jeudi 14 août 2014

Laurent Gaudé : LE SOLEIL DES SCORTA, Actes Sud, 2004


Le soleil, c'est celui qui accable les habitants de Montepuccio dans le Sud de l'Italie, mais c'est aussi Carmella, qui brûle les non-dits et les secrets en se confiant - chez les Scorta on ne se confesse pas - au curé du village. 

Mais ce qui caractérise surtout les Scorta, c'est leur soif ! soif de revanche face à la pauvreté, à l'exclusion, au mépris, dans lesquels les tiennent les autres habitants.

Une Saga familiale forte, rude, aride, mais riche du lien indestructible qui relie Carmella à ses frères, au-delà des mariages, des enfantements et des enterrements.

"Tu n'es rien, Elia. Ni moi non plus. C'est la famille qui compte. Sans elle tu serais mort et le monde aurait continué de tourner sans même s'apercevoir de ta disparition. Nous naissons. Nous mourrons. Et dans l'intervalle il n'y a qu'une chose qui compte. Toi et moi, pris seuls, nous ne sommes rien. Mais les Scorta, les Scorta, ça, c'est quelque chose. C'est pour ça que je t'ai aidé. Pour rien d'autre. Tu as une dette désormais. Une dette envers ceux de ton nom. Un jour, dans vingt-ans peut-être, tu t'acquitteras de cette dette. En aidant un des nôtres. C'est pour cela que je t'ai sauvé, Elia. Parce que nous aurons besoin de toi quand tu seras devenu quelqu'un de meilleur - comme nous avons besoin de chacun de nos fils. N'oublie pas cela. Tu n'es rien. Le nom des Scorta passe à travers toi. C'est tout. Va maintenant. Et que Dieu, ta mère et le village te pardonne."

L'injonction d'un des frères de Carmella à son neveu montre bien que chacun des membres de cette famille est conscient de l'importance et de la nécessité de se soutenir les uns les autres, seul moyen de garder leur place au sein de la petite communauté.

Dans l'Ouragan j'avais admiré la capacité de Gaudé de donner à ses phrases le rythme de la tempête et de créer par son style l'atmosphère de l'instant. J'ai retrouvé ce bonheur à la lecture de ce roman. Les gens sont simples, la terre est aride, la mer est complice, l'écriture de Gaudé aussi.

Un auteur qui me ravit à chaque fois.



mercredi 13 août 2014

Anna Enquist : LE SECRET, Actes Sud, 2001


Le jour où Dora Dierks fait installer un grand piano noir dans la maison des Pyrénées où elle s'est retirée, tout son passé revient. L'instrument auquel elle a voué sa vie, la pousse à se souvenir. 

Dès l'enfance, elle s'accroche au piano comme à une bouée de sauvetage et développe un talent hors du commun. Dès lors, elle fuit la réalité de la guerre, l'indifférence de son père, la présence de son frère trisomique, et se réfugie dans la virtuosité.

Parallèlement, Anna Enquist introduit les réflexions de l'ex-mari de Dora, qui traverse la France dans l'intention de la rencontrer et de savoir ce qu'elle est devenue depuis leur séparation. 

Il y a dans ce roman qui se lit agréablement de belles envolées sur le plaisir qu'offre la maîtrise d'un instrument et le travail inlassable que cela exige :

"A entendre la façon dont tu maintiens la cohérence de l'ensemble en ajustant entre eux les vingt-quatre tempos, tu rendrais jaloux tout musicien doué d'oreille. Moi y compris. C'est un don que tu dois préserver. Le secret de Dora Dierks. Garde-le bien."

Dora comprend de quoi il parle et acquiesce avec un sourire. Biermans poursuit. "Maintenant, je vais te révéler le secret de Biermans. Quand je t'écoute ainsi, je pense : Chopin l'emmène. Elle est peut-être en train de penser à son père décédé. Bientôt tout le bazar lui échappera des mains. elle est trop sensible ! Rien ne s'y oppose. c'est bon. Mais !! Sous cette sensibilité, il doit y avoir une deuixème couche, un filet sans trou, toujours présent. Ce filet, on le crochète tout en étudiant. A chaque accord, à chque phrase, on sait : maintenant, je fais ça, maintenant, je lance l'articulation de mon bras dans le jeu, maintenant, uniquement les doigts, aller à la mesure suivante, la soutenir pour que l'accent s'y accroche suffisamment l'instant d'après, détende le poignet et ainsi de suite. Tout ce qu'on ressent doit être traduit dans la technique. Le jeu doit être bilingue. Qui ne peut jouer qu'en langage technique est sans doute virtuose, mais ennuyeux. Qui ne s'exprime que dans le langage de la sensibilité est expressif, mais débridé. Le fin du fin, c'est le bilinguisme. Ajoute cela à ton propre secret, et aucun auditeur n'éteindra sa radio tout à l'heure".

Mais détrompez-vous. Le vrai secret de Dora est tout autre et ce n'est qu'à la fin du roman que vous l'apprendrez.

Comme je le disais, c'est bien écrit, ça se lit bien, mais il manque à cette histoire un souffle, une dynamique et arrivée à la fin de la lecture il ne m'en reste pas grand chose. S'il s'agissait d'un vin, je dirais qu'il est un peu court en bouche. Dommage.

jeudi 31 juillet 2014

Yannis Ritsos : JOURNAL DE DEPORTATION, Ypsilon, 2009


Entrer dans ce journal, c'est entrer dans l'enfer des camps de concentration des prisonniers politiques dans les années qui ont suivis la guerre civile en Grèce. Disséminés dans plusieurs îles dès 1947, ils furent rassemblés ensuite à Makronissos, îlot au large du Cap Sounion.

Yannis Ritsos fut déporté à Limnos en 1948, puis à Makronissos dès 1949. Il y a tenu un journal sous forme de petits poèmes relatant le quotidien, entre présence entêtante des barbelés et consolation d'un clair de lune. Il y a également écrit de longs poèmes : "Le chaudron enfumé", "Les quartiers du monde" et un recueil intitulé "Temps pierreux".



Camp de concentration à Makronissos


11 mai 1950

Les bâtiments et les pierres après la pluie
ont changé de couleur.
Deux vieillards s'assoient sur un banc. Ils ne parlent pas.
Tant de cris et il reste tant de silence.
Les journaux vieillissent en une heure.

Temps faible-temps fort, faible-fort
monotonie du changement - temps faible;
fort-faible, strophe-antistrophe
ni colère ni tristesse.

Le couvre-feu du soir;
aussi pesant pour celui qui a blessé
que pour celui qui est blessé.

Les hommes s'assoient sur les pierres
ils se coupent les ongles.
Les autres sont morts.
Nous les avons oubliés.

"Ni colère ni tristesse" écrit-il, et pourtant au fil de lecture on sent monter en soi une révolte. Peut-être, sûrement dirai-je, l'écriture lui a permis de tenir. Il griffonnait sur des petits carnets, sur des paquets de cigarettes, il emprisonnait certains de ses poèmes dans des bouteilles et les enterrait. Il n'était pas le seul poête à être déporté. 

Un cinéaste suisse, O. Zuchuat, a filmé un documentaire sur l'île de Makronissos et ses 80000 déportés : "Comme les lions de pierre à l'entrée de la nuit". Vous pouvez en voir la bande annonce en cliquant ICI.

Publié pour la première fois en français, ce "Journal de déportation" a été excellemment traduit par Pascal Neveu, qui collabore régulièrement avec les éditions Ypsilon et a déjà traduits nombre d'autres ouvrages de Ritsos et d'autres poètes grecs déportés à Makronissos. J'ai eu le plaisir de le recevoir l'année dernière en tant qu'hôte et c'est grâce à lui que j'ai découvert cette maison d'édition. Je n'ai pas manqué de lui signaler le monument commémoratif des prisonniers politiques enfermés à Nauplie, à l'emplacement même de l'hôtel de luxe qui surplombe actuellement la vieille ville sur lequel est gravé un des poèmes de Yannis Ritsos.


Nauplie : Poème de Ritsos
à l'emplacement de l'ancienne prison.

Si vous voulez en savoir plus sur la déportation à Makronissos, vous pouvez cliquer ICI

"24 novembre 1948

Jour pierreux, paroles pierreuses.
Des chenilles grimpent le long du mur.
Un escargot porte sa maison
sort sur le seuil
il peut y rester, il peut partir.
Les choses sont comme elles sont.
Ce n'est rien
Le rien n'est pas tendre.
Il est pierreux."

jeudi 24 juillet 2014

Philippe Delerm : LE TROTTOIR AU SOLEIL, Gallimard, 2011


Du soleil, beaucoup de soleil, des figues fraîches ou sèches, des patisseries, des terrasses, de l'herbe dans un parc, une brocante et .... la gare Saint Lazare.

C'est toujours un plaisir de retrouver le monde des petits plaisirs de Philippe Delerm, ces moments qu'il sait si bien saisir  et surtout nous en transmettre l'atmosphère. 

"Ignorer la chaise, le fauteuil de jardin, et même la chaise longue. S'asseoir par terre, sur l'herbe, en tailleur. Cueillir machinalement des brins d'herbe devant soi et les éparpiller au vent un à un. Ecouter. Se laisser porter par la conversation, y prêter attention comme pur se construire l'alibi de cette posture fouilleuse de mémoire, les épaules un peu arrondies. On ne s'asseyait pas autrement à la fac, juste à côté des tours de béton morne : un petit carré près de la piste d'athlétisme et l'on parlait d'idées, de refaire le monde - mais l'essentiel était déjà dans ce lancer d'herbe et la presque fraîcheur sous les fesses, non ce n'est pas mouillé, juste un peu doux."

Un recueil léger qui ne manque pas de profondeur et dont la lecture vous met en joie.

On a envie de lui dire merci.

mardi 15 juillet 2014

Umberto Eco : LE CIMETIERE DE PRAGUE, Grasset, 2011


Pour son sixième roman, Umberto Eco, nous entraîne dans l'antijudaïsme et l'anti-maçonnisme forcenés du 19ème siècle.

Pour se faire, il invente un personnage double, formé d'un faussaire et espion italien exilé à Paris et d'un prêtre peu recommandable. A force de jouer un double jeu, Simonini ne sait même plus qui il est lui-même et entreprend la tenue d'un journal pour essayer de s'y retrouver. Mais la tâche n'est pas simple, car le fameux prêtre y fait des incursions et vient y ajouter les péripéties que Simonini aurait préféré oublier.

Au travers de ce roman, dense et complexe, l'auteur dresse un portrait de l'Europe où l'antijudaïsme annonce et prépare l'antisémitisme qui sévira de la manière que l'on sait au siècle suivant.

Seul Eco pouvait avoir l'audace de personnifier l'auteur du "Protocole des Sages de Sion" et des "preuves" qui suffirent à condamner le capitaine Dreyfus.

"Avec la distance du temps passé, revenant aux pages que j'avais écrites sur le cimetière de Prague, je comprends comment à partir de cette expérience, de ma reconstitution si convaincante de la conspiration israélite, cette répugnance, qui, aux temps de mon enfance et des mes années de jeunesse, n'avait été (comment dire ?) qu'idéal, toute de tête, comme les voiy d'un catéchisme instillées par mon grand-père, désormais s'était faite chair et sang et, seulement depuis que j'avais réussi à faire revivre cette nuit de sabbat, ma rancoeur, mon fiel pour la perfidie judaïque sétaient changés, d'idée abstraite, en passion irrépressible et profonde. Oh, vrai, il fallait avoir été cette nuit-là dans le cimetière de Prague, tonnerre de Dieu, ou au moins fallait-il lire mon témoignage sur cet événement, pour comprendre comment on ne pouvait plus supporter que cette race maudite pût empoisonner notre vie !"

Un roman qui vous amène à réviser vos connaissances sur cette fin du 19ème siècle et que je reprendrai sûrement dans quelques temps.

lundi 24 mars 2014

Rachel Joyce : DEUX SECONDES DE TROP, XO éditions, 2014


Livre qui m'aurait échapé si je ne l'avais reçu du service de presse des éditions XO et cela aurait été dommage.

L'intrigue se passe en 1972, au moment où un garçon de 11 ans apprend qu'il a été décidé d'ajouter deux secondes au temps de manière à faire coïncider l'heure officielle avec la rotation de la Terre. 

Et cette recherche de perfection est bien le fil conducteur de l'ensemble du roman. Perfection de l'élève, perfection du fils, perfection de l'ami, et ce qui m'a le plus intéressée, perfection de la mère dans le rôle d'épouse. Mais voilà que ces deux secondes de trop vont bouleverser l'équilibre, finalement bien fragile, de cette vie si bien réglée. Et dans une société aux règles trop rigides, les échecs ne peuvent qu'engendrer une culpabilité qui ne dit pas son nom, qui n'est pas comprise et qui ne se soigne pas. 

"Plus jamais Byron ne revit la tunique. Peut-être se retrouva-t-elle dans le feu, comme la robe et le cardigan vert menthe et les chaussures assorties. Il ne posa pas la question. Il rangea sa lampe torche, sa loupe, ses cartes de thé Brooke Bond, son encyclopédie pour enfants. Il avait désormais l'impression que ça appartenait à quelqu'un d'autre - et il n'était pas le seul qui semblait changé. Après ce week-end, sa mère fut plus réservée. Elle installa bien les chaises longues sur la terasse pour Berverly, mais elle sourit moins et elle ne brancha pas le tourne-disque. Elle n'offrit pas non plus à boire."

Si le roman se termine sur une note d'espoir, et si la force de l'amour et de l'amitié viennent appaiser un temps soit peu le mal de vivre que ces deux secondes ont engendrées, il ne s'agit en rien d'une fin mièvre et mielleuse, mais d'une belle revanche sur une - voire plusieurs - vies détruites pour rien.

C'est un livre attachant, qui aurait pu être un peu plus ramassé, mais qui sait se libérer de la linéarité du récit, sans toutefois tomber dans une construction artificielle. 

Rachel Joyce confirme avec ce deuxième roman, sa capacité à nous émouvoir et nous intéresser.

dimanche 23 février 2014

Vassilis Vassilikos : ALFRATRIDE, Gallimard, 1978


Un livre que j'avais lu, il y a longtemps, sur lequel je suis retombée par hasard, parce qu'il était mal rangé dans ma bibliothèque ! Comme je n'en avais gardé aucun souvenir, mais comme il est de l'auteur de Z, je me suis dit qu'il méritait que je le relise.

Et bien, comme on peut le dire d'un film,  ce livre a vieilli et même mal vieilli. 

Basé sur les soupçons qui ont été émis lors de la mort, officièlement par absorption abusive de barbiturique, de la femme de Niarchos, un des armateurs grecs qui a défrayé la chronique mondaine dans les années 70, c'est un roman verbeux, excessivement marqué par la réthorique gauchiste de ces années là. (Et je la connais bien pour l'avoir pratiquée !) Trop de références (gratuites?) aux mythes antiques, à la symbolique des termes (l'un des armateurs se nomme Alfa, l'autre Omega....), trop de passages purement techniques sur le travail de médecin légiste et en revanche trop de passages d'un lyrisme erotico-poétique . Bref, c'est bien le style qui a vieilli !

Parce que sur le fonds, la dénonciation de la corruption, de la collusion entre les armateurs et la classe politique dirigeante, les stratégies de préservation des privilèges de la grande bourgeoisie, tout y est et malheureusement tout y est encore de nos jours. 

"Connaissant cette aventure, mon oncle ne promit un second rapport, propre à détruire le mythe d'un meurtre sauvage par la pieuvre, qu'en réclamant d'avance la somme qui lui permettrait de construire sur le terrain légué par son frère, à Kifissia. Et le bruit courut aussitôt que l'armateur lui avait graissé la patte pourqu'il couvre le meutre d'Anastassia. quant à moi, mon oncle me fit cadeau d'une Mini-Fiat, qui attira l'attention d'une voisine de Noémi, si bien que pour un peu j'aurais eu la fille par-dessus le marché. Mais voilà bien le cercle vicieux des intérêts : c'est cette voiture qui m'a amené finalement à kidnapper le fils du donateur."

Et c'est là que le roman reste marqué par l'atmosphère des années de plomb, puisque le narrateur, n'est autre que le neveu du médecin légiste corrompu, et que fort de son récent engagement révolutionnaire, il participe à l'enlèvement du fils de l'armateur.

"Je me lançai tête baissée dans le marxisme. Je lisais avec l'avidité d'un buvard asoiffé d'encre. C'était la première phase de la Junte, la Résistance accomplissait beaucoup d'actes utiles, dont le récit n'a pas sa place ici. Plus tard, quand changea le régime, le 23 juillet 1974, notre groupe attendit un instant une prise de pouvoir par les masses en délire. Nos espérances se révélèrent sans fondement. Notre chef en fut piqué au vif. "Ce peuple-là est endormi, disait-il. Il faut le réveiller." (...) Pour l'essentiel, les propos de "Lui" se ramenaient à ceci : désormais, il fallait passer à des formes plus énergiques de révolution, pour échapper à l'illusion de bonheur. (...) Sous la dictature, nos buts étaient purement politiques. Il fallait désormais frapper l'establishment économique."

Ce roman de Vassilikos restera comme un témoin d'une époque, des courants idéologiques qui s'y affrontaient et des moeurs d'une classe possédante prête à tout pour maintenir ses privilèges.

mardi 18 février 2014

Pierre Lemaitre : AU REVOIR LA-HAUT, Albin Michel, 2013


La grande guerre, la der des ders, on croyait avoir tout lu sur ce thème; les dénonciations de l'effroyable boucherie, les exécutions pour l'exemple.... c'était sans compter Pierre Lemaitre. 

Dans ce véritable roman, les trois protagonistes incarnent  des archétypes de personnages, un peu comme dans  les tragédies antiques tout en restant profondément humains. Mais si toute cette belle jeunesse est prise dans la terrible machine de guerre (de guerre des classes aussi) c'est pour mieux faire un pied de nez à l'Histoire et à l'hypocrisie de ceux qui la racontent après coup, comme dans les comédies d'Aristophane.

Albert Maillard et Edouard Péricourt sont deux soldats sous les ordres du lieutenant d'Aulnay-Pradelle qui, sentant la fin de la guerre approcher, se doit de se distinguer par un haut fait d'armes pour obtenir in extrémis quelques galons de plus et s'assurer un retour à la vie civile. C'est ainsi qu'il décide de prendre la cote 113, quitte à tirer dans le dos de deux hommes envoyés en éclaireur pour s'assurer de l'engagement de ses hommes dans la bataille. 

"Quelques-uns parlaient encore d'en découdre avec l'ennemi, mais globalement, vu d'en bas du côté d'Albert et de ses camarades, depuis la victoire des Alliés dans les Flandres, la libération de Lille, la déroute autrichienne et la capitulation des Turcs, on se sentait beaucoup moins frénétique que les officiers. La réussite de l'offensive italienne, les Anglais à tournai, les Américains à Châtillon.... on voyait qu'on tenait le bon bout. Le gros de l'unité se mit à jouer la montre et on discerna une ligne de partage très nette entre ceux qui, comme Albert, auraient volontiers attendu la fin de la guerre, assis là tranquillement avec le barda, à fumer et écrire des lettres, et ceux qui grillaient de profiter des derniers jours pour s'étriper encore un peu avec les Boches."

Durant la prise de la cote 113, Albert est sauvé d'une mort certaine par Edouard, qui lui, aura juste après le bas du visage arraché par un éclat d'obus. La reconnaissance d'Albert et l'amitié qui va le lier à Edouard ne connaîtra plus aucune faille. Même lorsqu'Edouard se lancera dans la plus incroyable escroquerie aux monuments aux morts.

Voilà bien un livre que je n'aurais jamais lu, s'il n'avait reçu le prix Goncourt et s'il ne m'avait été offert à Noël. L'auteur m'était inconnu et le thème ne m'aurait pas attiré. Et bien je serais passée à côté d'une belle découverte. Pierre Lemaitre écrit dans une langue sobre et dépourvue de grandiloquence. Il sait à merveille créer une atmosphère, faire surgir des émotions et surtout, surtout, il ne manque pas d'humour, même si celui-ci est parfois macabre !

A lire de toute urgence.

samedi 25 janvier 2014

Daniel Pennac : DES CHRETIENS ET DES MAURES, Gallimard, 1996


"Je veux mon papa !" Voilà bien l'exigence à ne pas avoir dans la famille Malaussène, car si la fratrie est nombreuse et diverse, les pères sont aux abonnés absents. 

Ben aura bien de la peine à découvrir où se cache désormais le géniteur du "Petit", mais il y a urgence, car ce dernier a décidé de ne plus se nourrir, et on a beau lui présenter les meilleurs plats, il s'en tient à : "Je préfèrerais mon papa !".

"- Des conneries, trancha Jérémy, paternité biologique, mes glandes !
Premier argument d'une tirade enflammée tout au long de laquelle Jérémy (mais, l'ai-je bien compris ?) s'attacha à démontrer que le père est une hypothèse dont on peut fort bien se passer, et que, dans tous les cas de figures, si notre mère commune avait pris la décision d'écarter nos géniteurs à l'heure de notre arrivée, c'était vraisemblablement en toute connaissance de cause, "elle avait ses raisons, maman", qui ne pouvaient qu'être les bonnes, vu que maman "n'avait pas l'air comme ça", mais qu'elle "savait ce qu'elle faisait, maman !" 

Dans ce nouvel épisode de la saga des Malaussène, Daniel Pennac continue sur sa lancée et nous attache, une fois de plus, aux personnages de la tribu, à leurs traits de caractères spécifiques et à leur cohésion à toute épreuve malgré (ou grâce) aux frasques de leur mère. 

Comme vous le verrez, la lecture a parfois des effets secondaires étonnants !

vendredi 24 janvier 2014

Carole Martinez : DU DOMAINE DES MURMURES, Gallimard, 2011



Après "Le coeur cousu", Carole Martinez confirme ses talents de conteuse et reste fidèle à son sujet de prédilection, la femme. 

C'est par le biais d'un phénomène relativement courant au Moyen-Age, à savoir le reclusoir, qu'elle dresse le portrait d'une femme rebelle, non seulement à l'ordre établi qui veut qu'on accepte le mari qui vous a été choisi, mais contre l'Eglise elle-même et son mysticisme plus proche de la superstition que de la sainteté. Ce n'est pas Dieu qui aidera cette toute jeune fille emmurée de son plein gré, a supporter les privations, mais son amour pour le petit être qu'elle porte et met au monde en secret. 

Tout est paradoxe dans ce roman. C'est grâce à la réclusion qu'Esclarmonde va connaître le monde, vivre la croisade de son père et de ses frères, communiquer avec les autres recluses de la région, découvrir la sensualité dans l'épanouissement de son amie et les chants d'un troubadour, et éprouver l'ivresse du pouvoir que sa situation lui confère. 

"Je ne pensais pas avoir accompli de vrais miracles, mais je ne pouvais nier la démission de la mort. Car les gens du pays ne mourraient toujours pas. Nul n'expirait sur les terres des Murmures et, à l'exception de quelques étrangers, on n'y avait plus enterré personne depuis ma réclusion. Et voilà ce que je ne m'expliquais. pas.
Mon fils m'empêchait de trop me griser de cette étrange emprise que j'avais sur les gens. J'aurais pu leur demander n'importe quoi en échange de la rémission de leurs péchés et ce pouvoir, dont je me gardais d'user, était dangereusement exaltant. J'avais charge d'âmes. Lothaire ne pouvait comprendre la force que m'avait offerte ma position, il tentait en chantant d'effriter les pierres."

Ce qui, selon les déclarations de Carole Martinez elle-même, ne devait être qu'un chapitre d'un autre livre,  a abouti à un roman documenté certes, mais qu'on ne peut traiter d'historique. Il se contente de nous murmurer, à nous lecteurs du XXIe siècle, les secrets qui se cachent parfois derrière une épitaphe gravée dans la pierre dans vieux château. 

jeudi 23 janvier 2014

Plonk et Replonk : FEERIES MILITAIRES, Plonk et Replonk Editeurs, 2010


Fééries militaires, 1515-2015 : cinq siècles de résistance héroïque, c'est le titre l'exposition qui a été présentée en 2010 au Musée Militaire de  Colombier. Serait-ce  à dire que les militaires peuvent avoir de l'humour ?

En tout cas, Hubert et Jacques Froidevaux, eux, n'en manquent pas. Ils n'ont de cesse de détourner les images, les monter, les coller, pour démonter l'imagerie populaire et les "récits épiques des grandes figures militaires qui ont sculpté ce monde", à savoir la Suisse et son armée de milice.


Hubert et Jacques Froidevaux
De l'entraînement aux archives déclassées en passant par les corps d'armée de l'air, de terre et même de mer, sans oublier la cavalerie, ce bijou est un florilège de montages plus drôles les uns que les autres. 


Exercice de tir, mode Guillaume Tell

Grandes manoeuvres navales dans les Alpes

A en croire le billet de François Morel diffusé sur France Inter le 3 janvier dernier, il semble bien qu'il ne soit pas nécessaire d'être Suisse pour apprécier l'humour et la créativité de ces deux lascars http://www.franceinter.fr/video-le-billet-de-francois-morel-plonk-et-replonk

Je ne peux que vous recommander d'avoir à portée de main ce petit opuscule et d'y jeter un coup d'oeil de temps en temps. 

samedi 11 janvier 2014

Laurent Gaudé : ELDORADO, Actes Sud, 2006


Avoir passé 20 ans de sa vie à croire à son rôle de gardien de la forteresse Europe et se rendre compte, soudain, de l'absurdité et de la vacuité de son métier, voilà ce qui arrive à Salvatore Piracci, commandant de frégate, chargé de surveiller les côtes où viennent s'échouer les clandestins de tous bords. Bien sûr il sauve des vies, mais pourquoi ? Pour les remettre ensuite dans les camps de rétention ? Pour les renvoyer dans leur pays et les voir revenir ?

"Lorsque je pense à ces hommes qui ont le regard fixé sur l'horizon avec impatience et appétit, je les envie. Je me dis que je ne suis que la malchance, le visage laid de la malchance. Ceux que j'attrape ne sont qu'une infime partie de ceux qui tentent la traversée. Ceux que j'intercepte sont ceux qui n'ont même pas la chance de leur côté."

Ses convictions vacillent lorsqu'une rescapée, le retrouve, trois ans plus tard et lui demande une arme pour pouvoir se venger des passeurs qui les ont abandonnés en pleine mer.

Parallèlement, Soleiman commence son périple du Soudan à la côte afin de rejoindre cet Eldorado que représente l'Europe. Il participe à l'un des assauts menés par des centaines d'immigrés contre les barbelés qui séparent la frontière du Maroc et de l'Espagne à Ceuta et Melilla. 

Le destin les fera se rencontrer dans une circonstance paradoxale et c'est là tout le secret de l'art de Laurent Gaudé.

Il sait construire des romans à partir de faits d'actualité (rappelons-nous "Ouragan") sans jamais tomber dans la banalité. Il crée des personnages qui incarnent les drames que nous lisons trop souvent dans nos journaux sans théoriser, sans prétendre avoir de solution, mais en nous rappelant l'essentiel, à savoir qu'il s'agit d'abord d'être humains.

Un livre fort et efficace.

samedi 4 janvier 2014

Arto Paasilinna : LA DOUCE EMPOISONNEUSE, DeNoël, 2001


Une vieille dame s'en va en enfer !

De son vivant d'abord, car malgré des apparences paisibles, sa vie est un cauchemar à chaque versement de sa pension de veuve de colonel. Elle est tyrannisée par son neveu et deux de ses compagnons qui ne manquent jamais de venir exiger leur part. Jusqu'au jour où sentant sa vie elle-même en danger, elle préfère se concocter un poison à s'administrer avant de subir de nouvelles humiliations.

Mais la vie en décide autrement et lorsqu'elle trépasse finalement, ce sera pour rejoindre à son tour l'enfer, le vrai, l'éternel. Elle n'en restera pas moins une Dame !

C'est avec ce petit roman que je découvre Arto Paasilinna. J'apprends qu'il a écrit plus de 35 romans, même si l'écriture ne fut pas son premier métier. Mais à lire celui-ci, cela ne m'étonne qu'à moitié, tant la narration semble aller de soi. Le style est souple et porte agréablement le lecteur d'un chapitre à l'autre, d'une péripétie à la suivante.
J'ai eu du plaisir à le lire.

dimanche 29 décembre 2013

Stephen King : SALEM, Ed. Williams, 1977



Une bourgade  perdue dans le Maine du nom de Jerusalem's Lot , un écrivain qui y revient après des années, des disparitions étranges, une communauté qui se liquéfie (c'est le cas de le dire), voilà le cadre du deuxième roman publié de Stephen King.


Même si j'ai été déçue de constater, au fur et à mesure de ma lecture, qu'il s'agissait bien d'une histoire de vampires et non pas d'un roman sur la dégradation d'une petite ville dont les habitants se mettent à douter et perdent leur assurance, je dois reconnaître que j'ai été prise par le récit, les personnages et la capacité de l'auteur de nous tenir en haleine. 

"La porte se ferma doucement et Mark entendit le bruit sourd des pantoufles de son père sur les marches de l'escalier. Il pouvait enfin se détendre complètement. (...) Il s'assoupit en douceur, mais, avant de sombrer complètement, il se surprit à réfléchir, comme il le faisait souvent d'ailleurs, à l'étrangeté des adultes. Il faillait qu'ils prennent des laxatifs, de l'alcool, des somnifères, pour échapper à leurs angoisses et trouver le sommeil; et pourtant, comme leurs craintes étaient ordinaires et faciles à maîtriser ! travail, argent; qu'est-ce que la maîtresse va penser si je ne peux pas acheter des vêtements neufs à Jennie ? est-ce que ma femme m'aime encore ? où sont mes vrais amis ? Comme elles paraissaient ternes à côté des terreurs que chaque enfant retrouve le soir, dans l'obscurité de sa chambre, sans espoir d'être compris de personne excepté d'un autre enfant ! Il n'y a pas de thérapie de groupe, pas de cure psychanalytique, pas d'assistance sociale prévues pour le gosse qui doit, nuit après nuit, affronter seul la menace obscure de toutes ces choses qu'on ne voit pas mais qui sont là, prêtes à bondir, sous le lit, dans la cave, partout où l'oeil ne peut percer le noir. L'unique voie de salut, c'est la sclérose de l'imagination, autrement dit le passage à l'état adulte."

Je crois l'avoir déjà dit dans ce blog, je ne suis pas une fanatique des histoires d'horreurs, mais Stephen King sait manier le suspens, sans oublier d'enrichir l'intrigue par des portraits, des réflexions et une compréhension des phénomènes de société qui font que ses romans dépassent largement le genre.

jeudi 19 décembre 2013

Maya Angelou : JE SAIS POURQUOI CHANTE L'OISEAU EN CAGE, Les Allusifs, 2008


Entre la petite fille de 3 ans voyageant en direction de l'Arkansas, accompagnée uniquement de son frère à peine plus âgé d'une année et la jeune fille de 17 ans qui accouche à San Francisco, il y a la ségrégation raciale, un hommage à trois femmes, un amitié sans faille pour son frère et la découverte et la prise de conscience de soi.

Malmenée par la vie, Maya réussit tout de même à se construire grâce d'abord à sa grand mère, personnage impressionnant que cette épicière Noire tenant le haut du pavé dans la petite ville de Stamps. 

"Dans l'autobus, elle pris un siège à l'arrière et je m'assis à côté d'elle. J'étais très fière d'être sa petite fille et certaine qu'un peu de son pouvoir magique avait déteint sur moi Elle me demanda si j'avais peur. Je me contentai de secouer la tête et m'appuyai sur son bras brun et frais. Aucun danger qu'un dentiste, surtout un dentiste noir, osât me faire mal, désormais. Pas avec Momma présente. Le voyage se déroula sans incident sauf que Momma passa son bras autour de moi, ce qui était de sa part un geste tout à fait inhabituel".

Une certaine Mme Flowers l'encourage à lire le plus qu'elle peut, mais aussi à ne pas avoir peur de s'exprimer car "les mots signifient plus que ce qui est écrit. Il leur faut la voix humaine pour leur infuser des nuances profondes".

Et puis il y a sa mère, si belle, si sûre d'elle, si indépendante, qui, si elle n'a pu empêcher le viol de sa fille à l'âge de 8 ans, n'hésitera pas, des années plus tard, à l'encourager à devenir la première Noire, receveuse dans le tramway de San Francisco. "La vie te donnera exactement ce que tu y apporteras. Mets tout ton coeur dans tout ce que tu fais, prie et puis attends".


Maya Angelou fait oeuvre d'autobiographie dans ce livre, qu'elle ne s'est décidée à écrire qu'à la quarantaine, après avoir milité tant par ses écrits, ses films et que dans ses reportages contre la ségrégation, mais aussi pour la liberté de chaque être humain.

Si le fonds ne pouvait que m'intéresser, je dois avouer que la forme m'a un peu lassée et que je ne l'ai lu que par petits bouts. Je ne me suis jamais sentie entraînée à passer à la page suivante, à la suite de l'histoire.  Je dirais que le propos a pris tout son sens et toute sa dimension qu'une fois arrivée à la fin du livre. Je ne sais si je lirai la suite "Tant que je serai Noire" ou si, je ne chercherai pas à mieux connaître cet auteur par ses autres oeuvres, notamment poétiques.