samedi 28 avril 2012

Henry Bauchau : LES VALLEES DU BONHEUR PROFOND, Actes Sud 1999


C'est moi qui ai plongé dans un bonheur profond à la lecture de ces cinq récits d'Henry Bauchau, qui nous entraînent à nouveau dans le sillage du voyage d'Oedipe et de sa soeur-fille Antigone.

Même si vous n'avez pas lu "Oedipe sur la route" ou "Antigone" ou encore "Diotime et les lions", vous trouverez dans ce recueil, tout l'esprit qui les anime et qui anime surtout cet auteur profond et limpide. 

Qu'il s'interroge sur l'activité de la création artistique, sur la signification du bonheur, de la folie ou de la puissance du cri d'Antigone, Henry Bauchau nous livre, tout comme dans son "Journal d'Antigone", le secret de sa propre rencontre avec ces deux personnages légendaires qui l'ont tant marqué. 

Dans le dernier de ces récits, "L'enfant de Salamine", il imagine la rencontre, en rêve,  de Sophocle avec Oedipe et Antigone et comment ces derniers se sont imposés à lui et ont modelé son oeuvre poétique et théâtrale. 

"J'ai compris que leur supplication, ou leur exigence envers moi, ne s'adressait pas à l'homme, mais au poète tragique. J'ai demandé : "Que puis-je faire sans vous connaître?" Le grand mendiant a répondu : "Je suis Oedipe, le roi aveugle. Celui qui, après ses malheurs et ses crimes, découvre que l'oracle est en nous. Celle-ci est ma fille et ma soeur, Antigone. C'est grâce à elle que nous avons entendu ton appel et sommes, à grand-peine, parvenus jusqu'à toi".
Je sentis, en écoutant l'aveugle, renaître en moi une intime épouvante que j'avais ressentie déjà quand Eschyle m'avait dit : "Laisse-les faire", sans vouloir déchirer le voile d'obscurité dont ses paroles demeuraient enveloppées en moi.
"C'est donc du théâtre, ai-je dit, que vous attendez l'existence et des poèmes tragiques que j'espère encore composer ?". 

Je me rappelle que dans son "Journal d'Antigone", Henry Bauchau disait à quel point il "devenait" Antigone, à quel point celle-ci l'habitait et lui permettait de poursuivre son oeuvre créatrice.  

jeudi 26 avril 2012

Jacques Lacarrière : PAROLES DE LA GRECE ANTIQUE, Albin Michel, 1994

Qui d'autre mieux que Jacques Lacarrière, pouvait recueillir les textes propres à alimenter la très jolie collection "Carnets de Sagesse" d'Albin Michel ? 

Du "Connais-toi toi-même", inscription retrouvée dans le temple d'Apollon à Delphes, au "Il faut se souvenir aussi de celui qui oublie où mène le chemin" d'Héraclite, Jacques Lacarrière nous emmène entre le IVe s. et le VIe s. avant J.-C., au moment où "on peut dire qu'avec l'Inde, la Grèce fut le pays où il y eut le plus grand nombre de sages au kilomètre carré !".... et de nous rappeler que "pour les Grecs, la sagesse s'incarnait non dans un dieu mais dans une déesse : Athéna".

Chaque pensée est illustrée d'une photo, presque toutes de l'auteur, photo qui lui donne une tonalité et un début d'interprétation.

Je retiendrai pour ma part : "Le Temps est un enfant qui joue aux osselets. Royauté de l'enfant". d'Héraclite au VIe s. av. J-C. 

L'excellente facture de ce petit ouvrage, donne envie de découvrir : les paroles indiennes, de la Rome antique, du Japon, de Touaregs, etc.... 

Un livre à garder à portée de la main.



lundi 16 avril 2012

Philippe Grimbert :LA MAUVAISE RENCONTRE, Grasset, 2009


Une belle rencontre pour moi, que cette "Mauvaise rencontre". Rencontre d'un auteur à la faveur d'un échange de livres avec une amie française également installée en Grèce.

Psychanalyste de formation, Philippe Grimbert bâtit son roman autour de la phrase de Lacan : "On ne devient pas psychotique on l'est". Cela peut être ignoré jusqu'à une "mauvaise rencontre". Mais attention, il s'agit bien d'un roman et le sujet n'est dévoilé que peu à peu, avec habileté. L'amitié passionnelle qui lie Mando à Loup, dès leur petite enfance, semble ne devoir souffrir d'aucune entorse, et pourtant.... Par deux fois Loup, le narrateur n'aura pas été à la hauteur de la force du sentiment que lui porte Mando. Puis, un choix divergeant de formation universitaire va éloigner les deux amis, jusqu'au jour où Loup reçoit un appel à l'aide.

"Quel effet croyez-vous que cela fasse de se découvrir étai, prothèse pied de tabouret, quand on se pensait ami unique ? Devenir la mauvaise rencontre, alors qu'on se croyait l'âme soeur ? On verra plus tard, pour le moment il faut agir, et vite."

Une histoire écrite à la première personne, qui vous attrape et ne vous lâche pas. Le portrait de deux enfants que l'on voit grandir, et devenir adultes chacun à sa manière, la découverte d'un secret, les questions que l'on se pose au sujet des êtres aimés, les remords que l'on peut ressentir parfois, c'est tout cela qui m'a intéressée et qui a fait de la lecture de ce livre, un vrai plaisir.

dimanche 8 avril 2012

Kenzaburô Ôé : GIBIER D'ELEVAGE, Gallimard, 1982



A la fin de la deuxième guerre mondiale, un soldat américain est fait prisonnier dans un village retiré de la montagne japonaise. Oui, mais voilà, le soldat et Noir. Ce sont les enfants, et notamment le narrateur, qui sont chargés de le nourrir et de le surveiller.

Ennemi, et de surcroît Noir, donc inconnu, le soldat est considéré comme un animal sauvage à apprivoiser. 

Ce conte, d'une grande cruauté, mais aussi d'une grande simplicité, dénonce sans grand discours mais avec beaucoup d'efficacité, la misère, l'ignorance, et la folie humaine.

"Un gamin du village voulut me contourner pour aller regarder par le soupirail : un coup de pied dans les reins décoché par Bec-de-Lièvre lui arracha des cris de douleur. Bec-de-Lièvre s'était d'ores et déjà arrogé le pouvoir d'accorder ou non le droit de regarder par le soupirail : et il montait une garde jalouse pur interdire à quiconque de porter atteinte à cette prérogative."

Un récit court, cruel et dense qu'on lit d'une traite.

Je découvre avec ce livre un auteur japonais dont j'apprends qu'il a reçu le prix Nobel de littérature. Je connais mal les auteurs japonais, et je dois dire que si son nom m'était resté caché, je n'aurais pas deviné qu'il s'agissait de l'un d'eux, tant le propos est universel. 

Réédité dans la collection Folio 2€ cela me conforte dans la très bonne opinion que j'ai de cette collection qui, décidément, réunit des textes majeurs. 




dimanche 1 avril 2012

Robert Solé : UNE SOIREE AU CAIRE, Seuil, 2010


De retour au Caire pour une "mission"  délicate, Charles séjourne chez sa tante Dina, qui donne une réception à la mode de celles qui y étaient données avant les années 50 dans le milieu très sélect des "Syro-libanais" d'Egypte. 

Le rôle principal de ce roman revient à  la maison de Dina, maison ayant été construite au début du siècle dernier par le patriarche familial, le fameux "roi du tarbouche". Chaque objet, chaque pièce est prétexte au souvenir, à la nostalgie de l'âge d'or, de l'époque où la famille n'était pas encore dispersée aux quatre coins de la planète, de l'époque où Charles était tout simplement enfant, et enfant secrètement amoureux de la trop belle Dina. 

Mais au cours de la soirée, une jeune Egyptienne, rappelle à l'auteur que le passé est le passé et l'invite à regarder le présent et les luttes nécessaires à mener pour réformer ce pays millénaire. Mais Robert Solé n'en est pas encore à imaginer la proximité du "printemps arabe" qui surviendra une année après la publication de ce roman, en grande partie bibliographique.


Bizarrement, ce roman qui a pourtant tout pour me plaire - le thème, le pays, la problématique, le style - ne m'a pas  passionnée,  et ce n'est que dans les toutes dernières pages que j'y ai retrouvé un peu plus d'intérêt, c'est-à-dire un réflexion sur le bien fondé de cette nostalgie, un questionnement sur le besoin d'enjoliver le passé lorsqu'on est en exil. Je ne voudrais pas décourager les futurs lecteurs, car l'atmosphère  qui y règne, les personnages, dressent le portrait d'une Egypte oubliée et bien loin de celle de l'antiquité ou de celle des actualités télévisées.

mercredi 7 mars 2012

Katharina Hagena : LE GOÛT DES PÉPINS DE POMME, Ed. Anne Carrière, 2010


A la mort de sa grand-mère, Iris hérite de la maison familiale. Restée quelques jours pour y remettre un peu d'ordre et prendre la décision d'accepter ou de refuser l'héritage,  chaque pièce, chaque objet, chaque sortie dans le jardin, vont la replonger dans ses souvenirs. Katharina Hagena dresse ainsi  le portrait de trois générations de femmes, mais surtout, elle mène une réflexion sur la mémoire et l'oubli.

"A partir d'une certaine quantité de souvenirs, chacun devrait finir par en être saturé. L'oubli n'était donc lui-même qu'une forme de souvenir si l'on n'oubliait rien, on ne pourrait pas non plus se souvenir de quoi que ce soit."

Ce n'est qu'en toute fin du roman qu'Iris acceptera de se souvenir des circonstances de la mort de sa cousine. Entretemps, elle aura passé en revue toutes les femmes de la maison et aura dû se confronter au passé nazi du grand-père, passé si éloigné de l'image qu'elle en a gardé. 


C'est un premier roman, tout en douceur et en souplesse,   qui donne l'envie de découvrir très vite ce que Katharina Hagena aura encore à écrire.

vendredi 10 février 2012

Thomas Favier : CONTES ET FABLES, Ed. Société des Ecrivains, 2011



Envoyé par Les agents littéraires, je vous livre ci-dessous la critique que je leur ai fait parvenir, tout en regrettant, pour une première collaboration, d'avoir  été si mauvaise.  Je m'en excuse aussi auprès de l'auteur, mais je pense qu'il a été vraiment très mal conseillé, quand on lui a laissé publier ces textes.



Il est bien difficile de critiquer cet ouvrage, tant l’on a peur de vexer un jeune auteur, qui visiblement en est à ses tous débuts d’écrivain. 

Un recueil contenant cinq « fables » et trois contes. 

Cinq fables, donc, dont certaines en vers d’autre pas, n’ayant pas de morale à nous enseigner, même si l’une d’entre elle, (La vache et la moto) nous fait sourire, car on imagine que cette mésaventure est arrivée à l’auteur. Pour le reste, une histoire de chats qui ne nécessitaient pas cette mise en forme, tant l’absence de poésie se fait sentir, une histoire de mouches, où le style est peut-être un peu plus travaillé (mais peut-être faut-il rappeler ici, que la poésie ne se définit pas seulement pas une certaine liberté de syntaxe) et pour finir deux poèmes « gore et trash » où il est question de furoncle, de cirrhose, de cancer et autres pustules ! 

Passons aux trois contes. Le premier (Ravanaja), nous raconte l’histoire d’un jeune homme contraint par la coutume de son pays à partir en quête de la fleur Harmonie qui se trouve éclore en plein hiver, au sommet d’une montagne inaccessible. Le thème de la quête, du dépassement de soi, du sens du sacrifice, est bien connu dans la tradition des conteurs populaires et celui-ci n’y déroge pas. Mais alors que le plus souvent c’est l’occasion pour l’auteur de magnifier les valeurs d’une communauté humaine, on en réduit ici, à subir une unique description des paysages traversés par le héros et des obstacles qu’il rencontre, sans jamais trembler pour lui, sans jamais pouvoir s’identifier, sans jamais douter de l’issue qui l’attend. 

Le deuxième conte (La prison du karma) est lui aussi inspiré par un thème classique : celui de l’éternel recommencement. Un vieil homme solitaire sent sa dernière heure arrivée et va s’étendre sous un arbre pour attendre la mort. Il va être englouti par les racines de l’arbre, mais renaîtra au printemps suivant sous la forme d’un jeune homme. Ce dernier essaiera de vivre parmi ses semblables, mais recherchera à nouveau la solitude, et se retrouvera lui aussi, au seuil de sa vie, au pied du même arbre…. Une jolie histoire, mais le style ! 

« Au neuvième jour qui succéda aux trois premiers mois du printemps, l’excroissance se détachât totalement de son géniteur. Dès que le dernier lien entre l’arbre et celui-ci céda, le contact de l’air eut un effet étrange sur l’homme de bois sorti du tronc, comme une alchimie transformant la fibre ligneuse en chair, les circuits de sève en circuits de sang. A la fin de la transformation, l’homme qui se tenait désormais là, né du cèdre, n’était autre que le vieillard mort à l’automne, à la différence que la longue digestion au cœur des fibres de l’arbre lui avait ôté la fatigue, les années et la mémoire. »

Quant au troisième conte, (Boris), l’auteur nous entraine dans un monde imaginaire, à la suite d’un « prodige du commerce » nommé Boris. J’ai eu beau lire et relire ce texte, je n’ai toujours pas compris où l’auteur voulait en venir. J’ai comme l’impression qu’il a opéré des coupures dans un texte plus long et qu’il a oublié de faire les raccords. 

Je suis désolée d’être aussi sévère, mais je me demande vraiment, si Thomas Favier est fait pour l’écriture. Je lis dans la courte présentation qu’en fait l’éditeur, qu’il compose de la musique. Je crois qu’il devrait vraiment s’attacher à travailler cet art, plutôt que de poursuivre sur la voie de l’écrivain.

mardi 7 février 2012

Yasmina Khadra : LES SIRENES DE BAGDAD, Julliard, 2006


Après Les Hirondelles de Kaboul, et L'Attentat, Yamina Khradra reste au  Proche Orient pour continuer de lutter contre l'incompréhension qui caractérise les relations entre l'Occident et cette région si proche et pourtant si mal connue .

L'auteur écrit à la première personne et se met donc dans la peau d'un jeune Bédouin, revenu vivre au village suite à la fermeture de l'université de Bagdad, un jeune qui s'ennuie et que, jusqu'ici, la guerre menée par l'armée américaine n'a que très peu touché. 

"Mais comme le dit le proverbe ancestral, si tu fermes ta porte aux cris de ton voisin, ils te parviendront par la fenêtre.  "

Il ne suffira pas de deux bavures terribles, il faudra que l'honneur de son père soit bafoué, pour qu'il sorte de sa torpeur. 

"J'étais hypnotisé par le spectacle qu'ils m'offraient tous les deux. Je ne voyais même pas les brutes qui les encadraient. Je ne voyais que cette mère éperdue, et ce père efflanqué au slip avachi, au bras ballants, au regard sinistré qui titubait sous les ruades. (...) Mon père tomba à la renverse, son misérable tricot sur la figure, le ventre décharné, fripé, grisâtre comme celui d'un poisson crevé... et je vis, tandis que l'honneur de la famille se répandait par terre, je vis ce qu'il ne fallait surtout pas voir, ce qu'un fils digne, respectable, ce qu'un Bédouin authentique ne doit jamais voir - cette chose ramollie, repoussante, avilissante; ce territoire interdit, tu, sacrilège : le pénis de mon père rouler sur le côté, les testicules par-dessus le cul... (...) Un Occidental ne peut pas comprendre, ne peut pas soupçonner l'étendue du désastre. (...) J'étais fini. Tout était fini. Irrécupérable. Irréversible. (...) J'étais "condamné à laver l'affront dans le sang"(...)"

Il se rend à Bagdad et entre dans la spirale infernale. Même s'il va participer à un attentat, le jeune homme n'est en rien mû par des questions religieuses, et Khadra sait à nouveau secouer notre paresse intellectuelle et notre propension à mettre les gens dans des tiroirs, à étiqueter leurs actions, à fonctionner par cliché.

Et puis j'ai retrouvé le style. 

"Badgad se décomposait. Longtemps façonnée dans l'ancrage des répressions, voilà qu'elle se défaisait de ses amarres de suppliciée pour se livrer aux dérives, fascinée par sa colère suicidaire et le vertige des impunités. Le tyran déchu, elle retrouvait intacts ses silences forcés, sa lâcheté revancharde, son mal grandeur nature, et conjurait au forceps ses vieux démons. N'ayant à aucun moment attendri ses bourreaux, elle ne voyait pas comment s'apitoyer sur elle-même maintenant que tous les interdits étaient levés. Elle se désaltérait aux sources de ses blessures, à l'endroit où le bât de l'infamie la marquait : sa rancune.  Grisée par sa souffrance et l'écoeurement qu'elle suscitait, elle se voulait l'incarnation de tout ce qu'elle ne supportait pas, y compris l'image qu'on se faisait d'elle et qu'elle rejetait en bloc; et c'était dans la désespérance la plus crasse qu'elle puisait les ingrédients de son propre martyre.
Cette ville était folle à lier."

Si le thème du roman est principalement le pourquoi et le comment, un jeune Irakien, va entrer dans le cercle, je dirais même la spirale, du terrorisme, c'est aussi et peut-être surtout, une déclaration de foi quant au rôle des intellectuels, de quelque origine qu'ils soient, afin de tenter d'éviter les désastres et les injustices auxquels nous assistons.

En toute fin du livre, l'auteur fait intervenir un écrivain,   (lui-même ?) venant tenter de ramener à la raison un ancien ami ayant basculé dans le camp des intégristes. On y retrouve le thème du dédain de l'Occident pour les intellectuels du Monde Arabe.

J'ai dévoré ce livre, même si par moments, j'ai dû interrompre ma lecture, tant Khadra sait nous interpeller et nous confronter à nos propres fragilités. 

Mais autant laisser la parole à l'auteur :


mercredi 18 janvier 2012

Antonio Skarmeta : T'ES PAS MORT !, Seuil, 1982


L'exil, Antonio Skármeta l'a bien connu, mais à un âge bien plus avancé que celui de Lucas,  héros de ce très court roman.

Réfugié politique à Paris, 14 ans, un père et une mère à qui il arrive de pleurer lorsque les nouvelles arrivées du Chili annoncent la mort d'un ancien camarade de lutte, un besoin essentiel de s'intégrer malgré la pauvreté, l'apprentissage du français à l'aide des chansons yéyés, l'amitié et un premier amour, voilà le monde de ce jeune adolescent.

Il n'est finalement pas bien différent de ces camarades de classe, si ce n'est qu'il sait qu'il n'a pas le droit à l'erreur au risque de se faire expulser, lui et sa famille. 

"Je crois que si j'étais pas devenu aussi copain avec Edith, je serais parti en Grèce avec Homère et Socrate. Un autre jour, de bon matin, au moment où j'allais partir au lycée, je trouve mon père dans la cuisine en train d'écouter les informs plein pot. Il commençait déjà à comprendre un peu le français. Il met un doigt sur sa bouche pour que je me taise et je me beurre une tartine pour pouvoir écouter tranquillement avec lui. A la fin du bulletin, mon papa pouvait à peine respirer.
- Qu'est-ce que tu as compris ?, il me demande.
- Que Papadopoulos il s'est trissé, je lui réponds.
- Et tu t'es bien lavé les oreilles ce matin ?
- Oui papa.
- Et qu'est-ce que tu as entendu à la radio ?
- Ce que je t'ai dit, papa, que les fascistes grecs ils se sont fait la malle."
Mon papa alors s'est mis à secouer lentement la tête et à boire son café à petits coups mais jusqu'à la dernière goutte. Moi, je ne bougeais pas et le vieux, lui, il était complètement parti. Je me suis même dit : "Et s'il allait mourir ?".  Au bout de cinq bonnes minutes il relève la tête et il me dit : "Qu'est-ce que tu fais planté là ? Qu'est-ce que t'attends pour fêter ça avec ton papa" ?". Alors là, pour le coup, celui qui a failli mourir c'est moi."

Sans grandes phrases, dans le langage d'un adolescent, Skármeta nous fait aimer ce gamin en train de passer à l'âge adulte.



mardi 17 janvier 2012

Romain Gary : LE GREC, L'Herne, 2007



L'Herne a décidé de publier dans ses "Cahiers" plusieurs textes inédits et inachevés de Romain Gary, et on ne peut que s'en réjouir.

Celui-ci raconte le début de l'histoire d'un jeune Américain, ancien nageur de fonds qui passe d'île en île, vit d'expédients, trafique des antiquités et ponctionne les riches Anglais installés en Mer Egée. 

"Mais la colonie étrangère, presque entièrement anglaise, n'était pas indûment inquiète. Il s'agissait de gens qui tout au long des cinquante dernières années avaient joué au bridge en compagnie de l'histoire, pendant que le vieux monde auquel ils appartenaient se transformait à une vitesse si effrayante que les majordomes anglais étaient en passe de devenir une espèce menacée." 

Il y est beaucoup question de mer, et ce passage m'a fait penser à la fin du film "Le Grand Bleu".

"Il n'y avait pas de courants à cet endroit, le seul danger provenait de ces phénomènes qui surviennent souvent quand vous vous trouvez trop loin du rivage dans une eau limpide la nuit, tout à coup vous avez le sentiment que vous ne voulez plus retourner à terre, il faut vous rappeler que c'est un tour que la mer joue souvent à ceux qui l'aiment trop".

Mais on est en Grèce, à l'époque de la dictature des Colonels et la lutte pour la liberté ne va pas tarder à rattraper le jeune Billy.


"Le lendemain matin, toute une section de l'île, au nord de la jetée, fut mise hors limites par un cordon de policiers et l'on vit arriver un bateau sur le pont duquel se trouvaient des centaines de prisonniers; Billy les regarda du haut du vieux château construit quelque sept siècles auparavant par les croisés français. Les prisonniers attendirent, assis sur le pont, pendant qu'un nouveau groupe d'une cinquantaine d'hommes de l'île étaient escortés à bord par des gardes armés de mitraillettes. Après quoi, le bateau appareilla et les toursites purent de nouveau circuler dans cette partie de l'île et se donner du bon temps, en prenant des photos du vieux château, ou bien en plongeant du haut des rochers, et l'écho de leurs rires et de leurs voix, en allemand, en anglais, en français retentissait parmi les rochers  brûlants, les murs blancs et les pierres du château. Billy remarqua l'absence de quelques visages familiers, le long des rues pavées, et il vit sangloter des femmes drapées dans des voiles noirs, et Petro se saoûla à tel point qu'il dut être emporté hors de la tavernes par des amis, et les petites églises étaient si pleines de gens qui priaient et chantaient qu'on avait presque l'impression qu'elles allaient se soulever du sol et s'envoler vers le ciel, sur les ailes d toutes les prières."


On retrouve le plaisir des mots, la capacité qu'a Gary de dire beaucoup en étant le plus concis possible. 


Si ce style vous plaît, n'hésitez pas à lire cette ébauche de roman. Vous ne connaîtrez pas la fin de l'intrigue, mais vous aurez un instantané de la Grèce de la fin des années 60, et de la lutte contre la junte au pouvoir.




lundi 16 janvier 2012

Vassilis Alexakis : JE T'OUBLIERAI TOUS LES JOURS, Gallimard, 2005


Dans ce roman, Vassilis Alexakis prend congé de sa mère, morte depuis plusieurs années, dans une longue conversation alimentée par la relecture de leurs correspondance : les lettres qu'il lui a envoyées d'abord, puis celles qu'il en a reçues.

Installé à Tinos pour une exposition de ses dessins et peintures, l'auteur tient le journal de ses sentiments, de ses réflexions, de ses souvenirs. Tinos l'île natale, l'enfance, l'exil à Paris, les premiers articles dans la presse française, le premier roman, sa vie présente.

Dès qu'il aborde les lettres signées par sa mère, il semble redécouvrir cette femme, si proche de l'image qu'il en a gardée et pourtant si indépendante de ses propres souvenirs.

"J'ai retrouvé ton écriture avec la délectation qu'elle m'a toujours procurée. Je me suis souvenu que je traduisais tes lettres à Chantal et qu'elle les attendait avec la même impatience que moi. tu notes méthodiquement tous les événements qui se sont produits au cours de la semaine. Tu cultives la concision, l'ellipse. Certains jours ne donnent lieu à aucun commentaires : ce sont ceux qui t'on particulièrement peinée. Tu te doutes bien que si j'avais été à ta place, j'aurais surtout parlé de ces journées. Toi, tu ne protestes pas. Je n'ai pas hérité de ton stoïcisme".

Et puis, il lui raconte la suite, comment le monde a changé depuis sa disparition, il lui donne des nouvelles des membres de la famille et  il lui parle de son père, qu'il ne nomme jamais comme son mari. 

"Vous suivez des chemins différents. Vous vous rencontrez de temps à autre comme peuvent se combiner sur la grilles des mots croisés deux mots sans aucun rapport entre eux. Vous auriez peut-être divorcé si votre entourage était moins conservateur et si vous aviez un peu plus d'argent."

C'est un roman tendre, où l'on retrouve la capacité d'Alexakis de se raconter en mêlant son actualité d'écrivain en train d'écrire  à ses souvenirs, ses impressions et ses sentiments. Cela tient plus du journal que du roman, avec parfois une petite touche de narcissisme.

lundi 2 janvier 2012

Amélie Nothomb : JOURNAL D'HIRONDELLE, Albin Michel, 2006

Voilà un livre que je ne sais plus par quel bout prendre. L'auteure ne dit-elle pas elle-même que "C'est une histoire d'amour dont les épisodes ont été mélangés par un fou". ?


Un fou qui parce qu'il a perdu toute sensation, tout sentiment même, se lance dans le meurtre sur commande, sans états d'âme, mais pour tenter d'éprouver son corps et... se prouver qu'il est encore en vie.


"Que s'était-il donc passé ? Je me rappelai que mon coeur battait très fort. Mon sang affluait aux endroits importants. Ce qui dominait était le sentiment délectable de l'inconnu : je faisais du neuf, enfin."


Plus il tue, plus il lui faut tuer. Il instaure le "fast-kill" mais refuse de se considérer comme un serial killer : "Je ne préparais pas longuement mes meurtres avec mille détails maniaques, je tuais n'importe que pour obéir à une exigence hygiénique : j'avais besoin de mon assassinat quotidien comme d'autres de leur tablette de chocolat noir."


Il aurait pu continuer encore longtemps comme cela, s'il n'avait tué celle qu'il décide d'appeler hirondelle, celle qui tenait un journal hors du commun des filles de son âge, celle qui a elle-même tué pour préserver l'intimité de ce cahier.


"Un instant, je songeai à remettre le journal intime dans la serviette. Après tout, c'était à que je l'avais trouvé. Je ne pus m'y résoudre. Ce cahier était déjà mon trésor. Et puis, en quoi le chef pouvait-il s'intéresser aux écritures d'une jeune fille qu'il n'avait pas connue et que j'avais tuée ?"


Je ne vous en dis pas plus sur l'intrigue, tant Amélie Nothomb maîtrise la chute de chacun de ses romans. 


J'y ai retrouvé son style inimitable, son sens de la formule et du retournement, son humour grinçant et froid. Bref, un vrai Amélie Nothomb !

mardi 27 décembre 2011

Carlos Ruiz Zafon : LE PRINCE DE LA BRUME, Robert Laffont, 2011


Un livre comme ceux que j'aimais lire lorsque j'étais petite : de jeunes héros, de l'amitié, des mystères, des énigmes, des personnages inquiétants et fantastiques. Il y a longtemps que je n'en ai pas lu, et je me rends compte que j'aime toujours autant la fraîcheur et la naïveté de ces écrits de et pour la jeunesse.

Il faut dire que Carlos Ruiz Zafon excelle dans l'art de la mise en place des personnages et dans celui de nous tenir en haleine par un "scenario" bien ficelé. 

Il s'agit de son premier roman publié, en 1992, dans une édition destinée aux adolescents. On y retrouve déjà les prémisses de tout ce qui m'a ravie à la lecture de L'ombre du vent. 

"Avant de plonger, il échangea un dernier regard avec Alicia. Sur le visage de sa soeur se lisait clairement la lutte entre la volonté de sauver Roland et la panique de voir son frère connaître le même sort. Avant que le bon sens ne les en dissuade tous les deux, Max s'enfonça das les eaux cristallines de la baie. Sous ses pieds, la coque de l'Orphéus s'étendait jusqu'à ce que la vision se trouble. "

Un très bon moment de lecture. 

mardi 6 décembre 2011

Aravind Adiga : LE TIGRE BLANC, Buchet/Chastel, 2008


Balram Halway, dit le Tigre Blanc, écrit pendant sept nuits d'affilée une longue lettre au premier ministre chinois qui va venir en visite officielle en Inde. D'emblée il pose le ton :

"De nos jours il n'y a plus que deux castes : les gros ventres et les ventres creux. Et deux destins : manger ou être mangé".

On n'est pas surnommé le Tigre Blanc pour rien et c'est donc le destin de manger que Balram a choisi. Il expose patiemment, comment, de petit garçon intelligent, mais ne pouvant terminer son école, il devient, petit à petit, l'entrepreneur de sa propre vie, sans rien cacher des sacrifices et des terribles décisions qu'il a dû prendre.

C'est une description terrible et sans concession de ce pays fait du contraste entre les Ténèbres de la misère et la Lumière de la société High Tech. Mais l'auteur, Aravind Adiga, va plus loin et dénonce la système même qui permet le maintien de ces deux castes : celui de la "cage à poules".

"Faites-vous conduire à Old Delhi, derrière la Jama Masjid, et observez comment est confinée la volaille. Des centaines de poules blanchâtres et de coqs bariolés, parqués dans des cages en treillis, aussi entassés que des vers dans un intestin, se béquettent, se chient dessus et se bousculent pour avoir un peu d'air. Sur le comptoir de bois, au-dessus de la cage, un jeune boucher souriant exhibe la chair et les entrailles d'un pulet tout juste évidé et maculé de sang sombre. Dessous, ses congénères sentent l'odeur du sang. Ils voient les boyaux de leur frère. Ils savent que leur tour approche. Pourtant, ils ne se rebellent pas. Ils ne cherchent pas à fuir la cage. 
Dans ce pays, on procède de la même manière avec les êtres humains. (...) 
La grande Cage à poules indienne. Avez-vous l'équivalent en Chine ? J'en doute, monsieur Jiabao. Sinon, vous n'auriez pas besoin du parti communiste pour éliminer les individus, ni d'une police secrète pour opérer des rafles nocturnes dans les maisons et mettre leurs habitants en prison; c'est du moins ce qu'on raconte. Ici, en Inde, nous n'avons pas de dictature. Ni de police secrète.
C'est parce que nous avons la Cage à poules."


C'est un roman passionnant, loin des images d'Epinal de "l'Inde éternelle". De la corruption en passant par le trucage des élections, de l'extrême richesse côtoyant le pire des dénuements,  le tableau que dresse le Tigre blanc à l'attention de son correspondant Chinois, ne correspond certainement pas à ce que le protocole Indien a prévu pour l'accueillir :


"(...)des guirlandes, des statuettes-souvenir de Gandhi en bois de santal et une brochure d'informations sur le passé, le présent et le futur de l'Inde".


Un premier roman, plus que prometteur et qui donne envie de suivre cet auteur. Vivement la traduction de son livre suivant : "Last man in tower".

vendredi 11 novembre 2011

Douglas Kennedy : LES CHARMES DISCRETS DE LA VIE CONJUGALE, Belfond, 2005

Depuis "Cul se sac", je profite de toutes les occasions pour suivre cet auteur dont j'apprécie l'esprit, non dénué d'humour et parfois même d'ironie.

Ce roman-ci n'échappe pas à la "patte" Douglas Kennedy. On y retrouve une fresque sociale de l'Amérique contemporaine, mais cette fois-ci, non pas du côté des traders du "Désarroi de Ned Allen", mais de la gauche post guerre du Viet Nam. 

Le roman nous raconte la vie d'Hannah Buchan, entre deux voyages à Paris. Le premier, auquel elle renonce, à l'âge de vingt ans, de peur de perdre son fiancé étudiant en médecine lui promettant une vie rangée et tranquille, le deuxième, la cinquantaine bien entamée, mais après avoir vu s'écrouler toutes ses certitudes. 

La première partie m'a paru souffrir de quelques longueurs. En revanche, dès qu'il s'agit de faire éclater la crise, Douglas Kennedy entraîne son héroïne, et nous avec, dans le tourbillon d'une descente aux enfers, et dans une critique acerbe de l'Amérique des néo-chrétiens de l'ère G. W. Bush. 

"Le vrai problème, c'était l'homme assis en face de moi à ce dîner. Mon mari durant les trente dernières années. L'inconnu avec lequel j'avais décidé de passer ma vie. Et puis, dans mon sac rangé sous ma chaise de restaurant, il y avait le détonateur : une copie de l'article qui allait être mis en ligne sur Internet le lendemain et exiger une sérieuse explication, au grand minimum. Si l'on me laisse la possibilité de la donner, bien entendu. Et puis il y a un autre problème : le deuxième homme installé de l'autre côté de la table ce soir-là, mon psychorigide de fils qui ne considérait le monde qu'en noir et blanc, en bien et en mal. Quel déchirement, de constater que l'enfant que vous avez élevé, auquel vous avez toujours souhaité le meilleur de la vie, ne partage rien de commun avec vous ! Toutes ces années pour en arriver à cette déchirure, alors qu'il n'y avait pas eu une seule crise précise, circonstanciée, un seul point de rupture qui pouvait expliquer un tel fossé entre nous... Et ça me stupéfiait."

Un bon roman, agréable à lire, mais pas le meilleur de cet auteur.