mercredi 10 décembre 2014

Claude-Sophie Gibrat : J'AI BIEN CONNU TA MERE, Les éditions du Net, 2014


Reçu hier matin par la poste, avec une gentille dédicace de l'auteure, dévoré d'une seule traite, je suis encore sous le coup de l'émotion, au moment où j'écris ces quelques lignes.

Après la mort de sa mère, Camille, met cinq ans avant d'oser ouvrir les cahiers d'écriture qu'elle a laissé derrière elle. Trop de peine, trop de difficulté à l'exprimer, le deuil ne se fait pas...

Mais lorsqu'elle les ouvre, elle découvre que sa mère, encore toute jeune, a vécu un amour dévorant qui ne pouvait mener qu'à la rupture. 

"Le vacarme de ma pensée est un peu apaisé et je retrouve chaque jour une écriture plus normale.
Je sais maintenant que l'écriture m'a sauvée de quelque chose qui s'apparentait, je pense, à de la folie. Longtemps, j'ai cru que l'écriture me libérait mais elle ne me libérait pas, elle me donnait vie."

Camille qui a toujours vu sa mère écrire, comprend à quel point cette activité était vitale pour elle et combien cet amour de jeunesse l'a poursuivie sa vie durant. Elle décide de retrouver l'homme que sa mère ne désigne que par l'initiale "R".

Le roman de Claude Sophie Gibrat alterne intelligemment les extrait des carnets de la mère et l'enquête que Camille entreprends. 

J'ai été très sensible à la pudeur et, à la fois à l'audace, de l'auteure, qui ne cache pas le côté autobiographique, même si elle présente son premier roman comme une oeuvre de fiction. Jusqu'au dénouement de l'enquête, elle fait preuve aussi de courage et de persévérance. Elle lutte contre un sentiment de culpabilité envers son père, ce d'autant plus que leurs relations se sont dégradées suite au décès de la mère.

"En perdant ma mère, j'ai aussi perdu mon père, du moins celui que je connaissais ou que je croyais connaître".

Plus j'ai avancé dans la lecture et plus j'ai eu l'impression que pour Claude-Sophie Gibrat aussi, l'écriture de ce roman, a été un moyen de dépasser le deuil, de se libérer d'une peine trop grande et de retrouver le goût de la vie.

S'agissant d'un premier roman au caractère si personnel, on peut se demander s'il sera suivi d'un second. C'est à souhaiter, car le style, la construction, le côté suspens de l'enquête et surtout, la profonde honnêteté avec laquelle les sentiments sont exprimés, démontrent un vrai talent d'écrivaine !

Claude-Sophie Gibrat est une artiste peintre. Vous pouvez découvrir ses oeuvres sur son blog : les peintures de Norma C

mardi 2 décembre 2014

Régis Messac : QUINZINZINZILI, Arbre vengeur, 2007


Régis Messac ? Je n'en avais jamais entendu parler. La Science fiction ? Je suis inculte. Alors, c'est sur la pointe des pieds que je me suis finalement résolue à ouvrir ce livre au titre imprononçable qui m'avait été offert il y a au moins deux ou trois ans.

Grave erreur de ma part ! C'est une découverte ! Celle d'un auteur, qui, ayant connu la guerre de 14-18 et ses absurdités, imagine dès 1935, la prochaine guerre mondiale. Lorsque l'on sait ce qui s'y est passé, on peut se demander s'il a vraiment fait oeuvre de science fiction, ou s'il péchait plutôt d'une lucidité implacable.

Mais son pessimisme est encore plus grand et il imagine que cette future guerre est eschatologique. Gérard Dumaurier et un groupe de quelques gamins, dont une fille, semblent les seuls survivants à la catastrophe engendrée par une arme de guerre si puissante que toute civilisation a été engloutie. 

C'est avec un regard désabusé et même pas curieux, que le narrateur regarde ce groupe de gamins "ignares, ahuris, vicieux, superstitieux, peureux" recréer une humanité brutale et imbécile.

Comment ne pas penser à "Sa majesté des mouches" de Golding ? Mais ici pas de bateau salvateur....

"Je n'ai plus du tout la conscience du temps. Serais-je déjà mort? Mais depuis quand ?
Il faudrait pourtant fixer la date. Car, il n'y a pas à dire, ma mort sera un événement, un événement historique. Je suis le pont, la passerelle qui relie deux mondes, le frêle et obscur trait d'union entre les deux humanités, le dernier des hommes fossiles, ou plutôt, tout simplement, le dernier des hommes. Car, ceux-la, les autres, Ilayne et son sérail, ce ne sont plus des hommes. Et leurs descendants seront tout autre chose. Si différents ! Moi disparu il n'y a plus d'homme. Je suis la fin. Le point final. Un point, à la ligne."

Ironie de l'Histoire, la date exacte de la mort de Régis Messac n'est pas connue, car la réalité dépassant parfois la fiction, il est mort en déportation en 1945.

lundi 17 novembre 2014

Atiq Rahimi: MAUDIT SOIT DOSTOÏEVSKI, P.O.L. 2011


Au moment de commettre le meurtre d'une usurière, maquerelle à ses heures, Rassoul se souvient du héros de "Crime et Châtiment", mais il ne peut poursuivre son forfait en volant les bijoux de la vieille, dérangé qu'il est par la venue d'une femme en tchador bleu. 

Son crime a-t-il encore un sens ? Quel sera son châtiment ? Comment expier dans un environnement où la vie n'a plus beaucoup de valeur, où les roquettes tombent de-ci, de-là, où la guerre entre tribus fait rage, où Allah lui-même, s'il existe, ne l'est plus que pour justifier les péchés.

Rassoul tombe d'abord dans le gouffre de sa faute, en perd la voix, ne sait comment avouer, essaie de s'enivrer de haschich, rien n'y fait ! Son crime a de moins en moins l'allure de l'expression du libre-arbitre, il n'est un héros aux yeux de personnes, encore moins de lui-même, lui qui refuse d'être un shahid (martyr) encore moins un ghazi (guerrier). 

Tout comme Raskolnikov il se livre à la justice, mais quelle justice ? Celle de l'ancien régime ? Celle des talibans ? Kafka n'est pas loin !


"- C'est pour cette raison que je suis venu me livrer à la justice. Je veux donner un sens à mon crime.
- Est-ce que tu as déjà donné un sens à ta vie, pour pouvoir en donner un à ton crime ?
- Justement, je pensais qu'avec ce meurtre je le ferais.
- Comme tous ces gens qui tuent au nom d'Allah pour oublier leurs péchés ! C'est de l'ersatz, jeune homme, de l'ersatz ! Tu comprends ?
- "Oui", fait-il, hochant la tête; puis il demande au greffier : "Est-ce que vous connaissez Dostoïevski?"
- Non. Il est russe ?
- Oui, un écrivain russe, mais pas communiste. Peu importe. Il disait que Dieu n'existait pas...
- Tobah na'ouzobellah ! Qu'Allah te protège de cette aberration ! Chasse cette pensée satanique !
- Oui, qu'Allah me pardonne ! Ce Russe disait que - Tobah na'ouzobellah - si Dieu n'existait pas... l'homme serait capable de tout." Après un silence méditatif, le greffier dit : "Il n'a pas tort !", et, à l'oreille de Rassoul, il susurre : "Alors, ton cher Russe, comment pourrait-il expliquer qu'aujourd'hui, ici, dans ton cher pays, où tout le monde croit en Allah, le Miséricordieux, toutes les atrocités sont permises ?"

Atiq Rahimi réussit à merveille son défi de transposer l'oeuvre de Dostoïevski dans la Kaboul d'aujourd'hui. Son roman a du souffle, de la subtilité et même des clins d'oeil (comment savoir si cette femme en tchador bleu est ou non sa fiancée ?). 

J'aime la liberté de pensée de cet auteur qui m'avait déjà ravie avec "Syngué Sabour". Un livre que je recommande à tous les amateurs de bons romans.

mardi 11 novembre 2014

Markus Zusak : LA VOLEUSE DE LIVRES, XO éditions, 2005


L'Allemagne nazie, une petite fille, des mots à déchiffrer, à lire, puis à écrire... Cela ne vous rappelle pas une certaine Anne F. ?

La comparaison s'arrête là, car si ce roman a tous les ingrédients pour "bien faire", l'importance des livres, de l'amour paternel, de l'amitié, il manque singulièrement de rythme et d'urgence ! Est-ce que parce que c'est la mort qui relate l'histoire ? Peut-être, cette dernière est impavide comme il se doit et malgré le travail que lui donne cette époque-là, elle continue de prétendre qu'elle ne fait que "prendre les âmes au creux de ses bras".

"Je n'oublierai jamais le premier jour à Auschwitz, ni la première fois à Mauthausen. A Mauthausen, au fil du temps, je les ai aussi recueillis au bas de cette grande falaise, quand les âmes, s'échappaient avec tant de mal. Il y avait des corps brisés et des coeurs tendres arrêtés. Pourtant, c'était mieux que les gaz. J'en ai saisi certains avant la fin de leur chute. Je vous ai sauvés, pensais-je en tenant leur âme à mi-chemin, tandis que le reste de leur personne - leur enveloppe charnelle  allait s'écraser au sol. Tous étaients légers comme des coquilles de noix vides. Là-bas, il y avait un ciel de fumée".

Est-ce parce que ce livre est destiné à des adolescents qu'il a un côté mièvre ? Que l'auteur se contente de garder l'Histoire en toile de fond, sans jamais l'interroger ? Comme si, puisqu'il s'agit de faits passés, ils ne devaient pas, ou plus, nous interpeller. 

Les personnages devraient être attachants (une petite fille, son camarade d'école amoureux transi, son père adoptif tendre et compréhensif, son ami juif caché dans le sous-sol, même sa mère revêche mais au grand coeur), mais tout est englué dans une mélasse de bons sentiments.

Alors que le livre se passe dans une période d'horreurs, le mot qui me vient, c'est "joli". Oui, un joli livre, une jolie histoire... 

Dommage.

mardi 21 octobre 2014

Marguerite Yourcenar : LE TOUR DE LA PRISON, Gallimard, 1991


Publié après sa mort, ce recueil de notes de voyages a pourtant bien été préparé par Marguerite Yourcenar qui avait confié son intention de publier ces textes et en avait même choisi le titre, tiré de son roman l'Oeuvre au Noir : "Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison ?"

Il s'agit de 14 textes évoquant ses rencontres, ses sentiments, ses émerveillements lors de sa traversée des Etats-Unis notamment, mais surtout lors de ses voyages au Japon. Le volume se termine par une conférence faite à l'Institut français de Tokyo, en 1982, conférence intitulée : "Voyages dans l'espace et voyages dans le temps".

Comment ne pas penser aux merveilleuses pages de Nicolas Bouvier sur le Japon ? Et pourtant, j'avoue que je reste décidément imperméable à la culture nipponne, même si ces deux auteurs me donnent tort.

Aussi, c'est vraiment le texte de la conférence que je retiendrai, dont voici un extrait :

"Zénon, le second grand voyageur de mon oeuvre, est à la fois motivé par les nécessités du gagne-pain (...), mais motivé aussi par la persécution d'ordre religieux, moral et politique, qui l'oblige à fuir d'un pays à l'autre, jusqu'au moment où il prend refuge dans la mort. Toutefois, son but essentiel est de nouveau ce bris des préjugés et des coutumes, qui est pour un homme d'intelligence l'un des plus clairs profits du voyage, et la recherche passionnée de tous les modes de la connaissance - pour lui surtout métaphysique et alchimique - que les siècles ont accumulée sur certains points du monde plus qu'ailleurs. "

lundi 20 octobre 2014

Carlo Fruttero & Franco Lucentini : CE QU'A VU LE VENT D'OUEST, Seuil, 1993


Les deux complices, auteurs entre autres de "La Femme du Dimanche", s'amusent déjà, sur fond d'enquête policière, à dépeindre, à petites touches, la bonne société italienne. 

Cachés dans leurs villas de luxe, au sein d'un complexe résidentiel enfoui dans une pinède toscane, les habitants, permanents ou non, voient, deux années consécutives, leur veille de Noël perturbée par la disparition d'un enfant puis celle de trois des membres de leur petit monde.

Un peu à la manière d'Italo Calvino, l'enquête, va suivre à la fois les arcanes d'un tarot, mais surtout la technique de déconstruction - reconstruction d'un puzzle "à l'aveugle". 

Et pourtant, on sent bien que Futtero et Lucentini jubilent surtout - et nous enchantent du même coup - à dresser le portrait de leurs protagonistes. L'une d'entre eux, Mme Zeme souffre de dépression, jugez-en plutôt :

"Je devrais me remettre au piano, mais à présent cela fait plus de vingt ans, il me faudrait recommencer pratiquement à zéro, puis naturellement m'en acheter un et Dieu seul sait où on pourra le mettre, dans un appartement bourré comme le nôtre, moi un jour ou l'autre je mets tout dehors, je ne peux plus vivre au milieu de tous ces meubles, ça suffit, dehors tout, et même quittons ce maudit attique, trop grand, absurde pour deux personnes sans enfants et vendons aussi la Gualdana, ça fait des années que je te le dis, avec des enfants ce serait tout différent, mais c'est certainement ma faute et tu ne me l'as jamais pardonné, voilà la vérité, bien qu'au fonds tu aies raison car j'ai ruiné ta vie, tu en voulais, des enfants, tu aurais certainement été un père meilleur que le mien, ce n'est pas bien difficile en vérité, car mon père comme père était une vraie calamité, disons même qu'il a été ma ruine, il se moquait totalement de moi, seulement des cris, il ne s'intéressait jamais à moi, jamais un conseil, un encouragement, du reste c'était la même chose avec ma soeur, lui il aurait voulu avoir des garçons, voilà la vérité, pour nous c'était déjà beaucoup s'il nous offrais quelque chose pour Noël ou pour notre fête et à propos je t'en prie rappelle-toi le cadeau pour l'enfant de Vannuccini, il a 5 ans, tu peux voir dans ce magasin qui se trouve dans cette ruelle derrière la mairie, tu sais ? Aussitôt après le marchand de pâtes, tu as compris où c'est ?
- Oui, dit M. Zeme, j'ai compris."

Si après ça, vous n'avez pas envie de meurtre.... !

Mais chut, le fin mot de l'intrigue n'est révélé qu'en toute fin de volume.

jeudi 14 août 2014

Laurent Gaudé : LE SOLEIL DES SCORTA, Actes Sud, 2004


Le soleil, c'est celui qui accable les habitants de Montepuccio dans le Sud de l'Italie, mais c'est aussi Carmella, qui brûle les non-dits et les secrets en se confiant - chez les Scorta on ne se confesse pas - au curé du village. 

Mais ce qui caractérise surtout les Scorta, c'est leur soif ! soif de revanche face à la pauvreté, à l'exclusion, au mépris, dans lesquels les tiennent les autres habitants.

Une Saga familiale forte, rude, aride, mais riche du lien indestructible qui relie Carmella à ses frères, au-delà des mariages, des enfantements et des enterrements.

"Tu n'es rien, Elia. Ni moi non plus. C'est la famille qui compte. Sans elle tu serais mort et le monde aurait continué de tourner sans même s'apercevoir de ta disparition. Nous naissons. Nous mourrons. Et dans l'intervalle il n'y a qu'une chose qui compte. Toi et moi, pris seuls, nous ne sommes rien. Mais les Scorta, les Scorta, ça, c'est quelque chose. C'est pour ça que je t'ai aidé. Pour rien d'autre. Tu as une dette désormais. Une dette envers ceux de ton nom. Un jour, dans vingt-ans peut-être, tu t'acquitteras de cette dette. En aidant un des nôtres. C'est pour cela que je t'ai sauvé, Elia. Parce que nous aurons besoin de toi quand tu seras devenu quelqu'un de meilleur - comme nous avons besoin de chacun de nos fils. N'oublie pas cela. Tu n'es rien. Le nom des Scorta passe à travers toi. C'est tout. Va maintenant. Et que Dieu, ta mère et le village te pardonne."

L'injonction d'un des frères de Carmella à son neveu montre bien que chacun des membres de cette famille est conscient de l'importance et de la nécessité de se soutenir les uns les autres, seul moyen de garder leur place au sein de la petite communauté.

Dans l'Ouragan j'avais admiré la capacité de Gaudé de donner à ses phrases le rythme de la tempête et de créer par son style l'atmosphère de l'instant. J'ai retrouvé ce bonheur à la lecture de ce roman. Les gens sont simples, la terre est aride, la mer est complice, l'écriture de Gaudé aussi.

Un auteur qui me ravit à chaque fois.



mercredi 13 août 2014

Anna Enquist : LE SECRET, Actes Sud, 2001


Le jour où Dora Dierks fait installer un grand piano noir dans la maison des Pyrénées où elle s'est retirée, tout son passé revient. L'instrument auquel elle a voué sa vie, la pousse à se souvenir. 

Dès l'enfance, elle s'accroche au piano comme à une bouée de sauvetage et développe un talent hors du commun. Dès lors, elle fuit la réalité de la guerre, l'indifférence de son père, la présence de son frère trisomique, et se réfugie dans la virtuosité.

Parallèlement, Anna Enquist introduit les réflexions de l'ex-mari de Dora, qui traverse la France dans l'intention de la rencontrer et de savoir ce qu'elle est devenue depuis leur séparation. 

Il y a dans ce roman qui se lit agréablement de belles envolées sur le plaisir qu'offre la maîtrise d'un instrument et le travail inlassable que cela exige :

"A entendre la façon dont tu maintiens la cohérence de l'ensemble en ajustant entre eux les vingt-quatre tempos, tu rendrais jaloux tout musicien doué d'oreille. Moi y compris. C'est un don que tu dois préserver. Le secret de Dora Dierks. Garde-le bien."

Dora comprend de quoi il parle et acquiesce avec un sourire. Biermans poursuit. "Maintenant, je vais te révéler le secret de Biermans. Quand je t'écoute ainsi, je pense : Chopin l'emmène. Elle est peut-être en train de penser à son père décédé. Bientôt tout le bazar lui échappera des mains. elle est trop sensible ! Rien ne s'y oppose. c'est bon. Mais !! Sous cette sensibilité, il doit y avoir une deuixème couche, un filet sans trou, toujours présent. Ce filet, on le crochète tout en étudiant. A chaque accord, à chque phrase, on sait : maintenant, je fais ça, maintenant, je lance l'articulation de mon bras dans le jeu, maintenant, uniquement les doigts, aller à la mesure suivante, la soutenir pour que l'accent s'y accroche suffisamment l'instant d'après, détende le poignet et ainsi de suite. Tout ce qu'on ressent doit être traduit dans la technique. Le jeu doit être bilingue. Qui ne peut jouer qu'en langage technique est sans doute virtuose, mais ennuyeux. Qui ne s'exprime que dans le langage de la sensibilité est expressif, mais débridé. Le fin du fin, c'est le bilinguisme. Ajoute cela à ton propre secret, et aucun auditeur n'éteindra sa radio tout à l'heure".

Mais détrompez-vous. Le vrai secret de Dora est tout autre et ce n'est qu'à la fin du roman que vous l'apprendrez.

Comme je le disais, c'est bien écrit, ça se lit bien, mais il manque à cette histoire un souffle, une dynamique et arrivée à la fin de la lecture il ne m'en reste pas grand chose. S'il s'agissait d'un vin, je dirais qu'il est un peu court en bouche. Dommage.

jeudi 31 juillet 2014

Yannis Ritsos : JOURNAL DE DEPORTATION, Ypsilon, 2009


Entrer dans ce journal, c'est entrer dans l'enfer des camps de concentration des prisonniers politiques dans les années qui ont suivis la guerre civile en Grèce. Disséminés dans plusieurs îles dès 1947, ils furent rassemblés ensuite à Makronissos, îlot au large du Cap Sounion.

Yannis Ritsos fut déporté à Limnos en 1948, puis à Makronissos dès 1949. Il y a tenu un journal sous forme de petits poèmes relatant le quotidien, entre présence entêtante des barbelés et consolation d'un clair de lune. Il y a également écrit de longs poèmes : "Le chaudron enfumé", "Les quartiers du monde" et un recueil intitulé "Temps pierreux".



Camp de concentration à Makronissos


11 mai 1950

Les bâtiments et les pierres après la pluie
ont changé de couleur.
Deux vieillards s'assoient sur un banc. Ils ne parlent pas.
Tant de cris et il reste tant de silence.
Les journaux vieillissent en une heure.

Temps faible-temps fort, faible-fort
monotonie du changement - temps faible;
fort-faible, strophe-antistrophe
ni colère ni tristesse.

Le couvre-feu du soir;
aussi pesant pour celui qui a blessé
que pour celui qui est blessé.

Les hommes s'assoient sur les pierres
ils se coupent les ongles.
Les autres sont morts.
Nous les avons oubliés.

"Ni colère ni tristesse" écrit-il, et pourtant au fil de lecture on sent monter en soi une révolte. Peut-être, sûrement dirai-je, l'écriture lui a permis de tenir. Il griffonnait sur des petits carnets, sur des paquets de cigarettes, il emprisonnait certains de ses poèmes dans des bouteilles et les enterrait. Il n'était pas le seul poête à être déporté. 

Un cinéaste suisse, O. Zuchuat, a filmé un documentaire sur l'île de Makronissos et ses 80000 déportés : "Comme les lions de pierre à l'entrée de la nuit". Vous pouvez en voir la bande annonce en cliquant ICI.

Publié pour la première fois en français, ce "Journal de déportation" a été excellemment traduit par Pascal Neveu, qui collabore régulièrement avec les éditions Ypsilon et a déjà traduits nombre d'autres ouvrages de Ritsos et d'autres poètes grecs déportés à Makronissos. J'ai eu le plaisir de le recevoir l'année dernière en tant qu'hôte et c'est grâce à lui que j'ai découvert cette maison d'édition. Je n'ai pas manqué de lui signaler le monument commémoratif des prisonniers politiques enfermés à Nauplie, à l'emplacement même de l'hôtel de luxe qui surplombe actuellement la vieille ville sur lequel est gravé un des poèmes de Yannis Ritsos.


Nauplie : Poème de Ritsos
à l'emplacement de l'ancienne prison.

Si vous voulez en savoir plus sur la déportation à Makronissos, vous pouvez cliquer ICI

"24 novembre 1948

Jour pierreux, paroles pierreuses.
Des chenilles grimpent le long du mur.
Un escargot porte sa maison
sort sur le seuil
il peut y rester, il peut partir.
Les choses sont comme elles sont.
Ce n'est rien
Le rien n'est pas tendre.
Il est pierreux."

jeudi 24 juillet 2014

Philippe Delerm : LE TROTTOIR AU SOLEIL, Gallimard, 2011


Du soleil, beaucoup de soleil, des figues fraîches ou sèches, des patisseries, des terrasses, de l'herbe dans un parc, une brocante et .... la gare Saint Lazare.

C'est toujours un plaisir de retrouver le monde des petits plaisirs de Philippe Delerm, ces moments qu'il sait si bien saisir  et surtout nous en transmettre l'atmosphère. 

"Ignorer la chaise, le fauteuil de jardin, et même la chaise longue. S'asseoir par terre, sur l'herbe, en tailleur. Cueillir machinalement des brins d'herbe devant soi et les éparpiller au vent un à un. Ecouter. Se laisser porter par la conversation, y prêter attention comme pur se construire l'alibi de cette posture fouilleuse de mémoire, les épaules un peu arrondies. On ne s'asseyait pas autrement à la fac, juste à côté des tours de béton morne : un petit carré près de la piste d'athlétisme et l'on parlait d'idées, de refaire le monde - mais l'essentiel était déjà dans ce lancer d'herbe et la presque fraîcheur sous les fesses, non ce n'est pas mouillé, juste un peu doux."

Un recueil léger qui ne manque pas de profondeur et dont la lecture vous met en joie.

On a envie de lui dire merci.

mardi 15 juillet 2014

Umberto Eco : LE CIMETIERE DE PRAGUE, Grasset, 2011


Pour son sixième roman, Umberto Eco, nous entraîne dans l'antijudaïsme et l'anti-maçonnisme forcenés du 19ème siècle.

Pour se faire, il invente un personnage double, formé d'un faussaire et espion italien exilé à Paris et d'un prêtre peu recommandable. A force de jouer un double jeu, Simonini ne sait même plus qui il est lui-même et entreprend la tenue d'un journal pour essayer de s'y retrouver. Mais la tâche n'est pas simple, car le fameux prêtre y fait des incursions et vient y ajouter les péripéties que Simonini aurait préféré oublier.

Au travers de ce roman, dense et complexe, l'auteur dresse un portrait de l'Europe où l'antijudaïsme annonce et prépare l'antisémitisme qui sévira de la manière que l'on sait au siècle suivant.

Seul Eco pouvait avoir l'audace de personnifier l'auteur du "Protocole des Sages de Sion" et des "preuves" qui suffirent à condamner le capitaine Dreyfus.

"Avec la distance du temps passé, revenant aux pages que j'avais écrites sur le cimetière de Prague, je comprends comment à partir de cette expérience, de ma reconstitution si convaincante de la conspiration israélite, cette répugnance, qui, aux temps de mon enfance et des mes années de jeunesse, n'avait été (comment dire ?) qu'idéal, toute de tête, comme les voiy d'un catéchisme instillées par mon grand-père, désormais s'était faite chair et sang et, seulement depuis que j'avais réussi à faire revivre cette nuit de sabbat, ma rancoeur, mon fiel pour la perfidie judaïque sétaient changés, d'idée abstraite, en passion irrépressible et profonde. Oh, vrai, il fallait avoir été cette nuit-là dans le cimetière de Prague, tonnerre de Dieu, ou au moins fallait-il lire mon témoignage sur cet événement, pour comprendre comment on ne pouvait plus supporter que cette race maudite pût empoisonner notre vie !"

Un roman qui vous amène à réviser vos connaissances sur cette fin du 19ème siècle et que je reprendrai sûrement dans quelques temps.

lundi 24 mars 2014

Rachel Joyce : DEUX SECONDES DE TROP, XO éditions, 2014


Livre qui m'aurait échapé si je ne l'avais reçu du service de presse des éditions XO et cela aurait été dommage.

L'intrigue se passe en 1972, au moment où un garçon de 11 ans apprend qu'il a été décidé d'ajouter deux secondes au temps de manière à faire coïncider l'heure officielle avec la rotation de la Terre. 

Et cette recherche de perfection est bien le fil conducteur de l'ensemble du roman. Perfection de l'élève, perfection du fils, perfection de l'ami, et ce qui m'a le plus intéressée, perfection de la mère dans le rôle d'épouse. Mais voilà que ces deux secondes de trop vont bouleverser l'équilibre, finalement bien fragile, de cette vie si bien réglée. Et dans une société aux règles trop rigides, les échecs ne peuvent qu'engendrer une culpabilité qui ne dit pas son nom, qui n'est pas comprise et qui ne se soigne pas. 

"Plus jamais Byron ne revit la tunique. Peut-être se retrouva-t-elle dans le feu, comme la robe et le cardigan vert menthe et les chaussures assorties. Il ne posa pas la question. Il rangea sa lampe torche, sa loupe, ses cartes de thé Brooke Bond, son encyclopédie pour enfants. Il avait désormais l'impression que ça appartenait à quelqu'un d'autre - et il n'était pas le seul qui semblait changé. Après ce week-end, sa mère fut plus réservée. Elle installa bien les chaises longues sur la terasse pour Berverly, mais elle sourit moins et elle ne brancha pas le tourne-disque. Elle n'offrit pas non plus à boire."

Si le roman se termine sur une note d'espoir, et si la force de l'amour et de l'amitié viennent appaiser un temps soit peu le mal de vivre que ces deux secondes ont engendrées, il ne s'agit en rien d'une fin mièvre et mielleuse, mais d'une belle revanche sur une - voire plusieurs - vies détruites pour rien.

C'est un livre attachant, qui aurait pu être un peu plus ramassé, mais qui sait se libérer de la linéarité du récit, sans toutefois tomber dans une construction artificielle. 

Rachel Joyce confirme avec ce deuxième roman, sa capacité à nous émouvoir et nous intéresser.

dimanche 23 février 2014

Vassilis Vassilikos : ALFRATRIDE, Gallimard, 1978


Un livre que j'avais lu, il y a longtemps, sur lequel je suis retombée par hasard, parce qu'il était mal rangé dans ma bibliothèque ! Comme je n'en avais gardé aucun souvenir, mais comme il est de l'auteur de Z, je me suis dit qu'il méritait que je le relise.

Et bien, comme on peut le dire d'un film,  ce livre a vieilli et même mal vieilli. 

Basé sur les soupçons qui ont été émis lors de la mort, officièlement par absorption abusive de barbiturique, de la femme de Niarchos, un des armateurs grecs qui a défrayé la chronique mondaine dans les années 70, c'est un roman verbeux, excessivement marqué par la réthorique gauchiste de ces années là. (Et je la connais bien pour l'avoir pratiquée !) Trop de références (gratuites?) aux mythes antiques, à la symbolique des termes (l'un des armateurs se nomme Alfa, l'autre Omega....), trop de passages purement techniques sur le travail de médecin légiste et en revanche trop de passages d'un lyrisme erotico-poétique . Bref, c'est bien le style qui a vieilli !

Parce que sur le fonds, la dénonciation de la corruption, de la collusion entre les armateurs et la classe politique dirigeante, les stratégies de préservation des privilèges de la grande bourgeoisie, tout y est et malheureusement tout y est encore de nos jours. 

"Connaissant cette aventure, mon oncle ne promit un second rapport, propre à détruire le mythe d'un meurtre sauvage par la pieuvre, qu'en réclamant d'avance la somme qui lui permettrait de construire sur le terrain légué par son frère, à Kifissia. Et le bruit courut aussitôt que l'armateur lui avait graissé la patte pourqu'il couvre le meutre d'Anastassia. quant à moi, mon oncle me fit cadeau d'une Mini-Fiat, qui attira l'attention d'une voisine de Noémi, si bien que pour un peu j'aurais eu la fille par-dessus le marché. Mais voilà bien le cercle vicieux des intérêts : c'est cette voiture qui m'a amené finalement à kidnapper le fils du donateur."

Et c'est là que le roman reste marqué par l'atmosphère des années de plomb, puisque le narrateur, n'est autre que le neveu du médecin légiste corrompu, et que fort de son récent engagement révolutionnaire, il participe à l'enlèvement du fils de l'armateur.

"Je me lançai tête baissée dans le marxisme. Je lisais avec l'avidité d'un buvard asoiffé d'encre. C'était la première phase de la Junte, la Résistance accomplissait beaucoup d'actes utiles, dont le récit n'a pas sa place ici. Plus tard, quand changea le régime, le 23 juillet 1974, notre groupe attendit un instant une prise de pouvoir par les masses en délire. Nos espérances se révélèrent sans fondement. Notre chef en fut piqué au vif. "Ce peuple-là est endormi, disait-il. Il faut le réveiller." (...) Pour l'essentiel, les propos de "Lui" se ramenaient à ceci : désormais, il fallait passer à des formes plus énergiques de révolution, pour échapper à l'illusion de bonheur. (...) Sous la dictature, nos buts étaient purement politiques. Il fallait désormais frapper l'establishment économique."

Ce roman de Vassilikos restera comme un témoin d'une époque, des courants idéologiques qui s'y affrontaient et des moeurs d'une classe possédante prête à tout pour maintenir ses privilèges.

mardi 18 février 2014

Pierre Lemaitre : AU REVOIR LA-HAUT, Albin Michel, 2013


La grande guerre, la der des ders, on croyait avoir tout lu sur ce thème; les dénonciations de l'effroyable boucherie, les exécutions pour l'exemple.... c'était sans compter Pierre Lemaitre. 

Dans ce véritable roman, les trois protagonistes incarnent  des archétypes de personnages, un peu comme dans  les tragédies antiques tout en restant profondément humains. Mais si toute cette belle jeunesse est prise dans la terrible machine de guerre (de guerre des classes aussi) c'est pour mieux faire un pied de nez à l'Histoire et à l'hypocrisie de ceux qui la racontent après coup, comme dans les comédies d'Aristophane.

Albert Maillard et Edouard Péricourt sont deux soldats sous les ordres du lieutenant d'Aulnay-Pradelle qui, sentant la fin de la guerre approcher, se doit de se distinguer par un haut fait d'armes pour obtenir in extrémis quelques galons de plus et s'assurer un retour à la vie civile. C'est ainsi qu'il décide de prendre la cote 113, quitte à tirer dans le dos de deux hommes envoyés en éclaireur pour s'assurer de l'engagement de ses hommes dans la bataille. 

"Quelques-uns parlaient encore d'en découdre avec l'ennemi, mais globalement, vu d'en bas du côté d'Albert et de ses camarades, depuis la victoire des Alliés dans les Flandres, la libération de Lille, la déroute autrichienne et la capitulation des Turcs, on se sentait beaucoup moins frénétique que les officiers. La réussite de l'offensive italienne, les Anglais à tournai, les Américains à Châtillon.... on voyait qu'on tenait le bon bout. Le gros de l'unité se mit à jouer la montre et on discerna une ligne de partage très nette entre ceux qui, comme Albert, auraient volontiers attendu la fin de la guerre, assis là tranquillement avec le barda, à fumer et écrire des lettres, et ceux qui grillaient de profiter des derniers jours pour s'étriper encore un peu avec les Boches."

Durant la prise de la cote 113, Albert est sauvé d'une mort certaine par Edouard, qui lui, aura juste après le bas du visage arraché par un éclat d'obus. La reconnaissance d'Albert et l'amitié qui va le lier à Edouard ne connaîtra plus aucune faille. Même lorsqu'Edouard se lancera dans la plus incroyable escroquerie aux monuments aux morts.

Voilà bien un livre que je n'aurais jamais lu, s'il n'avait reçu le prix Goncourt et s'il ne m'avait été offert à Noël. L'auteur m'était inconnu et le thème ne m'aurait pas attiré. Et bien je serais passée à côté d'une belle découverte. Pierre Lemaitre écrit dans une langue sobre et dépourvue de grandiloquence. Il sait à merveille créer une atmosphère, faire surgir des émotions et surtout, surtout, il ne manque pas d'humour, même si celui-ci est parfois macabre !

A lire de toute urgence.

samedi 25 janvier 2014

Daniel Pennac : DES CHRETIENS ET DES MAURES, Gallimard, 1996


"Je veux mon papa !" Voilà bien l'exigence à ne pas avoir dans la famille Malaussène, car si la fratrie est nombreuse et diverse, les pères sont aux abonnés absents. 

Ben aura bien de la peine à découvrir où se cache désormais le géniteur du "Petit", mais il y a urgence, car ce dernier a décidé de ne plus se nourrir, et on a beau lui présenter les meilleurs plats, il s'en tient à : "Je préfèrerais mon papa !".

"- Des conneries, trancha Jérémy, paternité biologique, mes glandes !
Premier argument d'une tirade enflammée tout au long de laquelle Jérémy (mais, l'ai-je bien compris ?) s'attacha à démontrer que le père est une hypothèse dont on peut fort bien se passer, et que, dans tous les cas de figures, si notre mère commune avait pris la décision d'écarter nos géniteurs à l'heure de notre arrivée, c'était vraisemblablement en toute connaissance de cause, "elle avait ses raisons, maman", qui ne pouvaient qu'être les bonnes, vu que maman "n'avait pas l'air comme ça", mais qu'elle "savait ce qu'elle faisait, maman !" 

Dans ce nouvel épisode de la saga des Malaussène, Daniel Pennac continue sur sa lancée et nous attache, une fois de plus, aux personnages de la tribu, à leurs traits de caractères spécifiques et à leur cohésion à toute épreuve malgré (ou grâce) aux frasques de leur mère. 

Comme vous le verrez, la lecture a parfois des effets secondaires étonnants !