgence !



mercredi 11 janvier 2017

Yasmina Khadra : LA DERNIERE NUIT DU RAÏS, Julliard, 2015


Yasmina Khadra n'a jamais peur d'être politiquement incorrect ! C'est avec une certaine audace qu'il se glisse dans la peau de celui qui a dirigé la Lybie pendant 41 ans !  Et au lieu d'en faire une icône, il en fait un homme, tout simplement.

Ah bien sûr, pas n'importe lequel. S'il lui concède une certaine lucidité quant à la déférence que lui témoigne son entourage, il ne lui enlève rien de sa mégalomanie. S'il ne lui prête aucun doute, même au dernier moment, il lui reconnaît quelques blessures, notamment quant à son origine. 

"On m'a toujours menti. Lorsque je demandais  après mon père, ma mère me répondait, expéditive : "Il est au paradis". Mon père me manquait. Atrocement. Son absence me mutilait. J'étais jaloux des gamins qui gambadaient autour de leurs géniteurs." 

Cette dernière nuit se déroule dans une école désaffectée de Syrte, où il s'est retranché avec ce qui lui reste de sa garde rapprochée, dans l'attente de pouvoir fuir au sud et échapper à la rebellion. 

A la faveur du danger, le chef de sa garde se permet quelques vérités : ceux qui les assaillent "Ce sont des Lybiens, Raïs. Des Lybiens comme vous et moi qui hier seulement vous acclamaient et qui réclament votre tête aujourd'hui" (...) "Vos pensiez certainement au bien de la nation, mais que saviez-vous de la nation elle-même? Il n'y a pas de fumée sans feu, frère Guide. Si nous sommes au pied du mur, ce n'est pas par accident. Dehors, les massacres et le vandalisme ne sont pas des sortilèges, mais le résultat de nos errements"(...) "Je retourne m'affaisser sur le canapé, me prends la tête à deux mains. Faut-il passer Mansour par les armes sur-le-champ ? Faut-il le tuer moi-même ? Une bourrasque incandescente se déchaîne dans mon esprit.
- Je ne vous juge pas, Raïs...
- Tais-toi, espèce de chien.
Il s'agenouille devant moi..."

La fin est connue, mais Khadra réussit à nous raconter ce que nous savons déjà, sans jamais  tomber dans la facilité des idées toutes faites, ni dans la caricature. Un roman qui dépasse de loin le cas de Khadafi et qui décortique minutieusement la mécanique de la dictature, quelle qu'elle soit.

vendredi 6 janvier 2017

Anne Cuneo : LA TEMPETE DES HEURES, Campiche, 2013



Anne Cuneo nous offre une nouvelle fois, ce qu'elle fait le mieux, à savoir un roman basé sur un fait historique, qu'elle documente à la perfection sans en faire pour autant un "documentaire". 

Elle nous rappelle ces heures sombres de mai 1940, où la Suisse craignait d'être envahie par l'armée nazie. Si la "tempête des heures" fait référence aux jours qui précèdent la première dans un théâtre, ceux où chaque heure compte, où chacun s'affaire dans son domaine pour que la représentation soit parfaite, comment ne pas faire le rapprochement avec ces heures d'angoisses, non seulement pour la population suisse, mais surtout pour tous les artistes allemands et autrichiens qui avaient trouvé refuge au Schauspielhaus de Zürich. 


C'est au travers du récit d'Ella Berg, jeune comédienne polonaise dont la famille a été décimée, et qui s'est elle aussi réfugiée au Schauspielhaus que l'auteure témoigne de ces heures de résistance. En effet, la troupe décide que quoi qu'il arrive, elle jouera le Faust de Goethe, première et deuxième partie, quitte à ce qu'en cas d'assaut, les comédiens avalent la capsule de cyanure qu'ils gardent sur eux.

"Quand le conseil d'administration se réunit-il pour décider si oui ou non on arrête tout? La séance se passe à huis clos, pourtant tout l monde sait ce qui s'y est dit. Deux camps s'affrontent : ceux qui pensent que, pour des raisons tant politiques que financières, il vaut mieux renvoyer la première de Faust II à l'automne, et ceux, menés par Wälterlin et Oprecht, qui n'en démordent pas : la première doit avoir lieu maintenant.
Ce doit être au même moment que sont discutés les contrats : ici aussi la partie dite "défaitiste" du conseil d'administration voudrait considérer que tous les contrats pour la saison à venir, déjà négociés, sont nuls et non avenus. Langhoff, le délégué syndical, réunit les comédiens; tous sont d'avis qu'un contrat est un contrat et que si on arrive à jouer Faust II dans les conditions présentes, on jouera le programme à venir sans peine. Quoi qu'il en soit, les comédiens ont besoin de leurs contrats pour ne pas être expulsés Et ils sont déterminés à jouer Faust II MAINTENANT."

Un livre qui m'a intéressée et m'a fait découvrir un aspect de l'histoire de mon pays que je ne connaissais pas. Décidément, Anne Cuneo nous manque.

Schauspielhaus Zürich, ca. 1935
© Baugeschichtliches Archiv der Stadt Zürich

jeudi 5 janvier 2017

Benoîte Groult : LES VAISSEAUX DU COEUR, Grasset, 1988


On connaît Benoîte Groult en féministe militante et engagée, je la découvre ici en grande amoureuse.

Dans ce roman, elle nous conte, à la première personne, la relation de George, intellectuelle parisienne et d'un marin breton qu'elle choisit d'appeler Gauvain. C'est un amour qui aurait dû être classé dans la série des "impossibles" tant sa pérennité semble compromise au vu des origines sociales et culturelles des deux amants.

Et pourtant, une vie durant, ils n'auront de cesse de s'aménager des rencontres, loin de leur monde respectif, car ils ont beau ne rien avoir en commun, le désir que leurs corps expriment au moindre contact les font sombrer dans une félicité que ni l'une ni l'autre n'ont connue ailleurs.

Pour certains passages, Benoîte Groult quitte la première personne : "Cette rencontre-là, je ne saurais la décrire à la première personne. C'est seulement en m'abritant derrière un pronom moins personnel que le "je" que je pourrai transcrire le témoignage de George et tenter de cerner de plus près l'évidence irritante du désir amoureux, qui n'est peut-être que l'ultime mensonge du corps."  Si la force de ce désir et le plaisir qu'elle éprouve ne sont en rien escamotés, l'auteure jette un regard sans concession sur cette vie de femme qui n'est pas prête à se "sacrifier" par amour.

C'est l'histoire d'un amour fou, mais pas au point d'entraîner la femme à renoncer à sa propre vie (familiale, professionnelle, culturelle), un amour qui n'est fait que de parenthèses dans la vie des deux amants, mais certainement celui qui aura compté le plus pour eux.

"C'est seulement lorsque nous sommes dans les procédures de l'amour que j'oublie à quel point nous appartenons à deux espèces étrangères. J'ai longtemps pensé dans ma jeunesse que s'aimer, c'était fusionner. Et pas seulement dans la brève et banale union des corps, ni même dans un orgasme mystique. Je ne le pense plus. Il me semble aujourd'hui qu'aimer, c'est rester deux, jusqu'au déchirement. Lozerech n'est pas, ne sera jamais mon semblable. Mais c'est peut-être ce qui fonde notre passion".

Un roman de la maturité qui, même 20 ans après 1968, a fait scandale. Une femme n'avait-elle pas osé écrire et décrire son désir et son plaisir physiques sans tomber ni dans la pornographie ni dans l'eau de rose. Une femme n'avait-elle pas osé affirmer qu'un tel amour n'était possible qu'à la condition que le couple ne partage pas la vie commune ?

Un roman que l'on peut lire encore aujourd'hui et qui n'a rien perdu de sa nécessité.

vendredi 30 décembre 2016

Flora Groult : TOUT LE PLAISIR DES JOURS EST DANS LEUR MATINEE, Plon 1985


Une citation de Montaigne en guise de titre que l'on pourrait interpréter comme "tout le plaisir de la vie est dans l'enfance". Mais cette enfance est si riche que Flora Groult met ce mot au pluriel : "J'ai eu des enfances heureuses"

Une jeunesse faite d'un amour indéfectible pour des parents artistes et fantasques, pour une soeur à admirer dans  la complicité. Une jeunesse qui contient déjà tous les principes et les intelligences qui ont fait d'elle la  combattante féministe que l'on avait lu jusque là. 

"Elle (sa mère) se promit très tôt que ses filles ne seraient pas éprouvées par cette pudeur.
En réaction, elle a pratiqué avant son temps le tout dire, l'appliquant en particulier sur moi, dont elle redoutait la tendance à l'austérité due à l'héritage paternel. La méthode révolutionnaire a consisté à faire des révélations scandaleuses afin d'éviter le scandale plus grand encore : l'inaptitude à accepter les choses et les joies de la vie".

Il aura tout de même fallut dépasser la soixantaine pour qu'elle revienne sur l'événement qui a mis fin à cette période si heureuse, qui a mis fin à l'enfance.

"Mais en ce qui concerne mon propre cas, ce silence obstiné me stupéfie moi-même. Dans une famille où le tout dire,le tout partager étaient la loi fondamentale, cela paraît incroyable, étant donné l'intimité que j'avais avec ma mère et avec ma soeur et le degré de sincérité que nous atteignions facilement les unes avec les autres, que je n'aie pu révéler un épisode où j'ai été la victime et non la coupable, ou je me suis défendue avec gaucherie peut-être,mais avec vaillance, et où rien de gravement traumatisant ne s'est passé puisque des circonstances favorables (!) ont fait que moi je n'ai pas été violée".

Et c'est ainsi que Flora Groult, fidèle à elle-même, transforme ce qui pourrait être le xème livre racontant l'enfance d'une auteure, en manifeste contre les abus sexuels dont sont encore victimes les femmes.

Tout l'intérêt du livre tient dans son après-midi !

mercredi 28 septembre 2016

Henry Miller : LE SOURIRE AU PIED DE L'ECHELLE, Ed. Petite Ourse, 1962


Un petit mot d'abord sur l'édition. C'est dans la bibliothèque de ma mère que j'ai trouvé cet ouvrage publié par un éditeur de Lausanne, qui, dans les années 50-60, semble avoir sélectionné des ouvrages assez confidentiels même si émanant d'auteurs connus.

C'est ainsi que je suis tombée sur ce petit roman d'un Henri Miller, bien différent de celui que j'avais découvert autour de mes 16 ans, et que j'ai eu bien de la peine à relire plus tard, le trouvant particulièrement nombriliste. 

Ici, on a presque affaire à un récit philosophique non dénué par ailleurs de poésie. En guise d'épilogue, Henri Miller, explique : "De toutes les histoires que j'ai écrites, peut-être celle-ci est-elle la plus singulière. Je l'ai écrite tout exprès pour Fernand Léger, pour accompagner une série d'illustrations sur le thème des clowns et du cirque."

Peut-être que la reproduction ci-après faisait partie de ces illustrations :

Fernand Léger, 1950

Alors qu'Auguste lassé du succès obtenu avec sa "simulation de l'extase" au pied d'une échelle décide d'abandonner le métier de clown, il est amené à remplacer au pied levé un de ses confrères, bien moins apprécié du public et certainement bien moins talentueux. Il décide de lui d'offrir cette représentation dans dévoiler son identité et de lui permettre ainsi de devenir à son tour célèbre. Mais la vie en décide autrement...

Ce récit pose la question de l'identité, du succès, du bonheur même, sur un ton de modestie que je ne connaissais pas à Henri Miller.

"Bon, il y a une chose que je comprends, à présent... mon bonheur était réel, mais sans fondement. Il me faut le rattraper au collet, mais cette fois honnêtement. Et m'y cramponner des deux mains, comme à un bijou inestimable. Apprendre le bonheur en tant qu'Auguste, comme le clown que je suis".

Etonnant ! Je suis presque réconciliée avec Miller...

mardi 27 septembre 2016

Anne Cuneo :HOTEL DES COEURS BRISES, Campiche Ed. 2004



Le monde du sport et qui plus est celui du cyclisme n'a rien pour m'intéresser et pourtant, j'ai dévoré ce livre à la vitesse d'un vélo en roue libre dans une grande descente.

Après cinq ans de recherches, de collection de "petites phrases", de suivi de courses à la renommée internationale, Anne Cuneo renoue avec son personnage, l'enquêteuse Maria Machiavelli, pour nous offrir un  roman passionnant, presqu'un documentaire, sur le dopage, son engrenage, ses responsables et surtout sur ces conséquences. 

"J'avais essayé dix intrigues différentes. Le tilt s'est produit lorsqu'un médecin sportif m'a dit, entre deux portes, que la mortalité par arrêt cardiaque chez les sportifs était cinq fois supérieure à celle de la population, et même dix fois supérieure à celle de leur catégorie d'âge !"

Suite à la mort de leur enfant, trop vite classée comme naturelle, un couple de Lausannois s'adresse à Maria Machiavelli pour découvrir si oui ou non leur fils se dopait, si oui ou non son décès pouvait être imputé à la prise de ces substances. 

Non seulement on apprend beaucoup de choses sur ce monde fermé et secret, mais Anne Cuneo réussit un vrai roman, avec des personnages qui sonnent vrai, des rebondissements, des intrigues, des fausses pistes et bien sûr des sentiments. 

Ces enquêtes de Maria Machiavelli m'étaient jusqu'ici inconnues, mais elles sont de la même veine que les grands romans historiques que cette auteure nous a offerts, elle qui va toujours au fond des choses sans jamais oublier qu'elle est d'abord une littéraire.

dimanche 18 septembre 2016

Delphine de Vigan : D'APRES UNE HISTOIRE VRAIE, JC Lattès, 2015


Comment ne pas penser à "Misery" de Stephen King ? D'ailleurs Delphine de Vigan reconnaît elle-même cette influence. Mais le propos va plus loin que l'emprise d'une personne sur une autre, il interroge le métier d'écrire. 

La narratrice, double de Delphine de Vigan, se trouve en panne sèche après un grand succès littéraire, au point de ne plus pouvoir ouvrir son ordinateur, et même tenir un simple stylo. C'est dans cet état de faiblesse qu'elle rencontre  L., une femme qui, sous prétexte d'amitié, la séduit au point de s'immiscer dans son intimité et d'en arriver jusqu'à la remplacer. Alors qu'elle prétend l'aider à se remettre à l'écriture, elle ne fait qu'empirer la situation, en contestant à Delphine le droit de fiction. Selon elle, la seule chose qui intéresse les lecteurs, c'est de savoir que l'histoire racontée est "vraie".

"- Mais on s'en fout de cette vérité, on s'en contrefout !
- Non, on ne s'en fout pas. Les gens le savent. Ils le sentent. Moi je le sais, quand je lis un livre.
Pour une fois j'avais envie d'argumenter, de chercher à comprendre.
- Est- ce que tu ne crois pas que tu le sens, comme tu dis, simplement parce que tu le sais ? Parce qu'on a pris soin de te faire savoir d'une manière ou d'une autre qu'il s'agissait d'une histoire vraie, ou "inspirée de faits réels" ou "très autobiographique", et que cette simple étiquette suffit à susciter de ta part une attention différente, une forme de curiosité que nous avons tous, moi la première, pour le fait divers ? Mais tu sais, je ne suis pas sûre que le réel suffise. Le réel, si tant est qu'il existe, qu'il soit possible de le restituer, le réel, comme tu dis, a besoin d'être incarné, d'être transformé, d'être interprété. Sans regard, sans point de vue, au mieux, c'est chiant à mourir, au pire, c'est totalement anxiogène. Et ce travail-là, quel que soit le matériau de départ, est toujours une forme de fiction."


J'ai eu un peu de mal à m'intéresser à la première partie de ce roman, celle consacrée à la séduction, mais je dois dire que plus j'ai avancé dans la découverte de cette auteure et de son propos, plus j'ai été prise par le sujet de l'emprise psychologique, mais également par celui, en toile de fond, de la création littéraire. 
Je ne dévoilerai pas la fin pour ne pas gâcher votre plaisir. Delphine de Vigan m'a finalement impressionnée par la maîtrise des différents niveaux de compréhension de son roman. 

vendredi 16 septembre 2016

Arto Paasilinna : LE FILS DU DIEU DE L'ORAGE, Denoël, 1993 (1984)


Quoi de mieux qu'un ciel bien nuageux pour parler de ce roman même si le tonnerre ne se fait pas entendre.

C'est avec son humour bien connu que Paasilinna fait descendre sur terre le fils du dieu de l'Orage, le Zeus du panthéon finnois. En effet, les dieux de l'antiquité se désolent de constater que leur culte n'est quasiment plus pratiqué en Finlande et décident d'y remédier en s'inspirant de la méthode utilisée par le dieu des chrétiens. Le fils du dieu de l'Orage, qui s'appelle Rutja, investit le corps de Sampsa, un simple brocanteur d'Helsinki.

"Le rocher trembla, la forêt et le monde entier se mirent à danser devant les yeux de Sampsa. Soudain, Rutja le saisit dans ses bras, ouvrit toute grande son énorme bouche barbue et commença à de dévorer. Leurs corps s'entre-pénétrèrent, comme deux serpents s'avalant l'un l'autre. Jamais au monde il n'y eut étreinte plus formidable. Rutja mangeait Sampsa, Sampsa mangeait Rutja. Ils se coulaient implacablement dans la peau l'un de l'autre, soufflant, gémissant, les membres agités de soubresauts violents".

Muni de sa nouvelle enveloppe charnelle, Rutja découvre la condition humaine, ses plaisirs et ses peines, et se lance dans la reconquête du peuple finnois. Il s'inspire largement de la Bible, et comprend très vite le rôle persuasif des miracles. 

Paasilinna s'amuse de la situation, et nous fait passer un moment agréable. Même si certaines péripéties sont des plus cocasses, elles n'atteignent pas encore le burlesque des "Mille et une gaffes de l'ange gardien Ariel Auvinen". 

Comme quoi, il est possible de parler de religion sans se prendre la tête !

lundi 22 août 2016

Darina Al-Joundi, Mohamed Kacimi : LE JOUR OU NINA SIMONE A CESSE DE CHANTER, Actes Sud, 2008


Un récit qui m'a procuré un certain malaise, tant que je l'ai pris pour un "roman", malaise qui s'est largement dissipé lorsque j'ai visionné la vidéo que je poste ci-dessous.

Si certains silences et une certaine légèreté de ton - je pense notamment à la découverte des corps suite au massacre de Sabra et Chatila - passent lorsque Darina Al-Joundi raconte sur scène, en revanche, ce monologue qui ne dit pas son nom sous sa forme écrite est assez irritant.

Dans un pays où l'appartenance religieuse fait partie de l'identité de tout un chacun, une jeune Libanaise est élevée par son père avec pour seul point de repère la liberté. Une enfance dorée qui s'arrête brusquement à l'arrivée de la guerre civile. La jeune adolescente est rattrapée par le conflit, mais n'aura de cesse de s'en "extraire" (ou de s'en sortir) en faisant siens tous les débordements inhérents à la situation.

Mon malaise vient peut-être aussi du fait qu'il y a une grande distance entre les horreurs vécues et le récit qui en est fait. Est-ce dû au fait que Darina Al-Joundi raconte et que Mohamed Kacimi transcrit, je ne saurais le dire. 

Le côté "même pas peur" ou plutôt "j'ai un tel sens de la liberté que je suis au-dessus de tout cela" me heurte. Mais s'agissant d'un récit autobiographique, je me garderai bien de juger le contenu.


lundi 15 août 2016

Aris Fakinos : LA VIE VOLEE, Fayard, 1995




Aris Fakinos est un auteur grec que j'ai découvert il y a bien longtemps et dont j'ai lu une grande partie de l'oeuvre. 

C'est avec le même plaisir et surtout le même intérêt que j'ai relu  "La vie volée".

Un vieil homme récupère, de justesse avant sa destruction, le dossier que la Sûreté grecque avait sur son compte. Au fil des notes des différents agents, sa femme et lui se rappellent les luttes, les résistances, les déportations, les amitiés, les déceptions. Il leur a fallut atteindre la vieillesse pour enfin pouvoir vivre vraiment ensemble. 

Au travers de cette vie, Fakinos retrace l'histoire de la Grèce du XXe siècle et plus précisément l'histoire des communistes, du rôle qu'ils ont joué dans la résistance à l'occupation nazie à la répression sans merci qu'ils ont subie suite au partage de Yalta. Il raconte les camps de détention, notamment celui de Makronissos.  

"A l'époque, le pouvoir ne jouait pas au papa-gâteau, ne distribuait pas caresses et sourires, il ne mâchait pas ses mots, ne se camouflait pas comme aujourd'hui sous le travestissement de la démocratie. Il avait de la dignité. Ce qu'il voulait dire, il le disait clair et net. Quant les flics de la Sûreté nous tombaient dessus et nous emmenaient à coups de pied au bureau des interrogatoires, quand ils défaisaient leurs ceinturons ou préparaient leurs instruments de torture, il n'y avait aucun faux-semblant, pas la moindre ambiguïté, on ne se berçait pas d'illusions. On savait parfaitement qui ils étaient et ce qu'ils attendaient de nous, on s tenait prêt, on se recroquevillait par terre en veillant à se protéger la tête avec les bras - sous la trique, au premier coup sur la plante des pieds, on serrait les dents. "Tiens bon", nous disaient les prisonniers des cellules voisines en frappant en cadence leurs souliers contre le mur, et l'on reprenait courage, on résistait autant qu'on pouvait. Mais qui trouver à présent autour de soi, au café ou à la maison pour nous crier "tiens bon" au moment où surgit la première image à la télévision?" 

En lisant ce livre on comprend mieux l'importance encore actuelle du PC grec et de sa présence dans le débat public. On réalise aussi que la Grèce a connu bien peu de répit : de la dictature de Metaxas, en passant par la deuxième guerre mondiale, la guerre civile et la chasse aux communistes qui s'ensuit, à la dictature des colonels de 1967 à 1974. 

Ce sont tous ces événements que se remémore le narrateur qui, à la fin de sa vie, déplore la prise du pouvoir de Eltsine et de la dislocation de l'URSS.

Aris Fakinos dresse le portrait d'un homme qui s'est toujours battu pour plus de justice et d'un pays pris dans les enjeux des grandes puissances. 


mardi 2 août 2016

Jean-Michel Guenassia : LA VIE REVEE D'ERNESTO G., Albin Michel, 2012


Drôle de titre pour ce roman qui retrace d'abord la vie d'un certain Joseph Kaplan, entre les années 30 et 70. 

Une vie des plus romanesques, qui entraîne le protagoniste de Prague à Paris puis à Alger, avant de le faire revenir en Tchécoslovaquie.

Il y a presque trois romans dans cet ouvrage : le Paris des clubs et des fêtards sur fond de montée du nazisme à deux portes de là, l'Algérie sous la colonie française et Prague au moment des purges, là où l'auteur fait se rencontrer Kaplan et surtout sa fille, avec Guevara. 

Jean-Michel Guenassia excelle dans sa capacité à décrire les ambiances, les phénomènes de société. Tout comme dans "Le club des incorrigibles optimistes", il charme par la justesse de ses références, mais je dois avouer que je reste, cette fois-ci aussi, sur ma fin. Cette revue du XXe siècle semble trop lisse, trop pittoresque, presque une toile de fonds qui, si elle impacte la vie du "héros", ne semble présente que pour permettre au roman de rebondir.

Quant à Guevara, on le trouve dans la clandestinité, à se soigner après son séjour en Afrique et surtout à tenter de changer de vie pour ne rêver qu'au bonheur d'un nouvel amour.

"Au café Slavia, Ramon et Helena devinrent rapidement des habitués. Pour faire partie de la famille, il ne fallait pas grand-chose : venir régulièrement, dire bonjour, bavarder avec les uns et les autres. Ramon les intriguait tous. Qu'est-ce qu'il faisait cet oiseau-là ? On voyait si peu de touristes.(...) Cet étranger qui bredouillait quelques mots de tchèque parut à tous immédiatement sympathique. Surtout que Ramon n'était pas chiche de ses cigares. Personne n'en avait jamais vu de pareils. Il en offrait à qui en voulait et se fit beaucoup d'amis ainsi. De temps en temps, Helena prenait le cigare de Ramon, tirait deux trois bouffées et commençait à y prendre goût."