mercredi 18 janvier 2012

Antonio Skarmeta : T'ES PAS MORT !, Seuil, 1982


L'exil, Antonio Skármeta l'a bien connu, mais à un âge bien plus avancé que celui de Lucas,  héros de ce très court roman.

Réfugié politique à Paris, 14 ans, un père et une mère à qui il arrive de pleurer lorsque les nouvelles arrivées du Chili annoncent la mort d'un ancien camarade de lutte, un besoin essentiel de s'intégrer malgré la pauvreté, l'apprentissage du français à l'aide des chansons yéyés, l'amitié et un premier amour, voilà le monde de ce jeune adolescent.

Il n'est finalement pas bien différent de ces camarades de classe, si ce n'est qu'il sait qu'il n'a pas le droit à l'erreur au risque de se faire expulser, lui et sa famille. 

"Je crois que si j'étais pas devenu aussi copain avec Edith, je serais parti en Grèce avec Homère et Socrate. Un autre jour, de bon matin, au moment où j'allais partir au lycée, je trouve mon père dans la cuisine en train d'écouter les informs plein pot. Il commençait déjà à comprendre un peu le français. Il met un doigt sur sa bouche pour que je me taise et je me beurre une tartine pour pouvoir écouter tranquillement avec lui. A la fin du bulletin, mon papa pouvait à peine respirer.
- Qu'est-ce que tu as compris ?, il me demande.
- Que Papadopoulos il s'est trissé, je lui réponds.
- Et tu t'es bien lavé les oreilles ce matin ?
- Oui papa.
- Et qu'est-ce que tu as entendu à la radio ?
- Ce que je t'ai dit, papa, que les fascistes grecs ils se sont fait la malle."
Mon papa alors s'est mis à secouer lentement la tête et à boire son café à petits coups mais jusqu'à la dernière goutte. Moi, je ne bougeais pas et le vieux, lui, il était complètement parti. Je me suis même dit : "Et s'il allait mourir ?".  Au bout de cinq bonnes minutes il relève la tête et il me dit : "Qu'est-ce que tu fais planté là ? Qu'est-ce que t'attends pour fêter ça avec ton papa" ?". Alors là, pour le coup, celui qui a failli mourir c'est moi."

Sans grandes phrases, dans le langage d'un adolescent, Skármeta nous fait aimer ce gamin en train de passer à l'âge adulte.



mardi 17 janvier 2012

Romain Gary : LE GREC, L'Herne, 2007



L'Herne a décidé de publier dans ses "Cahiers" plusieurs textes inédits et inachevés de Romain Gary, et on ne peut que s'en réjouir.

Celui-ci raconte le début de l'histoire d'un jeune Américain, ancien nageur de fonds qui passe d'île en île, vit d'expédients, trafique des antiquités et ponctionne les riches Anglais installés en Mer Egée. 

"Mais la colonie étrangère, presque entièrement anglaise, n'était pas indûment inquiète. Il s'agissait de gens qui tout au long des cinquante dernières années avaient joué au bridge en compagnie de l'histoire, pendant que le vieux monde auquel ils appartenaient se transformait à une vitesse si effrayante que les majordomes anglais étaient en passe de devenir une espèce menacée." 

Il y est beaucoup question de mer, et ce passage m'a fait penser à la fin du film "Le Grand Bleu".

"Il n'y avait pas de courants à cet endroit, le seul danger provenait de ces phénomènes qui surviennent souvent quand vous vous trouvez trop loin du rivage dans une eau limpide la nuit, tout à coup vous avez le sentiment que vous ne voulez plus retourner à terre, il faut vous rappeler que c'est un tour que la mer joue souvent à ceux qui l'aiment trop".

Mais on est en Grèce, à l'époque de la dictature des Colonels et la lutte pour la liberté ne va pas tarder à rattraper le jeune Billy.

"Le lendemain matin, toute une section de l'île, au nord de la jetée, fut mise hors limites par un cordon de policiers et l'on vit arriver un bateau sur le pont duquel se trouvaient des centaines de prisonniers; Billy les regarda du haut du vieux château construit quelque sept siècles auparavant par les croisés français. Les prisonniers attendirent, assis sur le pont, pendant qu'un nouveau groupe d'une cinquantaine d'hommes de l'île étaient escortés à bord par des gardes armés de mitraillettes. Après quoi, le bateau appareilla et les toursites purent de nouveau circuler dans cette partie de l'île et se donner du bon temps, en prenant des photos du vieux château, ou bien en plongeant du haut des rochers, et l'écho de leurs rires et de leurs voix, en allemand, en anglais, en français retentissait parmi les rochers  brûlants, les murs blancs et les pierres du château. Billy remarqua l'absence de quelques visages familiers, le long des rues pavées, et il vit sangloter des femmes drapées dans des voiles noirs, et Petro se saoûla à tel point qu'il dut être emporté hors de la tavernes par des amis, et les petites églises étaient si pleines de gens qui priaient et chantaient qu'on avait presque l'impression qu'elles allaient se soulever du sol et s'envoler vers le ciel, sur les ailes d toutes les prières."


On retrouve le plaisir des mots, la capacité qu'a Gary de dire beaucoup en étant le plus concis possible. 

Si ce style vous plaît, n'hésitez pas à lire cette ébauche de roman. Vous ne connaîtrez pas la fin de l'intrigue, mais vous aurez un instantané de la Grèce de la fin des années 60, et de la lutte contre la junte au pouvoir.



lundi 16 janvier 2012

Vassilis Alexakis : JE T'OUBLIERAI TOUS LES JOURS, Gallimard, 2005


Dans ce roman, Vassilis Alexakis prend congé de sa mère, morte depuis plusieurs années, dans une longue conversation alimentée par la relecture de leurs correspondance : les lettres qu'il lui a envoyées d'abord, puis celles qu'il en a reçues.

Installé à Tinos pour une exposition de ses dessins et peintures, l'auteur tient le journal de ses sentiments, de ses réflexions, de ses souvenirs. Tinos l'île natale, l'enfance, l'exil à Paris, les premiers articles dans la presse française, le premier roman, sa vie présente.

Dès qu'il aborde les lettres signées par sa mère, il semble redécouvrir cette femme, si proche de l'image qu'il en a gardée et pourtant si indépendante de ses propres souvenirs.

"J'ai retrouvé ton écriture avec la délectation qu'elle m'a toujours procurée. Je me suis souvenu que je traduisais tes lettres à Chantal et qu'elle les attendait avec la même impatience que moi. tu notes méthodiquement tous les événements qui se sont produits au cours de la semaine. Tu cultives la concision, l'ellipse. Certains jours ne donnent lieu à aucun commentaires : ce sont ceux qui t'on particulièrement peinée. Tu te doutes bien que si j'avais été à ta place, j'aurais surtout parlé de ces journées. Toi, tu ne protestes pas. Je n'ai pas hérité de ton stoïcisme".

Et puis, il lui raconte la suite, comment le monde a changé depuis sa disparition, il lui donne des nouvelles des membres de la famille et  il lui parle de son père, qu'il ne nomme jamais comme son mari. 

"Vous suivez des chemins différents. Vous vous rencontrez de temps à autre comme peuvent se combiner sur la grilles des mots croisés deux mots sans aucun rapport entre eux. Vous auriez peut-être divorcé si votre entourage était moins conservateur et si vous aviez un peu plus d'argent."

C'est un roman tendre, où l'on retrouve la capacité d'Alexakis de se raconter en mêlant son actualité d'écrivain en train d'écrire  à ses souvenirs, ses impressions et ses sentiments. Cela tient plus du journal que du roman, avec parfois une petite touche de narcissisme.

lundi 2 janvier 2012

Amélie Nothomb : JOURNAL D'HIRONDELLE, Albin Michel, 2006

Voilà un livre que je ne sais plus par quel bout prendre. L'auteure ne dit-elle pas elle-même que "C'est une histoire d'amour dont les épisodes ont été mélangés par un fou". ?

Un fou qui parce qu'il a perdu toute sensation, tout sentiment même, se lance dans le meurtre sur commande, sans états d'âme, mais pour tenter d'éprouver son corps et... se prouver qu'il est encore en vie.

"Que s'était-il donc passé ? Je me rappelai que mon coeur battait très fort. Mon sang affluait aux endroits importants. Ce qui dominait était le sentiment délectable de l'inconnu : je faisais du neuf, enfin."

Plus il tue, plus il lui faut tuer. Il instaure le "fast-kill" mais refuse de se considérer comme un serial killer : "Je ne préparais pas longuement mes meurtres avec mille détails maniaques, je tuais n'importe que pour obéir à une exigence hygiénique : j'avais besoin de mon assassinat quotidien comme d'autres de leur tablette de chocolat noir."

Il aurait pu continuer encore longtemps comme cela, s'il n'avait tué celle qu'il décide d'appeler hirondelle, celle qui tenait un journal hors du commun des filles de son âge, celle qui a elle-même tué pour préserver l'intimité de ce cahier.

"Un instant, je songeai à remettre le journal intime dans la serviette. Après tout, c'était à que je l'avais trouvé. Je ne pus m'y résoudre. Ce cahier était déjà mon trésor. Et puis, en quoi le chef pouvait-il s'intéresser aux écritures d'une jeune fille qu'il n'avait pas connue et que j'avais tuée ?"

Je ne vous en dis pas plus sur l'intrigue, tant Amélie Nothomb maîtrise la chute de chacun de ses romans. 

J'y ai retrouvé son style inimitable, son sens de la formule et du retournement, son humour grinçant et froid. Bref, un vrai Amélie Nothomb !

mardi 27 décembre 2011

Carlos Ruiz Zafon : LE PRINCE DE LA BRUME, Robert Laffont, 2011


Un livre comme ceux que j'aimais lire lorsque j'étais petite : de jeunes héros, de l'amitié, des mystères, des énigmes, des personnages inquiétants et fantastiques. Il y a longtemps que je n'en ai pas lu, et je me rends compte que j'aime toujours autant la fraîcheur et la naïveté de ces écrits de et pour la jeunesse.

Il faut dire que Carlos Ruiz Zafon excelle dans l'art de la mise en place des personnages et dans celui de nous tenir en haleine par un "scenario" bien ficelé. 

Il s'agit de son premier roman publié, en 1992, dans une édition destinée aux adolescents. On y retrouve déjà les prémisses de tout ce qui m'a ravie à la lecture de L'ombre du vent. 

"Avant de plonger, il échangea un dernier regard avec Alicia. Sur le visage de sa soeur se lisait clairement la lutte entre la volonté de sauver Roland et la panique de voir son frère connaître le même sort. Avant que le bon sens ne les en dissuade tous les deux, Max s'enfonça das les eaux cristallines de la baie. Sous ses pieds, la coque de l'Orphéus s'étendait jusqu'à ce que la vision se trouble. "

Un très bon moment de lecture. 

mardi 6 décembre 2011

Aravind Adiga : LE TIGRE BLANC, Buchet/Chastel, 2008


Balram Halway, dit le Tigre Blanc, écrit pendant sept nuits d'affilée une longue lettre au premier ministre chinois qui va venir en visite officielle en Inde. D'emblée il pose le ton :

"De nos jours il n'y a plus que deux castes : les gros ventres et les ventres creux. Et deux destins : manger ou être mangé".

On n'est pas surnommé le Tigre Blanc pour rien et c'est donc le destin de manger que Balram a choisi. Il expose patiemment, comment, de petit garçon intelligent, mais ne pouvant terminer son école, il devient, petit à petit, l'entrepreneur de sa propre vie, sans rien cacher des sacrifices et des terribles décisions qu'il a dû prendre.

C'est une description terrible et sans concession de ce pays fait du contraste entre les Ténèbres de la misère et la Lumière de la société High Tech. Mais l'auteur, Aravind Adiga, va plus loin et dénonce la système même qui permet le maintien de ces deux castes : celui de la "cage à poules".

"Faites-vous conduire à Old Delhi, derrière la Jama Masjid, et observez comment est confinée la volaille. Des centaines de poules blanchâtres et de coqs bariolés, parqués dans des cages en treillis, aussi entassés que des vers dans un intestin, se béquettent, se chient dessus et se bousculent pour avoir un peu d'air. Sur le comptoir de bois, au-dessus de la cage, un jeune boucher souriant exhibe la chair et les entrailles d'un pulet tout juste évidé et maculé de sang sombre. Dessous, ses congénères sentent l'odeur du sang. Ils voient les boyaux de leur frère. Ils savent que leur tour approche. Pourtant, ils ne se rebellent pas. Ils ne cherchent pas à fuir la cage. 
Dans ce pays, on procède de la même manière avec les êtres humains. (...) 
La grande Cage à poules indienne. Avez-vous l'équivalent en Chine ? J'en doute, monsieur Jiabao. Sinon, vous n'auriez pas besoin du parti communiste pour éliminer les individus, ni d'une police secrète pour opérer des rafles nocturnes dans les maisons et mettre leurs habitants en prison; c'est du moins ce qu'on raconte. Ici, en Inde, nous n'avons pas de dictature. Ni de police secrète.
C'est parce que nous avons la Cage à poules."


C'est un roman passionnant, loin des images d'Epinal de "l'Inde éternelle". De la corruption en passant par le trucage des élections, de l'extrême richesse côtoyant le pire des dénuements,  le tableau que dresse le Tigre blanc à l'attention de son correspondant Chinois, ne correspond certainement pas à ce que le protocole Indien a prévu pour l'accueillir :

"(...)des guirlandes, des statuettes-souvenir de Gandhi en bois de santal et une brochure d'informations sur le passé, le présent et le futur de l'Inde".

Un premier roman, plus que prometteur et qui donne envie de suivre cet auteur. Vivement la traduction de son livre suivant : "Last man in tower".

vendredi 11 novembre 2011

Douglas Kennedy : LES CHARMES DISCRETS DE LA VIE CONJUGALE, Belfond, 2005

Depuis "Cul se sac", je profite de toutes les occasions pour suivre cet auteur dont j'apprécie l'esprit, non dénué d'humour et parfois même d'ironie.

Ce roman-ci n'échappe pas à la "patte" Douglas Kennedy. On y retrouve une fresque sociale de l'Amérique contemporaine, mais cette fois-ci, non pas du côté des traders du "Désarroi de Ned Allen", mais de la gauche post guerre du Viet Nam. 

Le roman nous raconte la vie d'Hannah Buchan, entre deux voyages à Paris. Le premier, auquel elle renonce, à l'âge de vingt ans, de peur de perdre son fiancé étudiant en médecine lui promettant une vie rangée et tranquille, le deuxième, la cinquantaine bien entamée, mais après avoir vu s'écrouler toutes ses certitudes. 

La première partie m'a paru souffrir de quelques longueurs. En revanche, dès qu'il s'agit de faire éclater la crise, Douglas Kennedy entraîne son héroïne, et nous avec, dans le tourbillon d'une descente aux enfers, et dans une critique acerbe de l'Amérique des néo-chrétiens de l'ère G. W. Bush. 

"Le vrai problème, c'était l'homme assis en face de moi à ce dîner. Mon mari durant les trente dernières années. L'inconnu avec lequel j'avais décidé de passer ma vie. Et puis, dans mon sac rangé sous ma chaise de restaurant, il y avait le détonateur : une copie de l'article qui allait être mis en ligne sur Internet le lendemain et exiger une sérieuse explication, au grand minimum. Si l'on me laisse la possibilité de la donner, bien entendu. Et puis il y a un autre problème : le deuxième homme installé de l'autre côté de la table ce soir-là, mon psychorigide de fils qui ne considérait le monde qu'en noir et blanc, en bien et en mal. Quel déchirement, de constater que l'enfant que vous avez élevé, auquel vous avez toujours souhaité le meilleur de la vie, ne partage rien de commun avec vous ! Toutes ces années pour en arriver à cette déchirure, alors qu'il n'y avait pas eu une seule crise précise, circonstanciée, un seul point de rupture qui pouvait expliquer un tel fossé entre nous... Et ça me stupéfiait."

Un bon roman, agréable à lire, mais pas le meilleur de cet auteur.

mercredi 26 octobre 2011

David Sedaris : JE SUIS TRES A CHEVAL SUR LES PRINCIPIES, Ed. de l'Olivier, 2009


Un livre laissé par un de mes hôtes et dont la quatrième de couverture promet "un concentré d'humour scabreux et de situations désopilantes".  Je m'y suis donc lancée avec enthousiasme, pensant passer un bon moment sur la plage.
Et bien ! Voilà, près d'un mois que je le traîne ! Après une ou deux pages, je m'ennuie, je suis distraite, ou... je le laisse tomber sur l'oreiller et je m'endors.

Vingt petites histoires, autobiographiques on le suppose, mais qui n'arrivent pas à dresser le portrait de cet auteur. Vingt petites histoires, pas spécialement intéressantes, pas spécialement drôles. Vingt petites histoires, qui même si elles figuraient dans un blog, ne saurait retenir le lecteur. Alors, les publier ? On est bien loin de la littérature, et tout autant du sketch, la chute n'étant pas toujours au rendez-vous. 

La seule phrase qui m'ait fait rire c'est celle que j'ai citée dans mon autre blog. Elle appartient à la dernière partie du livre, qui nous conte, à nouveau en une kyrielle d'anecdotes, le mois que Sedaris a passé au Japon, pour s'empêcher de tourner en rond lorsqu'il a décidé d'arrêter de fumer.

La seule chose positive que je retiendrai, c'est que l'homosexualité du protagoniste, pour une fois, n'est pas du tout le sujet du livre, et si elle est mentionnée, ce n'est que parce qu'il se trouve qu'il partage sa vie avec un autre homme. 

Je suis certainement passée à côté de cet auteur, même si sa grand-mère grecque et sa façon de jeter ses déchets par la fenêtre de la voiture, me rappelle forcément quelque chose !

lundi 26 septembre 2011

Arnaldur Indridason : HYPOTHERMIE, Métailié, 2010


Je lis très peu de polars et connais donc mal ce genre. C'est donc tout à fait par hasard que je suis tombée sur ce livre, que je n'ai pas écarté d'emblée, à cause de l'origine de l'auteur, l'Islande.

En parcourant le net je m'aperçois qu'Arnaldur Indridason est un auteur renommé de romans policiers et que le héros d'Hypothermie, semble être le commissaire fétiche de ses précédents livres. 

Bien que l'enquête ait conclu à un suicide, la mort de Maria, retrouvée pendue dans le chalet d'été de la famille ne semble plus si claire au commissaire Erlendur, depuis qu'il a écouté la cassette que la meilleure amie de Maria lui a fait parvenir. Il s'agit de l'enregistrement de l'entretien que cette dernière a eu avec un médium peu après la mort de sa mère.

Extrêmement bien construit, Hypothermie nous emmène dans la recherche de la "vérité" sur la vie après la mort, que ce soit au moyen de médiums ou d'expériences médicales, pas très légales. Mais l'auteur ne se borne pas à dérouler le fil du suspens - bien gardé jusqu'au bout de l'enquête - il mêle également les propres sentiments et motivations du commissaire qui a, lui aussi, perdu un être cher. 

C'est un bon livre, qui nous tient en haleine,  mais décidément, je n'arrive pas à m'enthousiasmer pour un polar.

samedi 17 septembre 2011

Lyonel Trouillot : LES ENFANTS DES HEROS, Actes Sud, 2002


Terrible histoire que celle que raconte Lyonel Trouillot dans ce livre-ci.  Deux enfants des bidonvilles de Port au Prince s'enfuient de chez eux après avoir tué leur père. 

C'est le gamin qui parle. C'est avec sa vision à lui que l'on découvre, petit à petit, comment Mariéla, sa sœur de 16 ans, en arrive à frapper, frapper ce géant de boxeur (raté) qui ne leur sert pas de père.

Lumineuse histoire aussi, car c'est à travers les yeux du petit que l'on découvre la famille, les amis et surtout, surtout, l'amour indéfectible, mélange d'admiration et de besoin de protection,  qui le lie à sa sœur.


"Le rideau tiré, Mariéla se couchait la première, sur le dos, les bras repliés sous sa nuque. Elle regardait le plafond, ou au-delà, vers les étoiles. Et je la regardais. Dès qu'on rentrait dans la maison, elle devenait mon paysage. Puis je la rejoignais. Nous faisions le compte-rendu de la journée et répétions nos rêves. Nous les préparions toujours la veille, dans le noir. On ne peut pas faire confiance au sommeil. Des fois, le sommeil n'offre rien, avare comme une terre sèche. Il existe des nuits chiches qui n'attirent pas les rêves. Nous préparions les nôtres avant de nous laisser tromper par le sommeil."

Cette cavale durera trois jours avant qu'ils ne soient arrêtés et séparés. Trois jours de complicité, de souvenirs, de doutes, de questions : "Mais si c'est pas une chose qui s'est passée toute seule, si c'est sa mort que nous voulions, nous sommes peut-être des assassins ?"


Un livre fort et prenant, loin des images toutes faites que l'on peut avoir sur Haïti et sa misère. Un livre profond plein d'espoir tant la candeur du gosse porte en elle la force de la confiance qu'il a envers cette fille qui a su dire non. 

Je découvre cet auteur et je suis sûre d'y revenir.

lundi 12 septembre 2011

Alain Claude Sulzer : UN GARCON PARFAIT, Actes Sud, 2008

Premier roman de cet auteur traduit en français, il fut pour moi la découverte d'Alain Claude Sulzer, auteur Suisse allemand, né à Bâle en 1953.

Ernst est serveur dans un grand hôtel des bords du lac de Brienz, et a une parfaite maîtrise de son métier, qu'il pratique en artiste perfectionniste. Cela donne à Sulzer l'occasion de revisiter ces lieux de résidence réservés à une population privilégiée, souvent étrangère, et de rappeler les règles en vigueur qui régissaient - et régissent certainement encore - les relations entre le personnel et les clients des hôtels de luxe.

"Il était recommandé de traité les clients qui voyageaient seuls avec une prévenance particulière, ne serait-ce que parce qu'ils donnaient les meilleurs pourboires. Contrairement aux couples qui, pendant la journée, étaient occupés à surveiller leurs enfants, les solitaires avaient tendance à bavarder avec le personnel, on échangeait des paroles aimables dans les couloirs, dans la spacieuse cage d'escalier circulaire, le matin sur la terrasse, l'après-midi au jardin. Comme il 'était pas rare que les conversations s'éternisent, il fallait ensuite se dépêcher de finir ses autres tâches, sans avoir l'air de se presser, ni donner l'impression aux clients qu'ils vous avaient fait perdre votre temps. (...)
Un h0chement de tête ou le léger détournement du corps suffisaient à signaler que le client souhaitait mettre fin à la conversation.  C'était alors à l'employé de réagir de façon conséquente, ni précipitée ni trop mesurée. Tout cela, on l'apprenait par l'expérience et l'empathie, après les premiers faux pas d'usage. C'était à chacun de développer un juste instinct des désir du clients."

Grand Hôtel de Giessbach, hôtel dans lequel l'auteur situe son roman

Lorsque le 15 septembre 1966, Ernst reçoit une lettre de New York, il ne l'ouvre pas tout de suite, il tente de se préserver, mais quoiqu'il fasse, son passé qui n'a cessé de le hanter sourdement,  remonte à la surface et chaque détail, chaque moment partagé avec Jacob est ravivé. Et Sulzer nous raconte l'histoire d'une passion folle, d'une passion interdite, secrète, discrète mais.... peut-être pas partagée.

"Ernest ne s'était pas attendu à cela. Au cours d'une promenade au bord du lac, c'était un dimanche après-midi de juillet, presque deux mois jour pour jour après son arrivée à Giessbach, Jacob avait sans prévenir passé son bras gauche autour de l'épaule d'Ernest et embrassé celui-ci en marchant. (...) Jacob n'embrassait pas Ernest comme un frère, il ne l'embrassait pas comme on embrasse son père ou sa mère. Il l'embrassait comme le ferait un amant, sans gêne et sans crainte, avec une certaine maladresse aussi car il n'avait probablement pas eu souvent l'0ccasion de s'entraîner à le faire."

Plaçant la rencontre des deux amants au moment de la montée en puissance de Hitler, il introduit le contexte politique de l'époque en la personne de Julius Klinger, écrivain allemand, qui se réfugie à Giessbach  après sa dénonciation du nouveau régime.

"Aux yeux des émigrés qui, à son arrivée, se tenaient dans le hall de l'hôtel et l'applaudissaient, il représentait les vraies valeurs de ce pays qu'ils avaient dû quitter à contrecœur. Il ne s'était laissé impressionner ni par les flatteries de la part du régime ni pas les tentatives de faire pression sur lui".

Mais si l'arrivée de Kingler rassure ses compatriotes sur la justesse de leur choix, elle marque aussi le début de la trahison amoureuse de Jacob.

C'est un roman magnifique, profond et dense mais qui, de par la qualité du style délié et précis, se lit d'une traite et nous réserve jusqu'à la fin des surprises quant aux caractères des personnages. 

A lire, absolument.
Ce livre a reçu le prix Médicis étranger et cette fois-ci, je trouve ce prix totalement mérité.

jeudi 8 septembre 2011

David Foenkinos : LA DELICATESSE, 2009


Une histoire banale, peut-être trop (?), mais racontée avec délicatesse, justement. Et cela fait toute la différence. 

On se prend de sympathie pour Nathalie, qui, après avoir vécu le parfait amour avec son mari rencontré par hasard, se retrouve veuve, incapable de renouer avec la réalité, et surtout de se permettre une nouvelle vie sentimentale.

Les relations entre les personnes sont traitées de manière légère, les réactions des individus, parfois inattendues et on prend du plaisir à lire ce roman de David Foenkinos.


De là, à recevoir autant de prix littéraires ... 

jeudi 1 septembre 2011

Mathias Enard : PARLE-LEUR DE BATAILLES, DE ROIS ET D'ELEPHANTS, Actes Sud, 2010


La récente découverte de l'esquisse d'un pont au dessus de la Corne d'Or, esquisse signée de Michel-Ange, est certainement  à l'origine de ce roman, très spécial.

Par petites touches, Mathias Enard nous conte le séjour de l'artiste dans la capitale de l'empire Ottoman et cela lui donne l'occasion de nous parler de batailles (et de rivalités), de rois (et plus particulièrement d'un sultan et d'un pape) et d'éléphants (ceux que Michel-Ange dessine tout en cherchant l'inspiration).  

Il y est question du rapport aux puissants ("Turcs ou romains les puissants nous avilissent"), mais aussi du rapport de l'artiste à sa création : de la nécessité, pour ce dernier, de s'imprégner de l'atmosphère de la ville, de ressentir, de divaguer, pour arriver à concevoir, à visualiser ce pont que lui a commandé le sultan Bazajet II. 

"En retraversant la Corne d'Or, Michel-ange a la vision de son pont, flottant dans le soleil du matin, si vrai qu'il en a les larmes aux yeux. L'édifice sera colossal sans être imposant, fin et puissant. Comme si la soirée lui avait dessillé les paupières et transmis sa certitude, le dessin lui apparaît enfin.
Il rentre presque en courant poser cette idée sur le papier, traits de plume, ombres au blanc, rehauts de rouge.
Un pont surgi de la nuit, pétri de la matière de la ville".

Et puis, il y a l'amour. L'amour de Michel-Ange pour une chanteuse et surtout l'amour inavoué du poète Mesihi pour le génie.
"Dissimulé par les embarcations, Mesihi s'est vite retourné. Il ne souhaite pas observer plus longtemps, il n'y a plus rien à voir : des rames sombres qui frappent les flots obscurs, une voile carrée dont la blancheur ne parvient pas à déchirer la nuit.
Il va aller se perdre dans les rues de la ville, se perdre dans les bouges de Tahtakale; pour tout souvenir de Michel-Ange, il garde le dessin d'un éléphant, et surtout, dans un repli de son vêtement, la dgue noire et or qui lui brûle à présent de ventre comme si elle était chauffée à blanc."
Si j'ai dit que je trouvais ce roman spécial, c'est que le style de Mathias Enard, dépouillé, presque froid, ne correspond pas à la force des sentiments et à la passion qui anime les protagonistes. Quand je dis qu'il "peint" cette histoire par petites touches, ces dernières sont tellement légères, tellement éthérées qu'elles manquent de corps, je devrais dire de chair. 

J'ai eu plus l'impression de lire une construction intellectuelle, certes excessivement bien montée, mais pas un roman dont le sujet se serait imposé à l'auteur.

mardi 30 août 2011

Yasmina Khadra : L'ATTENTAT, Julliard, 2005


Sans jeu de mots, ce roman, vous explose en pleine figure ! Khadra lance son personnage principal à la poursuite de l'incompréhensible : comment une femme, SA femme, pas spécialement pratiquante, peut se transformer en bombe humaine et se faire éclater au milieu d'un groupe d'enfants en plein Tel-Aviv ?

L'auteur n'a pas choisi la facilité, car il se refuse à céder aux schémas préétablis, aux idées toutes faites et à l'enfermement des gens dans des catégories standardisées.
Le JE du roman est un chirurgien palestinien qui a choisi de s'installer à Tel Aviv et de s'intégrer à la vie israélienne au point d'en prendre la nationalité et d'oublier ses origines et surtout d'ignorer la situation de ses compatriotes, de l'autre côté du mur.  Un peu comme si le fait de sauver des vies à longueur de journée, l'en dédouanait. Il faut croire que ce n'est pas le cas de sa femme !

"Le capitaine Moshé et ses assistants me tiennent en éveil vingt-quatre heures d'affilée. Les uns après les autres, il se relaient dans la pièce sordide où se déroule l'interrogatoire. Cela se passe dans une sorte de trou à rat au plafond bas et aux murs insipides, avec une ampoule grillagée au-dessus de ma tête dont le grésillement continu est en passe de me rendre fou. Ma chemise trempée de sueur me ronge le dos avec la voracité d'un bouquet d'orties. J'ai faim, j'ai soif, j'ai mal et nulle part je ne vois le bout du tunnel. On a dû me porter par les aisselles pour m'emmener pisser. J'ai vidé la moitié de ma vessie dans mon caleçon avant que je parvienne à ouvrir la braguette. Pris de nausée, j'ai failli me casser la figure sur le bidet. On m'a carrément traîné en me ramenant dans ma cage. Ensuite, de nouveau le harcèlement, les questions, les coups de poing sur la table, les petites gifles pour m'empêcher de tourner de l'oeil.
Chaque fois que le sommeil fausse mon discernement, on me secoue de la tête aux pieds et on me soumet au zèle d'un officier frais et dispo. Les questions sont toujours les mêmes. Elles résonnent dans mes temps comme de sourdes incantations."

Convaincus de sa non implication dans l'attentat, il est relâché et c'est là qu'il décide de passer le mur, au sens propre et figuré. Il se rend dans les territoires occupés à la recherche des dernières personnes que sa femme a rencontrées, à la recherche de ceux qui l'ont poussée à commettre l'innommable.  

Et là, le roman bascule dans ce qui devient un retour sur soi, une recherche de ses origines, de son identité profonde. Il cherche, non sans mal à approcher des responsables islamistes, des imams au prêche vaindicatif. Il est trimbalé, d'une faction à une autre, menacé de mort, car soupçonné d'être un espion du Shin Beth. Et puis lorsqu'il obtient finalement un entretien :

"(...) - Tu voulais rencontrer un responsble de notre mouvement. C'est fait. Maintenant, tu vas rentrer à Tel-Aviv et tirer une croix sur cette entrevue. Autre chose _ personnellement, je n'ai pas connu ta femme. Elle n'agissait pas sous notre bannière, mais nous avons apprécié son geste.
Il lève sur moi des yeux incandescents.
- Une dernière remarque, docteur. A force de vouloir ressemble à tes frères d'adoption, tu perds le discernement des tiens. Un islamiste est un militant politique. Il n'a qu'une seule ambition : instaurer un Etat théocratique dans son pays et jouir pleinement de sa souveraineté et de son indépendance... Un intégriste est un djihadiste jusqu'au-boutiste. Il ne croit pas à la souveraineté des Etats musulmans ni à leur autonomie. Pour lui, ce sont des Etats vassaux qui seront appelés à se dissoudre au profit d'un seul califat. Cr l'intégriste r'eve d'une ouma une et indivisible qui s'étendrait de l'Indonésie au Maroc pour, à défaut de convertir l'Occident à l'islam, l'assujettir ou le détruire... Nous ne sommes ni des islamistes ni des intégristes, docteur Jaafari. Nous ne sommes que les enfants d'un peuple spolié et bafoué qui se battent avec les moyens du bord pour recouvrer leur patrie et leur dignité, ni plus ni moins.
(...) Quelle vérité tu veu connaître, docteur Amine Jaafari ? Celle de l'Arabe qui pense qu'avec un passeport israélien il est sorti de l'auberge ? Celle du bougnoule de servie par exellence que l'on honore à tout bout de champ et que lon convie à des récepitons huppées pour montrer aux gens combien on est tolérant et attentionné ? Celle de quelqu'un qui, en tournant sa veste, croit retourner sa peau et réussir la plus prfaite des mues ? c'est cette vérité que tu cherches ou est-ce celle-là même que tu fuis ? "
La quête du Dr. Jaafari reste presque jusqu'au bout, une quête personnelle : "Comment a-t-elle pu me trahir ?", mais l'Histoire, celle avec un grand H, le rattrape alors qu'il est dans son village natal.

C'est un très beau roman, qui se lit d'une traite, qui nous raconte différemment une histoire que l'on voit, trop souvent, dans les journaux télévisés.

jeudi 25 août 2011

Louis Aragon : LE COLLABORATEUR et autres nouvelles, Gallimard, 1980



Publiées clandestinement pendant la guerre dans le recueil "Servitudes et grandeurs des Français", Aragon choisit de donner la parole a ceux qui ne sont pas du bon côté. 

Dans Les rencontres il nous raconte le parcours de Julep, journaliste débutant,  qui faute de se faire un nom dans son métier, s'intéresse aux courses de vélo. Bien avant la guerre, au Vel d'Hiv, il fait la connaissance d'Emile, ouvrier communiste, qui le bouscule dans ses convictions, sans pour autant le convaincre. Mais, au fil des années, ils sont amenés à se rencontrer, souvent par hasard, et peu à peu, Julep va prendre conscience de la nécessité de ne "jamais trahir les copains."

"C'est terrible... aussi est-ce raisonnable de faire grève ?" Emile d'abord ne répondit pas. Puis il me regarda bien : "Monsieur Julep, dit, on est pas des Boches.... Raisonnable ? S'agit pas d''etre raisonnable... Faut chasser les Boches... vous vous souvenez de 36 ? Alors, vous m'avez demandé puirquoi je faisais grève... Eh bien ! aujourd'hui non plus on ne peut pas trahir les copains... Et quand un tombe, il faut qu'il y en ait dix autres qui se lèvent". C'était un énorme feldwebel qui passait entre nous, sentant cette odeur paticulière de la soldatesque allemande, avec un de ces visages sans expression dont ils ont le secret. "Ils sont bien habillés", dit Emile, et il parla d'autre chose." 

Dans Le collaborateur, Aragon nous parle de Grégoire Picot, un réparateur de radio, qui a bien du travail, puisque tout le monde écoute la radio anglaise ! Il ne trouve rien à redire à l'occupation allemande. Elle est logique.

"C'était vrai que, dans le quartier, des tas de gens avaient varié d'opinion, depuis le 11 novembre. Grégoire Picot n'était pas comme ça, lui : il ne tournait pas sa veste toutes les cinq minutes. Une occupation, c'est une occupation, ça ne peut pas aller sans inconvénients, il fallait s'y attendre".

Et pourtant, M. Grégoire, lui aussi, changera de camp alors qu'en toute "logique" pourtant, l'armée allemande fait respecter le couvre-feu qu'elle vient d'instaurer dans la petite ville.
Quant à la troisième nouvelle, Le droit romain n'est plus, il nous raconte l'ennui de Fraülein Lotte Müller, secrétaire dans l'armée d'occupation. Elle  officie auprès du commandant Von Lüttwitz-Randau, juge, chargé d'appliquer le nouveau droit germanique. Tout est dans la norme, jusqu'au jour, où Lotte et son commandant se trompent de train...

"Le Commandant n'est pas très drôle, mais on voit du monde au tribunal, des gens qu'on ne verrait pas sans ça. Des Français, des communistes, des assassins. Aussi des soldats à nous, qu'on a pris à faire ce qu'il ne faut pas, les déserteurs. C'est curieux, je déteste les déserteurs, mais ils m'intéressent".

Dans une note écrite en 1964, Aragon écrit : "Il est difficile à l'aueur de relire cette dernière nouvelle, écrite dans la colère d'un temps où les faits parlaient plus haut que le sens humain.(...) Les combattants de la patrie avaient-ils raison dans chaque mot employé ?"

Ce qui est remarquable, justement, c'est que ces trois nouvelles prennent le contre-pied du "politiquement correct" de l'époque. Aragon n'hésite pas à montrer à quel point, de quelque bord qu'il soit, l'homme pris dans l'engrenage de la guerre est d'abord une victime. Il refuse de le juger et reste "sans haine pour le peuple allemand" et pour le collaborateur ou le simple suiveur.