mercredi 5 juin 2019

Inès Cagnati : GENIE LAFOLLE, Denoël 1976


Marie suis inlassablement sa mère, d'une ferme à l'autre, sur des chemins de terre où elle peine, de ses petites jambes à garder le rythme. A peine croit-elle la rejoindre, que celle-ci reprend sa route en lui disant : "Ne reste pas dans mes jambes".

Inès Cagnati utilise le "je" et se met dans la peau de cette petite fille qui souffre de voir sa mère, que tout le monde appelle "Génie la folle", s'échiner aux travaux des champs, ne jamais se plaindre, ne parler à personne et garder toujours un regard lointain et vide. 

Comme une complainte l'auteur dit et redit la peur de la petite de voir sa mère la laisser, ne pas revenir, mais toujours la mère revient et même si la seule chose qu'elle dise soit "couche-toi", le coeur de Marie "devient fou".

"Enfin, le soir venait. Je rentrais à la course. J'attendais son retour dans le chemin, assise sous l'églantier aux branches retombantes. Dès que j'entendais son pas, je me dressais, le coeur four. Arrivée près de moi, elle disait : 
- Rentre à la maison.
et je rentrais derrière elle, avec Rose.
Je voulais toujours lui dire que j'étais là à l'attendre, que j'étais si contente, si contente qu'elle soit revenue ce soir encore, que moi je l'aimais. Mais elle avait le visage plein de silence."


Mieux que n'importe quel traité Inès Cagnati nous parle de la condition féminine, de la place qui lui est réservée dans une société patriarcale où la maternité est souvent un moyen de  la dominer et de la posséder, où la révolte contre cet ordre se paie par la mise à l'écart et où la "folie" vaut mieux que le déshonneur d'une famille. 

vendredi 10 mai 2019

Henning Mankell :LES BOTTES SUEDOISES, Seuil, 2016


Dans l'incendie de sa maison, Frédérik, soixante-dix ans, vivant solitaire sur un des îlots d'un archipel suédois, ne voit pas seulement son passé disparaître, il appréhende soudain le peu d'années qui lui restent à vivre.

La vieillesse et son cortège de diminution d'énergie, de regrets et de remords s'impose, mais cela n'empêche pas les désirs, les fantasmes, le besoin de rependre peut-être ce qui a été raté autrefois. 

Reprendre contact avec les voisins, avec une fille perdue de vue et qui évolue désormais dans un monde si différent, espérer un dernier amour sans oser franchir le pas, connaître la joie de devenir grand-père, mais aussi la déception de la trahison d'un ami.

"Pendant qu'elle me regardait, j'ai té envahi par une rage incontrôlée, qui a disparu aussi vite qu'elle était venue. J'ai bien peur de nourrir, au fond de moi, une sorte de ressentiment désespéré vis-à-vis de ceux qui vont continuer de vivre alors que je serai mort. Cette impulsion m'embarrasse autant qu'elle m'effraie. Je cherche à la nier, mais elle revient de plus en plus souvent à mesure que je vieillis."


Sous un faux air de polar, c'est un roman à la fois sombre et triste, mais pas déprimant car il est empreint d'humanité et de sincérité. 

mardi 12 mars 2019

John Irving : JE TE RETROUVERAI, Seuil, 2006


Oh, oui ! Il faut bien quelques 850 pages à John Irving pour raconter l'histoire de Jack Burns en respectant la règle de la stricte chronologie qu'impose la psychiatre de son personnage. 

Né de la rencontre fortuite d'une tatoueuse et d'un organiste, le petit Jack est trimbalé par sa mère au travers de toute l'Europe du Nord. Elle recherche le père de Jack en suivant un chemin de piste jalonné d'églises aux orgues les plus célèbres en passant par les boutiques de tatouages non moins reconnues. Après plusieurs années d'errance infructueuse, il est temps de mettre l'enfant à l'école et le choix se porte sur une école  de Toronto, réservée jusque là aux seules filles. 

Ces deux premières parties du livres sont écrites avec entrain, brio et se prêtent à une lecture jouissive. On y retrouve les constantes de Irving : l'absence du père, le sport de lutte, l'éveil sexuel. C'est ainsi que le petit passe de "Pas devant Jack" de sa mère, à "Tu vas pas tarder à le savoir" de son amie Emma pour finir par "être trop grand" pour rejoindre le lit de sa mère suite à un cauchemar. 

La suite du roman, avec les difficultés de maintenir une relation harmonieuse et un tant soit peu sur la durée, le succès à Hollywood jusqu'à la perte des deux personnes qui ont le plus compté pour lui, sont moins enlevées et j'y ai ressenti quelques longueurs. Le rythme reprend cependant à partir du moment où Jack découvre la vraie nature de sa mère.

"- Je veux aller chez moi, chuchota Alice. Si tu tiens à chuchoter, je vais le faire aussi, dit-elle en grimpant dans le lit d'Emma.

Curieusement, c'était son sein gauche, du côté u coeur, qui paraissait ravagé -non pas le sin qui avait subi l'ablation de sa tumeur.Son tatouage coeur brisé avait la couleur bleu sombre d'une contusion, le "te" écrit en cursive n'avait désormais pas plus de sens que l'inscription, à la morgue, sur l'orteil d'un parfait inconnu.(...)

-Où, M'man ? (Jack savait ce qu'elle voulait dire; simplement il voulait savoir si elle était capable de le dire.)

- Je veux dire : au milieu des aiguilles, chéri, dit sa mère. Il est temps de m'emmener dans mes aiguilles.

Comme on pouvait s'y attendre, voilà ce que signifiait "aller chez elle" pour Alice."

Mais John Irving retombe sur ses pattes et la dernière partie nous réserve encore de belles surprises et encore plus d'émotions.

vendredi 15 février 2019

Laurent Gaudé : SALINA, LES TROIS EXILS, Actes Sud, 2018


Laurent Gaudé nous offre ici un roman qui tient de la tragédie antique, du conte d'un griot, des légendes et de la mythologie. 

Dans un pays où c'est le cimetière qui décide d'ouvrir ses portes, où Charon n'exige pas une pièce, mais le seul récit de ce que fut la vie du défunt, où seuls les étrangers ont droit à ce passage, parce que "la ville a soif" des histoires qui viennent de loin, un fils, Malaka, restitue la vie de celle qui fut sa mère, Salina.

Au début, il y a un cavalier, surgi du fin fonds du désert, qui , sans un mot, dépose au sol un bébé hurlant de faim. Le clan des Djimba n'ose l'approcher et se contente de le regarder pleurer en espérant que le soleil ou les hyènes auront raison de ses cris. Jusqu'à ce que l'une des femmes du clan, décide de braver l'interdiction tacite et le prend dans ses bras. "Par le sel de ces larmes dont tu as couvert la terre, je t'appelle Salina".

Dès le deuxième chapitre, Salina vieillie et sachant sa fin proche, enjoint son fils à l'emmener au-delà de la montagne que personne n'a jamais franchie afin de ne pas être enterrée dans le désert qui l'a vue se battre et se venger d'un destin qui ne lui a épargné aucune douleur.

"Malaka s'arrête, laisse un temps l'air doux du soir passer sur son visage. Personne autour de lui ne bouge. Aucun bruit ne vient interrompre ce silence. Il a besoin de respirer plus profondément. Il sait ce qui vient, il sait ce qu'il va devoir raconter. Il faudra parler du corps de sa mère qui n'était qu'une enfant, de ce corps qui avait commencé à saigner comme une fille, et qui pouvait être fécondé comme une femme. Il faudra parler de sa mère avec sensualité, du désir qu'elle faisait naître, du désir qu'elle avait en elle et sur lequel tous ont craché. Il va le faire. Il n'a pas peur. Il doit juste prendre son temps."

Mariée de force, violée le soir de ses noces, Salina met au monde un premier enfant que, telle une Médée, elle rejette et se contente de nourrir. "Je le prends, regarde. Je le nourris oui. Mais il n'aura rien de moi. (...) Qu'il sente je plie face à toi, cela me va. Il comprendra alors qu'il a une mère par obéissance et en restera troué à jamais".

Forcée à l'exil après la mort de son mari, elle couve en son sein un tel besoin de vengeance qu'elle met au monde un enfant-colère qui lui apportera une revanche bien amère.

Ce n'est que grâce à la sagesse de celle qui a épousé celui qu'elle aimait, qu'elle trouvera enfin la paix.

Comme toutes les tragédies, celle-ci nous parle aussi de notre présent, de l'accueil ou non de l'exilé et de la difficulté de dire et de connaître ses proches.

Un roman court, mais intense qui laisse un sentiment lumineux.


samedi 9 février 2019

Gilles Ortlieb : L'ARBRE-SERPENT, Bordas, 1982


Gilles Ortlieb, réunit dans cet ouvrage cinq contes populaires grecs, de ceux "que l'on se faisait raconter par une grand-mère ou un vieil oncle, qui les tenaient eux-mêmes de leur arrière grand-mère ou de leur grand-oncle" du temps où, en Grèce, "les habitants des villages se connaissaient tous par leur prénom et où les ânes étaient encore le plus sûr moyen de circuler".

De "L'arbre-serpent" aux "Mésaventures du paysan" en passant par "Les trois bons conseils", ils nous racontent tous la revanche d'un petit peuple pauvre qui par son ingéniosité, sa rouerie parfois, parvient à s'enrichir et à sortir de sa condition.

"Quant au paysan, il fut de retour chez lui le soir même, pas fâché au fond de sa mésaventure puisqu'il en revenait, chaussé de neuf, sur un cheval fringant, au lieu e la vieille chèvre et du petit âne sur lequel il était parti."

Pas de morale chrétienne, d'ailleurs la religion en est totalement absente. Il faut croire que ces contes tiennent plus des épopées antiques que des histoires destinées à faire accepter sa condition et à s'en contenter.

On y trouve souvent une part de magie ou d'extraordinaire que ce soit celle d'un serpent généreux, d'un renard forcément rusé ou d'une femme dont le fils n'est autre que le soleil en personne.

" Et le dimanche suivant le maçon reprit son luth et retourna dans le jardin. Le serpent était déjà là, qui l'attendait. Comme la première fois, tous les deux chantèrent et dansèrent jusqu'au soir, puis le serpent s'éclipsa, abandonnant à nouveau une bourse remplis de pièces d'or".

Seul le dernier conte, celui du "Couseur de sacs" nous présente un homme trop malheureux, trop résigné, persuadé suite à un rêve, que la source de sa destinée "c'est moi, moi seul, qui l'ai bouchée". Le généreux gouverneur qui l'avait pris en sympathie doit s'y prendre à trois fois pour le sortir de son état.

"- Tiens, prends-les, (des pièces d'or) elles sont à toi... J'ai voulu t'aider à déboucher la source que toi-même avait bouchée en rêve, mais tu n'as rien voulu savoir. J'espère cette fois que tu feras un bon usage de cet or et que je ne t'entendrai pus jamais chanter ta triste complainte... Allez, va et ne me remercie pas. Bonne chance !"

On imagine aisément que ces contes, à défaut de changer vraiment leur condition, apportaient un peu d'espoir à ceux qui les écoutaient.

mardi 5 février 2019

Pierre Lemaitre : TROIS JOURS ET UNE VIE, Albin Michel, 2016


Décidément, quand un auteur a du talent, il peut se permettre de traiter aussi bien des gueules cassées de la grande guerre que d'un simple fait divers.

Dans une bourgade où les notables "ventripotent", les ouvriers travaillent encore, même si l'unique usine fait face à quelques problèmes, où les curés prêchent, où les bigotes minaudent, où les enfants jouent et se disputent comme partout ailleurs, le ronron de la quotidienneté va être chamboulé par la disparition d'un petit garçon suivie immédiatement après par la fameuse tempête Lothard.

Mais celui dont la vie bascule, durant ces trois jours de 1999 alors qu'il n'a que 12 ans, c'est Antoine. Car si le petit a disparu, c'est de sa faute. Et pourtant, malgré l'enquête de la gendarmerie, les battues de recherche vite abandonnées en raison de la tempête, son secret restera bien gardé.

Et c'est là où le talent de Lemaitre intervient. Car si les angoisses d'Antoine nous tiennent en haleine, les adultes de son entourage semblent tout faire pour que le scandale n'éclate pas, tout faire pour ne pas voir la culpabilité qui transpire de l'affolement du jeune adolescent.

"Sur la disparition de Rémi et le rôle qu'Antoine y avait joué, elle ne savait rien de précis, n'importe qui aurait été submergé par des images sordides, de l'épouvante à l'état pur, mais Mme Courtin, elle, avait sa méthode. Elle élevait entre les faits qui la dérangeaient et son imagination, un mur haut et solide qui ne laisser filtrer qu'une angoisse diffuse qu'elle atténuait grâce à une quantité inouïe de gestes habituels et de rituels intangibles. La vie doit toujours reprendre le dessus, elle adorait cette expression. Cela signifiait que la vie devait continuer de couler, non pas telle qu'elle était mais telle qu'on la désirait."

Il n'empêche, Antoine va vivre avec l'angoisse de se voir démasqué et son destin en est complètement bouleversé. 

Jusqu'à la fin, Lemaitre entretient un suspens qui nous empêche de poser le livre pour passer à une autre activité et les toutes dernières pages remettent en question les certitudes accumulées tout au long du récit. Du grand art, et en plus sans prétention !

dimanche 3 février 2019

Romain Gary : LES RACINES DU CIEL, Gallimard, 1956


Un roman qui m'a passionnée et plus d'une fois étonnée par l'actualité de son propos. 

L'intrigue se passe pourtant, en pleine Afrique Equatoriale Française. Outre  l'administration coloniale, on y rencontre  toute une série de personnages échoués sur les bords du fleuve Chari et au fil du récit on apprend les raisons et le parcours de chacun d'entre eux. Mais le protagoniste est un certain Morel, qui se pique, au nom de la sauvegarde de la nature, de faire cesser la chasse à l'éléphant prisée tant comme passe temps par des colons désœuvrés que par les trafiquants d'ivoire. Face au mépris dont il fait l'objet dans la capitale, Morel s'associe à Waïtari, un "Tchadien" qui rêve d'obtenir l'indépendance de son pays, quitte à faire entrer de force les membres de son peuple dans la modernité. L'éléphant devient donc un symbole de puissance et de liberté.

"Je dois vous dire aussi que j'ai contracté, en captivité, une dette envers les éléphants, dont j'essaye seulement de m'acquitter. C'est un camarade qui avait eu cette idée, après quelques jours de cachot - un mètre dix sur un mètre cinquante - alors qu'il sentait que les murs allaient l'étouffer, il s'était mis à penser aux troupeaux d'éléphants en liberté - et, chaque matin, les Allemands le trouvaient en pleine forme, en train de rigoler : il était devenu increvable. Quand il est sorti de cellule, il nous a passé le filon, et chaque fois qu'on n'en pouvait plus, dans notre cage, on se mettait à penser à ces géants fonçant irrésistiblement à travers les grands espaces ouverts de l'Afrique. Cela demandait un formidable effort d'imagination, mais c'était un effort qui nous maintenait vivants."

Morel fait preuve d'une telle confiance dans le bien fondé de son combat pour l'écologie, qu'il ne peut que déranger son entourage et les autorités qui l'accusent de cacher ainsi son soutien aux groupuscules indépendantistes. Ces derniers en revanche l'accusent de trahison à force de ne donner de l'écho qu'à sa lutte en faveur des éléphants.

"La France seule pouvait le (Waïtari) comprendre et l'apprécier : il se sentait perdu au coeur de l'Afrique, ses sorciers et des fétiches. Il se savait plus intelligent, plus doué, plus instruit que quatre-vingt-dix-neuf Français sur cent : docteur en droit et licencié ès lettres, auteurs d'ouvrages remarqués. Mais il s'était délibérément séparé de la France, d'abord par une erreur de calcul, ensuite, surtout, parce que le système politique français, ses institutions et ses traditions conservatrices ne pouvaient être conciliés avec son ambition, son goût du pouvoir et sa volonté d'imposer à l'histoire l'empreinte indélébile de son nom. Et il se sentait tout autant à l'écart des tribus africaines, parce qu'il représentait une menace pour leurs coutumes ancestrales, une révolution. Il ne pouvait rien attendre de côté-là : il lui fallait atteindre indirectement l'opinion publique mondiale. Mais lorsqu'il essayait de profiter de l'entreprise insensée de Morel pour tenter de lui donner un contenu politique, les masses populaires en Europe et en Amérique prenaient au sérieux cette ridicule histoire de protection de la faune africaine, se passionnaient pour la défense des éléphants et continuaient à l'ignorer, lui, et la cause de l'indépendance africaine qu'il incarnait."

Ce roman foisonne de réflexions et d'informations sur cette période, traite de liberté, du pouvoir, du courage, de l'utopie. Il fait du bien, même si l'on sait que l'histoire, elle, ne se termine pas bien...

lundi 19 novembre 2018

Torgny Lindgren : LE CHEMIN DU SERPENT, Actes Sud, 1985


Un homme est assis, les pieds ballant au-dessus du gouffre laissé par un glissement de terrain qui a emporté sa femme, ses enfants, et sa maison. Il s'adresse à Dieu pour essayer de comprendre si tout cela avait été décidé dès le commencement 

Plus que de la révolte, c'est l'incompréhension qui pousse ce paysan suédois de la fin du XIXe s à reprendre le fil de sa misérable vie comme témoignage des efforts pourtant fournis pour ne pas mériter un tel châtiment. Et pourtant, il semble bien que l'homme soit coupable, dès sa naissance, d'une faute originelle qui justifierait le sort auquel le Seigneur lui réserve. 

Torgny Lindgren dresse le portrait d'une société où la religion tient lieu de seule "culture", à travers les psaumes récités en guise d'explication voire de consolation. On imagine un Ingmar Bergman mettant en scène les silences et les non-dits du drame de ce petit peuple, qui se voit déposséder petit à petit de tous ses biens par une bourgeoisie commerçante qui émerge à cette époque-là grâce à l'instauration du crédit. Et lorsque l'argent vient totalement à manquer, alors qu'un mari meurt, la femme, puis ses filles en sont réduites à payer de leur corps.

"Toute une vache qu'a dit maman. Si ça ne suffit pas, alors, je ne comprends plus.
Mais c'était comme s'il faisait des embarras, comme s'il voulait se faire prier pour accepter cette vache
De toute façon, le foin sera fini au mois de mars, qu'a dit maman. On n'en a pas assez. Et alors, qu'est-c qu'on fera ? Tu peux aussi bien la prendre. Quand le printemps arrivera, elle sera seulement une charge pour nous.
Et cette fois il a bien été obligé de s'intéresser à cette satanée vache !
Je peux toujours aller la voir. Ce n'est pur dire. Mais c'est bien parce que tu insistes, Tea.(...)
Mais pour la boucherie ? a essayé maman. Comme vache de boucherie ?.
Elle fait pas beaucoup de viande, qu'il a dit. Reste presque que la carcasse. Comme une claie à sécher le foin. Une pitié.
Et puis il se remettait à regarder maman par en dessous, et on voyait qu'il pensait : Chair."

C'est un roman âpre dans lequel le langage catéchisant des psaumes et autres chants d'église se heurte à celui de cette apostrophe désespérée d'un paysan à peine lettré.  Autant dire que ce dernier ne trouve pas de réponse à son questionnement légitime, même si l'acte que la catastrophe lui a évité de faire pourrait passer pour une intervention de ce Seigneur si lointain. Mais est-ce vraiment une bonté de sa part ?

dimanche 21 octobre 2018

Rachid Mimouni : LE FLEUVE DETOURNE, Robert Laffont, 1982


Un roman hautement allégorique qui a pour cadre l'Algérie post-coloniale. Ce fleuve détourné, je l'ai compris comme le vol de la libération que la classe politique dirigeante a commis contre le peuple algérien, en s'accordant à elle seule le bénéfice de l'Indépendance et surtout les richesses du pétrole. 

Le roman est construit sur une alternance de courts chapitres entre le présent d'un homme qui se retrouve dans une espèce de colonie pénitentiaire où on promet aux détenus une émasculation prochaine et le passé qui nous amène à découvrir peu à peu comment le narrateur en est arrivé là.

Il y a du Kafka dans ce personnage qui, seul rescapé d'une embuscade dans le maquis où il a perdu la mémoire, erre longtemps avant de retrouver le souvenir de son village. Il s'y rend pour y retrouver sa famille, mais tout le monde le croyant mort, l'administration refuse de reconnaître son erreur et l'en chasse. Il part alors à la recherche de sa femme et ce qu'il découvre, en toute fin du roman, l'amène à commettre l'acte qui le fait enfermé.

"Mon cher cousin, il faut bien comprendre la situation actuelle. Beaucoup de choses ont changé au pays. Nous sommes un Etat souverain, maintenant. Autrefois, l'administrateur de la commune mixte, aidé de ses caïds, décidait de ce qui était bon pour nous et s'arrangeait pur entretenir en permanence la rivalité entre les deux principales tribus de la région, les Merzoug et nous. Mais les fils rivaux se sont retrouvés côte à côte au maquis et, le colonisateur parti, nous avons cru pouvoir tomber dans les bras l'un de l'autre. Las ! Nos vieilles querelles avaient pourri, et les Temps Modernes offrent tant d'occasions nouvelles à notre ancestrale concurrence."

Un livre à la teneur politique indéniable qui a été censuré en Algérie, comme d'ailleurs les ouvrages suivants qu'il a publié. En 1993, il a même été menacé de mort  et a été forcé à l'exil au Maroc voisin. Et pourtant, sur la vidéo ci-dessous, lors d'un entretien avec Bernard Pivot, une année avant la montée du FIS, il ne voit rien venir. Il faut bien dire qu'il n'a pas été le seul !


jeudi 20 septembre 2018

Joël Dicker : LA VERITE SUR L'AFFAIRE HARRY QUEBERT, Ed. LeFallois, l'Age d'Homme, 2012


Trois écrivains aux prises avec leur mal d'écrire : le fameux Harry Quebert, devenu célèbre en 1976 grâce à la publication d'un livre d'amour entre un homme de 35 ans et une jeune fille de 15 ans, le dénommé Marcus Goldmann (même nom, même prénom que dans le précédent ouvrage de l'auteur), élève et ami de Quebert, qui se fait fort de disculper son mentor du meurtre de la jeune fille et enfin, Joël Dicker lui-même, qui ne nous laisse pas oublier que c'est lui qui tire les ficelles, mêle et démêle l'intrigue de le "La véritable vérité vraie sur l'affaire Harry Quebert".

Conçu comme une série télévisée, y compris les moments de suspens pour éventuelle coupure publicitaire, ce roman en 31 chapitres - suivant les 31 conseils de vie et d'écriture du professeur à son élève - ressemble à ce que pourrait être un atelier d'écriture, tant Joël Dicker fait tout "tout juste" pour devenir un auteur à succès, ce dont il n'arrête pas, par ailleurs, de clamer quant à ses personnages.

"Les écrivains qui passent leur nuit à écrire, sont malades de caféine et fument des cigarettes roulées sont un mythe, Marcus. Vous devez être discipliné, exactement comme pour les entraînements de boxe. Il y a des horaires à respecter, des exercices à répéter : gardez le rythme, soyez tenace et respectez un ordre impeccable dans vos affaires. Ce sont ces trois Cerbères qui vous protégeront du pire ennemi des écrivains.
-Qui est cet ennemi ?
- Le délai. (...)"

Je suis sûre que ce jeune auteur applique à la lettre les 31 conseils qu'il se donne à lui-même et je dois bien avouer, que malgré un certain agacement j'ai lu ce livre très rapidement. Le "page turner" marche donc. Mais je n'ai pu m'empêcher de sourire devant les gesticulations dans lesquelles Joël Dicker se lance dans la dernière partie pour bien nous prouver qu'il avait pensé à tout et que c'est lui le maître de l'ouvrage et du spectacle et que si l'on croit avoir deviné qui était vraiment l'assassin on s'est complètement trompé et pas qu'une fois puisque il fait bondir et rebondir la culpabilité sur tous les protagonistes de l'histoire.... 

Après plus de 800 pages, il prétend nous rendre triste que l'histoire se termine, car "Un bon livre, Marcus, est un livre que l'on regrette d'avoir terminé"... Pour ma part je n'en suis pas désolée du tout, alors ?

Il faut espérer, qu'avec les années, cet auteur perdra son côté "premier de la classe" et qu'il saura mettre sa réelle faculté d'écriture au service d'un peu moins de prétention.

jeudi 13 septembre 2018

Richard Ford : ENTRE EUX, Ed. Olivier, 2017


Suite à la mort de sa mère, Richard Ford avait fait paraître en 2003 un petit récit biographique sur cette dernière. En 2017, il décide de compléter ce récit par celui de son père, qu'il a relativement peu connu, puisqu'il est mort alors qu'il avait une quinzaine d'années.

C'est la réunion de ces deux textes qui fait l'objet de ce volume. Ce qui en fait l'intérêt, c'est qu'il ne s'agit pas vraiment d'une biographie au sens propre du terme, mais plutôt la perception que l'auteur a de ses parents, par ce qu'ils lui ont raconté, par ce qu'ils lui ont caché, et surtout par le lien de confiance et d'amour qui l'a lié à ces deux êtres.

Il porte un regard sans pathos et avec la distance certainement due au temps qui passe,  comment, il a su s'insérer entre ces parents qui formaient avant tout un couple. 

"Ils ont dû commencer à se dire qu'ils n'auraient pas d'enfants, puisque, en effet, il ne leur en venait pas. Je ne sais pas jusqu'à quel point ils en étaient affectés, ni si ma mère a fait des fausses couches, ou même s'ils "essayaient". Ce n'étaient pas des gens qui se battaient contre leur destin, ils avaient plutôt tendance à prendre la vie du bon côté, dans la mesure du possible."

"Et puis, il y avait moi. Peut-être que je serais pas enfant unique. Y pensaient-ils ? Se demandait-il, se demandaient-ils tous les deux si ne pas voir mon père tous les jours aurait une incidence sur ma manière de grandir ? Et si oui, laquelle ? Est-ce que ça poserait problème que "le père" ne soit pas là tout le temps ? Comment allait-il se charger de mon apprentissage ? Une forme de présence était-elle possible malgré tout ? Il n'avait pas eu de père, lui-même, il avait grandi sans qu'on lui ait appris grand-chose. Des gamins qui grandissaient avec un père absent, il devait y en avoir d'autres, non ? Et elle, pourrait-elle compenser son absence ? Il est clair qu'en attendant ma naissance, ils avaient pris les choses comme elles venaient. Il s'aimaient, ils m'aimeraient. La présence de l'amour suffirait. Nous allions être heureux. C'est de cette manière, une manière que j'estime excellente à l'heure même où j'écris, que ma vie a commencé, ses grandes lignes définies pour longtemps."

Comme on le voit on est loin des récits psychologisant et cela fait du bien !!!

A noter, que cette édition présente une série de photos qui nous rendent cet homme et cette femme encore plus présents.

lundi 10 septembre 2018

Alexandre Papadiamantis :L'ILE D'OURANITSA et RÊVERIE DU QUINZE-AOÛT, Cambourakis, 2013,2014

Une très bonne initiative de la part des éditions Cambourakis que d'avoir réédité cette séries de 17 nouvelles écrites entre 1888 et 1908 par Alexandre Papadiamantis. 

Je connaissais cet auteur pour avoir lu, il y a déjà bien longtemps son roman "Les petites filles et la mort". J'y ai retrouvé une société rude, empreinte de principes et de rigidité tout orthodoxes. Des vies soumises aux préceptes religieux, à la rigueur des rites, où la notion même de  liberté intellectuelle n'a aucune place, ou nécessite une transgression périlleuse. De l'enfance à l'âge adulte, les hommes luttent contre la tentation des chemins de traverses, contre la tentation du retrait de la société, les femmes quant à elles n'existent que par leur statut de vierges, épouses et surtout de mères. 

Et pourtant ! Ces pages sévères sont traversées de fulgurances sensuelles, d'élans amoureux, d'émerveillements face à la mer et à la nature. Chaque nouvelle nous raconte le moment où le personnage fait un pas de côté.

"Sous le Chêne royal" nous conte l'amour inconsidéré d'un jeune garçon pour cet arbre δρυς qui, il faut le savoir, est féminin en grec. Il s'échappe de la surveillance de ses parents et 

"J'étais fourbu, en nage, hors d'haleine. A peine arrivé, je me jetai sur l'herbe, me roulai sur les coquelicots et les fleurs des champs. J'éprouvais cependant un bonheur secret, un plaisir merveilleux. Je rêvais en levant les yeux vers les branches épaisses, j'ouvrais et fermais mes lèvres avec volupté au souffle de la brise qui faisait bruire le feuillage. Des centaines d'oiseaux venaient chercher le repos dans la ramure et entonnaient les chants débridés... La fraîcheur, le parfum et la joie faisaient fondre mon coeur... (...)

Il me sembla que l'arbre - car je conservais dans mon sommeil la notion d'arbre - changeait peu à peu d'apparence, d'état et de forme. A un moment, je crus voir à la racine du chêne deux jambes bien galbées, collées l'une à l'autre, qui ensuite se décollaient peu à peu et finissaient par se séparer. Le tronc me parut se remodeler pour prendre la forme d'une taille, d'un ventre, d'une poitrine aux deux seins retroussés avec grâce."

La traduction de René Bouchet fait ressortir le classicisme de la langue utilisée par Papadiamantis, sans tomber dans un style ardu et précieux. Elle rend hommage à celui qui est considéré comme le père de la littérature moderne en Grèce. 

samedi 1 septembre 2018

Anne Cuneo : CONVERSATION CHEZ LES BLANC, Bernard Campiche, 2009



Peu de francophones se rappellent d'Anne-Marie Blanc, comédienne  Romande, mais ayant fait sa carrière en Suisse alémanique et principalement au Schauspielhaus de Zürich.  Ce fut pourtant une vedette qui n'a cessé de jouer, au théâtre comme au cinéma, jusqu'à plus de quatre-vingts ans.

Parce qu'elle ne voulait pas qu'on écrive sa biographie, Anne Cuneo nous raconte une histoire, celle de leur rencontre, de leur amitié indéfectible et de leur complicité. 

Mais c'est un récit à plusieurs facettes, car au cours d'une de leurs conversations sur le manque de rôle pour les comédiennes entre deux âges, Anne Cuneo promis à Anne-Marie Blanc, de lui en trouver un, et à défaut de le lui écrire.
Que n'avait-elle promis-là ? "Les mots de François Simon me hantaient toujours : assurer à un comédien qu'on écrira un rôle pour lui et ne pas le faire c'est comme promettre le mariage, fixer la date et prendre rendez-vous, puis faire faux bond à la mairie".

La quête d'un sujet, d'un personnage qui puisse convenir entraîne l'auteur à chercher à toujours mieux connaître la comédienne et ce qui a forgé sa personnalité. C'est ainsi que mine de rien, nous découvrons par petites touches ce qui fut la vie d'une femme qui a su mener sa carrière de front avec sa vie familiale sans perdre pied, ou se laisser leurrer par les feux de la rampe.

"Si vous deviez nommer quelques rôles qui ont marqué votre carrière, lesquels choisiriez-vous ?"
"Je commencerais par Rosalinde. C'est ce personnage qui m'a en quelque sorte poussée à faire du théâtre. J'ai toujours été très bonne dans ces rôles ambigus, un peu homme, un peu femme. Ca fait réfléchir sur ses propres limites, vous voyez. Je dois me comporter en jeune homme - mais je suis une jeune fille. Jusqu'où je vais ? Mes gestes ? Ma tenue ? Ma voix ? Le costume suffit-il ? Peggy Ashcroft disait qu'on ne peut jouer ces rôles juvéniles là que lorsqu'on est mûr. Moi, j'ai joué Rosalinde à trente ans, et puis je l'ai jouée une seconde fois à trente-cinq ans. J'avais la chance d'être restée svelte, j'avais la silhouette de l'emploi."

Ses débuts au Schauspielhaus permet à Anne Cuneo de revenir sur le rôle  de refuge pour les comédiens Allemands et Autrichiens et de résistance à la propagande nazie que ce théâtre a joué pendant les années de guerre. Elle en avait déjà fait le sujet d'un de ses précédents romans : "La Tempête des heures". 


De recherches en conversations, de moments de dépression en moments de soutien, Anne Cuneo parviendra finalement à écrire cette fameuse pièce, dont elle nous livre le texte et Anne-Marie Blanc la jouera, pour la première fois sur une scène romande, en 1989 à l'âge de quatre-vingts ans. 

Un livre profond, intelligent et intéressant, bien au-delà de la biographie d'une comédienne, largement illustré par des photos de l'artiste. 

Anne-Marie Blanc dans "Gilberte de Courgenay" 1941


vendredi 10 août 2018

Stella Vretou : LES SOULIERS VERNIS ROUGES, Ed. Les Escales, Pocket, 2017


On sait peu de choses de Stella Vretou, qui est avant tout une traductrice prolifique d'auteurs turcs. Il faut dire qu'elle est née à Constantinople - comme disent encore les Grecs - et son premier roman doit beaucoup à cette ville. 

Il s'agit d'une saga familiale qui nous emmène de l'exil de l'arrière grand-père et de son frère qui quitte à la fin du XIXe s. l'île de Zakinthos pour Odessa, en passant par Constantinople. 

Après avoir fait fortune à Odessa, l'arrière grand-père, décide de retourner à Constantinople pour trouver une femme et dès lors, le déroulement de l'histoire familiale se fait au gré des souvenirs que les femmes se transmettent les unes aux autres. 

De mariages en naissances, de négoces en retours de fortunes, de maisons en maisons, le roman dresse un tableau de la vie des Roums, ces Grecs vivant en Turquie. En toile de fonds, l'histoire mouvementée entre cette communauté et la population turque, marquée par les différents traités internationaux qui ont procédé à l'éclatement de l'empire ottoman. Bizarrement, Stella Vretou, fait pratiquement l'impasse sur le grand échange de population de 1922 qui n'affecte en rien la famille dont elle nous raconte l'histoire et met plutôt l'accent sur la nécessité de quitter La Ville au moment de l'affaire de Chypre dans les années 1960.

"Cela fait plusieurs jours maintenant que toute la famille se réunit le soir dans la pièce du milieu où se trouve le poste de radio et qu'ils essaient de capter Radio Athènes. On baisse le son et les parasites sont nombreux... (...) 
Son grand-père Apostolos et son père parlaient, hier soir, des marques que les Roums trouvent sur la porte de leur maison ou les façades de leurs commerces. Constantinople est remplie de vauriens venus des bas-fonds de l'Anatolie. Pourquoi les ont-ils tous parqués ici, pourquoi barbouillent-ils leurs maisons et leurs magasins de graffitis ? se demandaient-ils, terrifiés."

Si c'est un roman qui se lit facilement, je l'ai personnellement trouvé trop linéaire, trop chronologique, trop convenu. Par ailleurs, il reste bien trop centré sur les aléas des uns et des autres pour offrir un intérêt historique quelconque quant à la période, pourtant importante encore de nos jours, qu'il recouvre.

dimanche 24 juin 2018

Petros Markaris, OFFSHORE, Seuil, 2017



Ironie de l'histoire, je lis ce livre au moment où, selon l'Union européenne, la Grèce sortirait de la crise du fait qu'elle peut à nouveau se financer sur les marchés financiers. Si ce type de discours passe auprès des médias français et allemands, en Grèce personne n'a vraiment l'air d'y croire, tant le pays est exsangue et encore soumis à une tutelle de ses créanciers puisqu'aucune annulation de la dette, même partielle, n'est prévue.

Or Markaris qui, dès 2016, situe la suite des tribulations de son célèbre commissaire Charitos, dans une Grèce sortie de la crise et où l'argent se remet à circuler pour ne pas dire "ruisseler", ne s'y trompe pas. Alors que les promesses d'augmentations de salaires poussent les gens à réutiliser leur voiture laissées sans plaque faute de pouvoir payer essence et taxes, à s'inviter à nouveau au restaurant, à abandonner les pois chiches et autres haricots secs au profit des fameuses tomates farcies, Charitos et se demande d'où vient l'argent ?

A la faveur de trois meurtres avec vol, dont bizarrement on trouve très vite les responsables qui avouent tout aussi rapidement leurs méfaits. Charitos fera preuve, une fois de plus, d'insoumission et poursuivra inlassablement son enquête et son idée, celle de chercher l'origine de l'argent.

La réponse n'arrive qu'en toute fin de roman et le laisse sans voix ! ce qui ne fait que confirmer le scepticisme des Grecs d'aujourd'hui !