jeudi 25 août 2011

Louis Aragon : LE COLLABORATEUR et autres nouvelles, Gallimard, 1980



Publiées clandestinement pendant la guerre dans le recueil "Servitudes et grandeurs des Français", Aragon choisit de donner la parole a ceux qui ne sont pas du bon côté. 

Dans Les rencontres il nous raconte le parcours de Julep, journaliste débutant,  qui faute de se faire un nom dans son métier, s'intéresse aux courses de vélo. Bien avant la guerre, au Vel d'Hiv, il fait la connaissance d'Emile, ouvrier communiste, qui le bouscule dans ses convictions, sans pour autant le convaincre. Mais, au fil des années, ils sont amenés à se rencontrer, souvent par hasard, et peu à peu, Julep va prendre conscience de la nécessité de ne "jamais trahir les copains."

"C'est terrible... aussi est-ce raisonnable de faire grève ?" Emile d'abord ne répondit pas. Puis il me regarda bien : "Monsieur Julep, dit, on est pas des Boches.... Raisonnable ? S'agit pas d''etre raisonnable... Faut chasser les Boches... vous vous souvenez de 36 ? Alors, vous m'avez demandé puirquoi je faisais grève... Eh bien ! aujourd'hui non plus on ne peut pas trahir les copains... Et quand un tombe, il faut qu'il y en ait dix autres qui se lèvent". C'était un énorme feldwebel qui passait entre nous, sentant cette odeur paticulière de la soldatesque allemande, avec un de ces visages sans expression dont ils ont le secret. "Ils sont bien habillés", dit Emile, et il parla d'autre chose." 

Dans Le collaborateur, Aragon nous parle de Grégoire Picot, un réparateur de radio, qui a bien du travail, puisque tout le monde écoute la radio anglaise ! Il ne trouve rien à redire à l'occupation allemande. Elle est logique.

"C'était vrai que, dans le quartier, des tas de gens avaient varié d'opinion, depuis le 11 novembre. Grégoire Picot n'était pas comme ça, lui : il ne tournait pas sa veste toutes les cinq minutes. Une occupation, c'est une occupation, ça ne peut pas aller sans inconvénients, il fallait s'y attendre".

Et pourtant, M. Grégoire, lui aussi, changera de camp alors qu'en toute "logique" pourtant, l'armée allemande fait respecter le couvre-feu qu'elle vient d'instaurer dans la petite ville.
Quant à la troisième nouvelle, Le droit romain n'est plus, il nous raconte l'ennui de Fraülein Lotte Müller, secrétaire dans l'armée d'occupation. Elle  officie auprès du commandant Von Lüttwitz-Randau, juge, chargé d'appliquer le nouveau droit germanique. Tout est dans la norme, jusqu'au jour, où Lotte et son commandant se trompent de train...

"Le Commandant n'est pas très drôle, mais on voit du monde au tribunal, des gens qu'on ne verrait pas sans ça. Des Français, des communistes, des assassins. Aussi des soldats à nous, qu'on a pris à faire ce qu'il ne faut pas, les déserteurs. C'est curieux, je déteste les déserteurs, mais ils m'intéressent".

Dans une note écrite en 1964, Aragon écrit : "Il est difficile à l'aueur de relire cette dernière nouvelle, écrite dans la colère d'un temps où les faits parlaient plus haut que le sens humain.(...) Les combattants de la patrie avaient-ils raison dans chaque mot employé ?"

Ce qui est remarquable, justement, c'est que ces trois nouvelles prennent le contre-pied du "politiquement correct" de l'époque. Aragon n'hésite pas à montrer à quel point, de quelque bord qu'il soit, l'homme pris dans l'engrenage de la guerre est d'abord une victime. Il refuse de le juger et reste "sans haine pour le peuple allemand" et pour le collaborateur ou le simple suiveur. 

2 commentaires:

  1. Merci de me rappeler que j'aime Aragon et que je n'ai rien lu de lui depuis bien longtemps...
    Bonne journée, Amartia.
    Norma

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  2. Moi aussi, je l'avais délaissé, mais quel plaisir de retrouver le poète, même lorsqu'il écrit en prose. Ces nouvelles sont un bon moyen de renouer avec sa belle écriture.

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