samedi 6 août 2011

Jean Teulé : CHARLY 9, Julliard, 2011


A la lecture du titre, on comprend aisément que Jean Teulé n'a pas voulu faire œuvre d'historien pour nous raconter le drame de ce roi-là. Il y a même de la sympathie de sa part, dans ce diminutif et ce numéro qui renonce aux chiffres romains. 

Si le nom de Charles IX nous est connu, c'est bien sûr, à cause du massacre de la St Barthélémy, mais un massacre dont Jean Teulé "l'absout", non pas en catholique fanatique, mais parce qu'il en fait reposer l'entière responsabilité sur Catherine de Médicis et son entourage et surtout, parce que ce roi calamiteux ne s'en est jamais remis et qu'il en est devenu fou. 


C'est cette descente aux enfers qui nous est contée, non sans humour, ma foi. Des hallucinations acoustiques - Charly entend continuellement les cris des suppliciés - aux visuelles -   du sang coule de tout ce qu'il touche - en passant par les parties de chasses aux lapins et même au cerf à l'intérieur même du palais du Louvre, rien ne lui est épargné. 

Édouard Debat-Ponsan, 1880

Se méfiant de tous, il ne trouvera de réconfort qu'auprès de sa nourrice et de sa maîtresse. Mais rongé par les remords et atteint d'une maladie, ou d'un empoisonnement par sa propre mère - qui lui fait transpirer le sang, il meurt une année après le massacre, en 1572, alors qu'il n'a que 23 ans.

Ce qui frappe - et c'est assez rare pour le souligner, c'est que Jean Teulé traite ce sujet, sans aucune allégeance, comme si ce Charles IX n'était qu'un quidam comme vous et moi. Il ne cherche ni à la défendre, ni à l'accabler, ni surtout à sauver une certaine idée de la fonction royale.  Finalement il nous raconte l'histoire d'un type qui joue de malchance et qui n'avait pas demandé à naître roi.

Le style est toujours truculent et la recherche des jurons de l'époque est à relever. Mais je n'ai pas retrouvé le souffle de "Je Villon" ou de "Mangez-le si vous le voulez". On se perd parfois dans le rappel de l'origine du muguet du premier mai ou du poisson d'avril et le rythme s'en trouve cassé. Mais de là à déconseiller ce roman... il y a un pas que je ne franchirai pas.

jeudi 4 août 2011

Jean Teulé : MANGEZ-LE SI VOUS VOULEZ, Juillard, 2009


"Je me suis laissé entraîné." Voilà toute l'explication qu'a pu donner l'un des habitants de Hautefaye, lorsque, en 1870, il passa en jugement devant la cours d'assises de Dordogne, pour avoir participé, 4 mois plus tôt, au massacre d'Alain de Monèys.

Dans "Mangez-le si vous voulez", Jean Teulé reprend ce fait divers et nous raconte par le menu, comment, suite à un méprise, tout un village - bien peu ont essayé de le sauver - tout un village donc, s'est rendu coupable du meurtre d'un de leurs voisins pourtant connu pour ses bienfaits. 

Son récit est d'autant plus efficace que par moment il se place dans la tête du supplicié.

"Il croit vivre un cauchemar. Il cherche autour de lui un visage qui ne serait pas empli de haine. Antony s'est fait happer par le col et a été rejeté en arrière par la foule : "Fous le camp, toi !". Dans la vie d'Alain, il n'est rien arrivé de plus masque et tambour basque. C'est un joli pêle-mêle de ballet turc. Il a beau faire la paix partout : "Mes amis, mes amis !...", il ne reçoit que des insultes. Le public mâchonne sa gloire. Orage de colère et tourbillon d'injures ! Ah, malheur à celui pris dans cet affreux pot... Vaudrait mieux un ours et les jeux de sa patte. Des badines traîtresses lui cinglent les joues. Coups de fouets, cravaches, son habit a maintenant quelque détail blagueur, un bouton manque. Un fil dépasse. D'où vient cette tache ?  - ah ça, mal venue. Un coup d'aiguillon enfonce son canotier sur les yeux. Des gens crient : "Bravo, bien visé !" Il veut remettre son chapeau. On lui arrache. Le canotier vole dans la foule. Ils se le passent, se le disputent, s'en coiffent."

Il n'essaie pas  d'expliquer le phénomène, il se contente de décrire la situation : défaite contre les Prussiens, sècheresse, pauvreté. Il dresse un constat navrant de la bêtise crasse dans laquelle était maintenue la populace, bonne à fournir la chair à canon. 

Mais Jean Teulé semble nous lancer un avertissement : tout pourrait à nouveau recommencer. En effet, alors que six mois après les événements, l'on retrouve le corps d'Anna, une jeune femme du village secrètement amoureuse d'Alain de Monèys, qui s'est vraisemblablement suicidée alors qu'elle était enceinte, voilà la réaction de son oncle :

"Le paysan, pris dans une sorte d'enchantement, en arrive à :

- C'est un lébérou !... Suivant son maléfice, corps enveloppé d'une fourrure, il se sera jeté sur le dos de la petite, l'aura mise enceinte, et aura repris la figure innocente d'un voisin des hameaux. Il faudrait savoir qui c'est - lequel d'entre nous - et lui faire sa fête à celui-là, à ce Prussien ! A coups de bâton, à coups de !.... Ah, moi, je te le !..."

J'aime décidément beaucoup le style et le ton de Jean Teulé. Malgré l'horreur des faits, il ne manque pas d'humour et ne nous fait pas oublier que ceux qui ont commis l'incroyable n'étaient en somme que des humains.

"Mangez ! Mangez, les petits. Ces temps-ci, ce n'est pas tous les jours qu'on peut mettre quelque chose sur votre pain... Soufflez dessus. C'est chaud".

lundi 1 août 2011

Maxence Fermine : AMAZONE, Albin Michel, 2004


Entre Fitzcarraldo et Novecento, Maxence Fermine, nous conte l'histoire du seul Noir de toute l'Amazone qui joue sur un piano blanc, à la dérive sur le Rio Négro, aux confins de la Colombie et du Vénézuella, perdu dans la forêt amazonienne.

Echoué au milieu de nulle-part - "ce n'était pas à proprement parler une tarvene, juste un amas de planches rongées par l'humidiét, brûlées par le soleil, et qui tenait debout par miracle." - il perd son piano au jeu mais gagne l'amitié du barman et du patron. 

Ce n'est que lorsque le "messager" qu'il attendait l'aura retrouvé qu'il révélera à ses nouveaux compagnons la raison de son errance et de la promesse qu'il a faite à sa femme décédée trois ans auparavant.

"Autour de lui s'installa un lourd silence. Pas un homme n'osait proférer la moindre parole, ni même esquisser le moindre mouvement. Le colonel, les lèvres figées en un rictus partagé entre l'étonnement et l'incrédulité, ne savait que dire. Cerveza et Da Silva étaient au bord des larmes. Quant à l'Indien, il était si ému qu'il n'arrivait pas à soutenir le regard de ses compagnons de table.
- C'est la plus belle histoire que j'aie jamais entendue ! s'exclama Da Silva.
Et Cerveza de conclure :
- Je ne savais pas qu'un piano blanc pouvait devenir une preuve d'amour".
Et l'odyssée se poursuit et amène Amazone Steinway à transporter son piano jusqu'au village d'Esmeralda, sur le Cassiquiare.

"Conjuguant leurs efforts, les huit Indiens faisaient tourner le cylindre à l'aide des croisillons de bois. Un tour, un deuxième, un troisième enfin et ils récupéreraient quelques secondes en exhalant l'air de leurs poumons. Les veines saillantes de leurs bras et leurs visages congestionnés démontraient toute la difficulté que requérait un tel exercice. (...) Pourtant, en dépit de toutes ces difficultés, le piano s'élevait dans les airs. Et Amazone Steinway, imperturbable, jouait. Il ne savait s'il faisait cette chose incongrue - jouer de la musique en gravissant une chute d'eau - pour Carmen, pour les Indiens ou pour lui-même, mais il se prêtait au jeu et s'en sortait admirablement." 

Maxence Fermine
On ne peut s'empêcher de penser à Fitzcarraldo, mais on est bien loin de la furie de Klaus Kinski interprétant le rôle de l'amateur d'opéra. Non, le ton, le rythme, la poésie de Maxence Fermine, nous font glisser sur ce fleuve au rythme d'un blues, même si, pour atteindre son but, le pianiste devra céder à la folie.

S'il fait partie de jeunes auteurs contemporains à succès,  Maxence Fermine, s'en distingue par un style très personnel, tout en finesse et légèreté. Il se lit facilement et il parvient  dans chacun de ses romans, à créer une atmosphère profondément poétique. A lire absolument.

samedi 30 juillet 2011

Guillaume Musso : L'APPEL DE L'ANGE, XO Editions, 2011

Un homme et une femme se bousculent dans un aéroport, leurs téléphones mobiles tombent, en les récupérant il les échangent et ne s'en aperçoivent qu'une fois arrivés, l'une à Paris, l'autre à San Francisco. A partir de là, Musso crée une intrigue invraisemblable, au vrai sens du terme. 

J'ai dû me forcer à terminer ce roman qui tient plus de la construction de mécano que de la littérature. Si l'on peut parler du fil conducteur de certains romans, là, il s'agit de la  corde d'amarrage d'un paquebot ! Autant j'aime les livres construits, autant je déteste ne voir que l'armature de cette construction. 

L'écriture de Musso tient plus du truc : il faut retenir le lecteur, comme on retient le téléspectateur à la fin de chaque épisode d'une série, que de l'expression : "j'ai quelque chose à dire". Et du coup, il se laisse aller à la facilité de phrases toutes faites : lorsque son héros rencontre une femme blonde à l'accent autrichien, elle ressemble forcément  à ??? A Romy Schneider, bien sûr,  pas besoin de chercher plus loin ! Eh bien c'est cela que je n'ai pas aimé, Musso ne cherche jamais plus loin, en tout cas, s'il a cherché, il n'a pas dû trouver !

Encore un auteur que je ne connaissais pas et dont je n'avais pas entendu parler, du fonds de ma Grèce ! Un comble, je l'ai compris en tapant Musso sur google. D'ailleurs, je me rends compte qu'un autre de ses romans traîne dans ma bibliothèque (à lire), roman que j'ai dû recevoir il y a déjà quelques temps et que, allez savoir pourquoi ?, je n'avais pas encore eu la curiosité d'ouvrir. Mais comme je n'aime pas "condamner" un auteur à la lecture d'un seul de ses livres.... Je le lirai peut-être un de ces jours.... à la plage !






lundi 25 juillet 2011

Stephen King : SAC D'OS, Albin Michel, 1999


Première fois que je lis un roman de Stephen King ! Je me rends compte en consultant sa bibliographie, que j'ai vu nombre de films adaptés de ses romans, dont plusieurs m'avaient beaucoup plu ! Mais, je ne sais pourquoi, peut-être parce que les histoires de revenants ne sont pas ma tasse thé, peut-être aussi parce que j'associais cet auteur à l'adolescence, je n'avais jamais pris la peine d'en ouvrir un. Voilà qui est fait, grâce à ma belle-fille qui en est folle !

Je dois bien avouer que c'est une bonne surprise, et même un très bonne.  Cela commence comme un roman classique écrit à la première personne. Un romancier à succès perd subitement sa femme et se retrouve confronté à "l'angoisse de la page blanche". S'il trompe son monde pendant plus de quatre ans grâce à des manuscrits qu'il avait en réserve, le jour où il envoie à son éditeur le dernier d'entre eux, l'oblige à réagir. Il décide de se retirer dans la maison de campagne où il n'est plus retourné depuis la mort de sa femme, maison qui porte le nom d'une chanteuse de blues, morte assassinée avec son enfant, au début du siècle dernier.
Il fait par hasard (?) la rencontre d'une petite fille et de sa mère et se lie d'amitié avec elles. Il décide d'aider la jeune femme dans son combat contre le grand-père de la petite qui prétend lui enlever la garde de son enfant. Il retrouve goût à l'écriture. 

Stephen King
Mais au fil des jours, il lui semble déceler une, voire plusieurs présences dans la maison. Et c'est là que, mine de rien, le roman bascule dans le roman de suspens, de revenants et d'horreur.  Par une construction magistrale, on découvre, petit à petit, les liens qui l'unissent, non seulement à cette petite fille, mais également à cette ancienne chanteuse de blues.

"Je la promenai comme on est censé le faire avec les bébés qui ont la colique, Elle comprenait trop de choses pour une fillette de quatre ans et ses souffrances étaient par conséquent plus terribles que ce qu'elles auraient dû être pour une fillette de cet âge. (...) Je la promenai. Je fis les cent pas dans la faible lumière de la pièce. L'éclairage produit par un générateur n'est jamais tout à fait régulier; on dirait qu'il respire et soupire Je fis les cent pas tandis que la cloche de Bunter tintait doucement sans jamais s'interrompre, musique venue de cet univers que nous frôlons parfois mais ne voyons jamais vraiment. Les cent pas dans le vacarme de la tempête. Je crois que je lui chantai quelque chose et je sais que je la touchai avec mon esprit, que nous nous enfonçâmes de plus en plus profondément ensemble dans la zone."

Ce "sac d'os", emprunté à Thomas Hardy, qui y voyait une représentation des personnages de ses romans, passe de la métaphore à la réalité dans un mouvement contraire à celui du roman, qui passe de la réalité au fantastique.

C'est le premier roman de cet auteur, mais assurément, ce ne sera pas le dernier que je lirai.

mercredi 6 juillet 2011

Yachar Kemal: LA TEMPETE DES GAZELLES, (Une histoire d'ïle II), Gallimard, 2010






J'ai reçu ce livre parce que la photo de couverture représente l'îlot du Bourtzi de Nauplie et que par ailleurs, la personne qui me l'a offert sait que j'avais apprécié, il y a longtemps déjà, la série des "Mémed " qui avait rendu célèbre Yachar Kemal, auteur turc, d'origine kurde, né en 1923.

Yachar Kemal
J'ai vite compris que le roman n'a aucun lien avec Nauplie, même si cette ville a également été dominée par l'empire ottoman. En plus, s'agissant du deuxième volet d'une saga qui devrait en compter certainement un troisième encore, j'ai eu de la peine à y entrer. N'ayant pas lu le premier, Regarde donc l'Euphrate charrier le sang, je me suis perdue, au début, parmi tous les personnages. Par ailleurs, la lenteur du récit, l'impossibilité de situer cette île de "Fourmi" sur  une carte... du côté des Dardanelles, en Mer Egée, ne m'ont pas aidée non plus. Moi qui me rappelle avoir dévoré 5 ou 6 romans  de cet auteur, j'ai eu toutes les peines du monde à progresser dans celui-ci.

Et pourtant, le thème m'intéressait au plus haut point, puisqu'il s'agit des conséquences du Traité de Lausanne,  signé en 1923 et qui "réglait" notamment,  l'échange de population entre la Grèce et la Turquie. En Grèce, le sujet est encore très vif et même douloureux parfois, et on feint d'ignorer, en tout cas on ne l'enseigne pas dans les écoles, que les Turcs installés en Grèce, même si c'est dans des proportions nettement moindres,  ont subit, eux aussi, l'exil. 

La Tempête des gazelles (je n'ai pas compris le titre ???) raconte le repeuplement de l'île de Fourmi, vidée de sa population grecque (seul l'un d'entre eux y est resté), repeuplement donc, par des Turcs, victimes des décisions prises par les grandes puissances et provenant de toutes les  provinces de l'ancien empire. Chaque nouvelle arrivée donne lieu au récit des malheurs vécus, des horreurs de la guerre et des séparations, un peu comme une litanie obsessionnelle.

"Pendant qu'il parlait, Kazin Agha gardait toujours à l'esprit la participation de Poyraz au massacre des Yézidis. Et en particulier, l'image horrible des seins coupés des femmes qui remuaient sur le sable brûlant... Pouvait-on faire confiance à un tel homme ? Il s'en voulut de cette dernière pensée. Quand Poyraz lui avait raconté le massacre, il avait manifesté un immense chagrin, sa voix était sanglotante sans que lui-même ait versé la moindre larme, ce qui montrait qu'à l'évidence il souffrait. Accablé de honte, il avait voulu interrompre son récit mais par fierté s'était senti obligé d'aller jusqu'au bout. Lorsqu'il avait eu fini de raconter les faits , plus graves à ses yeux que la  mort, il s'était accoté au mur, épuisé, le visage blanc comme un linge. Bien sûr qu'on pouvait accorder sa confiance à un homme qui souffrait autant."

L'île est présentée comme un paradis sur terre qui offre à ses  quelques habitants un havre de paix, où l'accueil est chaleureux et où tout est mis en commun, où tout est redistribué et où le "A chacun selon ses besoins" est appliqué dans un grand élan de générosité et de solidarité.

"- Vas-y, dame Melek, donne-leur un peu de soupe que tu prélèveras sur notre ration quotidienne... Et moi je pêcherai pour ce garçon des poissons comme il n'en a jamais rêvé, des poissons rouges de la mer Rouge. Chez moi, on m'appelle le maître des pêcheurs de la mer Noire. Si tu ne me laisses pas mourir de faim, je pêcherai pour toi des tonnes de poissons".
Poyraz tendit l'assiette qu'il tenait à la main et dame Melek la remplit.
Quand tout le monde fut rassasié, il se leva.
"Allons-y, dit-il, installons nos amis pour la nuit. Laissons-les prendre tout leur content de sommeil. D'ici deux ou trois jours ils seront de nouveau sur pied."

Le style aussi - est-ce dû à une traduction trop littérale ? -m'a paru vieillot, collant de trop près aux expressions typiquement turques, dans des dialogues alourdis par tous les titres et les politesses que les protagonistes s'adressent les uns aux autres. 

Le seul passage que j'ai lu d'une traite, sans me lasser, est celui du récit d'une légende, qu'un "barde" kurde arrivé récemment dans l'île, conte lors d'une veillée réunissant toute la communauté sous les platanes de la place du village.

Un avis mitigé donc, mais peut-être est-ce également dû au fait que je n'étais pas très disponible tous ces temps derniers.

dimanche 22 mai 2011

Ken Follet : L'HOMME DE SAINT PETERSBOURG, Robert Laffont, 1982




La semaine dernière, une de mes hôtes, grande lectrice, me laisse choisir un roman parmi ceux qu'elle a emmenés pour ses vacances. L'auteur, le titre, la quatrième de couverture... je n'hésite pas.

Après avoir lu  "Les piliers de la terre", je m'attendais à un roman plus profond, plus documenté sur le plan historique et je dois avouer que j'ai été déçue. Ce n'est pas que l'intrigue ne soit pas agréable, mais tout cela manque cruellement d'épaisseur.

Nous sommes en Angleterre, à la veille de la première guerre mondiale et la puissante Albion cherche à conclure une alliance avec la Russie pour contrer les ambitions  hégémoniques de l'Allemagne. Un membre de la noblesse anglaise sera chargé de négocier avec l'envoyé du tsar, qui n'est autre qu'un de ses neveux par alliance. Mais un anarchiste russe, exilé à Genève, va tenter d'empêcher cet accord en tuant le prince Orlov. 

Parallèlement à cette intrigue, on découvre une société anglaise à la charnière entre les contraintes de l'étiquette victorienne et le désir de modernité. Par un artifice, qui tient plus du scénario que du roman, tous les personnages se retrouvent liés par des liens de sang, ce qui entraîne la narration vers un romanesque de facilité.

Un livre pour la plage, sans plus.

vendredi 29 avril 2011

Anne Cuneo : PORTRAIT DE L'AUTEUR EN FEMME ORDINAIRE, Bernard Campiche Editeur, 2009

Alors qu'elle n'a que 40 ans, Anne Cuneo est condamnée par la médecine. Elle sent la mort approcher, alors que sa fille n'a que 9 ans. Ayant elle-même perdu son père à cet âge-là, et ayant toujours regretté de ne pas l'avoir mieux connu, elle décide de permettre à sa fille, le jour où le besoin s'en fera sentir, de connaître et de comprendre cette mère qui risque de disparaître trop tôt. 

Elle entame donc le récit de ses trente premières années, sur le mode linéaire, ce qui, je dois bien l'avouer, est quelquefois un peu longuet. Mais heureusement, elle confronte sa mémoire à celle de sa mère, qui, à 65 ans, a elle aussi raconté sa vie dans un carnet. Ce sont deux mémoires qui se rencontrent parfois, mais qui souvent s'éloignent l'une de l'autre. Par ailleurs, comme je viens de lire le récit autobiographique de son propre frère, Roger Cuneo, l'intérêt ne s'est jamais éteint.

Une petite enfance parisienne d'abord, troublée par la venue du petit frère, puis  italienne ensuite, détruite par l'assassinat du père au sortir de la guerre. Vient ensuite une adolescence passée à l'orphelinat catholique de Lausanne, dont la seule porte de sortie est la lecture en cachette et l'école.

 Puis viennent les rencontres, les amis, les amours et la petite orpheline solitaire se recrée petit à petit un monde, une "famille". Après un premier mariage de très courte durée, elle n'aura de cesse de se découvrir, de s'accepter, de se reconnaître. Trente années douloureuses, mais faites de luttes et d'espoir, trente années qui ont forgé une femme pas si ordinaire que cela.

J'ai personnellement bien connu Anne Cuneo, puisque je l'ai eue comme enseignante de français de 1967 à 1972. C'est elle qui m'a fait découvrir la littérature contemporaine, c'est elle qui m'a donné le goût du cinéma, du théâtre, de la peinture. C'est elle qui m'a appris à douter, à chercher, à ne pas accepter les explications toutes faites, à oser m'exprimer.

Je peux vous assurer qu'à l'époque, c'était tout, sauf une femme ordinaire. D'abord elle avait publié un livre : "Gravé au diamant".  (cliquez pour voir la vidéo d'une interview) Et puis elle faisait scandale dans sa grande cape mauve, dont la minijupe ne dépassait pas. Elle faisait scandale en invitant ses élèves à assister à des pièces du Living Theater, ou en les emmenant à Londres et en les laissant libres de découvrir la ville par eux-mêmes ou en les invitant chez elle, pour une soirée spaghetti. Elle faisait scandale en divorçant et en reprenant son nom de jeune fille ! Bref,  c'était les années 68 et elle était en phase avec cette période. 


Elle a heureusement survécu à son cancer et après avoir publié plusieurs récits d'ordre autobiographique, s'est lancée avec beaucoup de bonheur dans l'écriture de romans "historiques" dont je ne citerai que "Le trajet d'une rivière" et le "Maître de Garamond", dont je vous recommande vivement la lecture.




dimanche 10 avril 2011

Interlude



Pas beaucoup de temps pour lire ces jours-ci, alors en attendant la prochaine présentation, je vous laisse admirer ce superbe collage de Z'AKO, intitulé "Lecture"

https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEg1l2ATNuvfI2ZEx0ueJ7SWwl6K6QHPx1QNV7wGpyAtO9W5QFSNPzo_FZtyf0eUD17rbeNY2Gd1Jg6PrTqpif3634pdeRLtu6OGV-2YkPNBsBAyGhVEiKs3nBsTKFFyEjLSrcve-UTYfoXJ/s1600/10x10+N%25C2%25B011.jpg

samedi 26 mars 2011

Milena Agus : LE MAL DE PIERRES, Liana Levi, 2006

Publié deux ans avant "Battements d'ailes", ce roman raconte déjà, la fascination d'une jeune fille pour une autre femme, en l'occurrence sa grand-mère. Elle nous en dresse un portrait plein d'amour et d'admiration et l'on découvre petit à petit une femme à la fantaisie trop grande pour son époque, et son monde, pour qui l'écriture a été de tout temps, l'échappatoire lui permettant de supporter le rôle qu'on veut la voir jouer au quotidien.

De la jeune fille que l'on bat parce qu'elle écrit des lettres d'amour à ses prétendants, à la grand-mère qui confie, à sa petite fille, l'histoire de son unique amour pour un homme jamais revu, en passant par un mariage de raison, Milena Agus nous parle, sans en avoir l'air, de la lutte de cette femme pour parvenir à se faire aimer. Mais lorsque la narratrice trouve, par hasard, le carnet secret de sa grand-mère, le portrait est remis en question et tout est à reprendre.

C'est le deuxième roman de cette auteure que je lis et j'y ai pris autant de plaisir que la première fois, peut-être même plus, car il me semble plus profond et encore plus personnel. Milena Agus ne dit-elle pas dans un colloque en 2007 :

"J'ai découvert que l'écriture, contrairement à la musique, aux langues, au sport et aux autres matières apprises au lycée, rachète le réel, et d'une façon toute particulière. Prenez quelqu'un que personne n'aime, dans la réalité : si vous le transformez en personnage, vous pouvez le faire aimer beaucoup. J'ai écrit sur des gens qui n'avaient ni chance ni amour dans leur vie, en espérant qu'ils en trouvent au moins auprès de mes lecteurs".

samedi 19 mars 2011

Jacques Chessex : LE DERNIER CRÂNE DE M. DE SADE, Grasset,2009

Voilà un étrange roman, composé de deux parties distinctes, non seulement par l'époque, mais surtout par le style. La première pourrait être comparée à une peinture figurative, la deuxième à une oeuvre abstraite. La césure se fait au moment de l'enterrement de M. de Sade. Il y a vraiment un avant et un après la mort.
Dans la première partie, j'ai apprécié la représentation de ce vieillard (en 1814, à 74 ans, on était très vieux), rongé par la maladie, mais qui se bat jusqu'au bout pour que sa lutte contre la bienséance, contre l'obscurantisme de la religion,   contre la liberté de pensée et de mouvements, lui survive. Alors bien sûr, M. de Sade est dérangeant puisque pour exprimer son rejet de l'ordre établi, il se sert de pratiques sexuelles scandaleuses (à l'époque, mais finalement encore aujourd'hui).
Jacques Chessex nous raconte les derniers mois de ce prisonnier d'exception, sans éviter les côtés scabreux de la déchéance du corps, alors que l'esprit est encore vif.
"Doucet lui applique à la seringue un sédatif anal, M. de Sade a présenté le siège, l'eau chargée de laudanum ruisselle entre les fesses du vieillard qui pousse maintenant de petits cris de chiot, des couinements, un incessant gargouillis de gorge qui répond au gargouillement rectal."
Marquis de Sade
Mais ce qui m'a surtout intéressée, c'est qu'au moment où Chessex écrit ces lignes, il est lui-même en fin de vie, et on ne peut s'empêcher de voir une identification de l'auteur révolté, qu'il a toujours été, avec le divin marquis.
"Tout ce qui peut lui être agréable lui prolonge l'existence. Homme de passion, donc d'humeur, et d'éclats, une grenade toujours prête à exploser. Il serait faux de le prier. Laissez donc faire la Nature. C'est elle qui décidera du jour et de l'heure de notre ami. Il est déjà admirable, après la vie qu'il a menée, qu'il soit encore parmi nous, dressé contre la Mort comme la sentinelle de son propre destin !"
Mais encore :
"La conduite d'un homme avant sa mort a quelque chose d'un dessin au trait aggravé. Il y acquiert un timbre à la fois plus mystérieux, et plus explicite de son destin. Dans la lumière de la mort, dont le personnage ne peut ignorer entièrement la proximité, chacune de ses paroles, de ses actes résonne plus fort, de par la cruauté du sursis."
C'est ainsi que l'on suit Sade, dans à la fois sa préparation à la mort (il "ne cesse de recenser les titres de ses ouvrages, et leur nombre...") et à sa négation ou tout du moins son retardement, en se livrant de manière forcenée à des pratiques sexuelles mêlant douleur et plaisir.
Cependant, son principal souci devant la fin inéluctable est celle ne pas être autopsié et de n'avoir aucune croix sur sa tombe. Il le fait jurer plusieurs fois, au médecin et au prêtre qui l'assistent.

Vanité de Simon Renard de Saint André
Première partie passionnante donc. Mais que dire de la seconde ? Je n'y ai rien compris... Je n'ai pas suffisamment suivi Sade et les influences que son oeuvre a eues jusqu'à nos jours, pour apprécier les péripéties de son crâne, perdu, copié, retrouvé et doué de pouvoirs étranges. Il y est souvent question de vanité, et la présence de ce crâne ne peut que renvoyer  aux "vanités" picturales.
Je ne peux interpréter cela que comme une métaphore et me demande si, au final, Chessex ne joue pas sur les mots et si ce crâne de M. de Sade ne serait, en fait, pas un néologisme tiré du verbe crâner.

jeudi 10 mars 2011

Henry Miller : PREMIERS REGARDS SUR LA GRECE, Arléa, 1999

En 1939, Henry Miller fuit la France et la guerre et part pour la Grèce, où il rencontre notamment Georges Séféris. Miller lui voue une admiration et une amitié sans borne et lui adresse les notes qu'il a prises tout au long de son périple d'Hydra à Spetsai, d'Héraklion à la Canée, de Corfou à Zante, de Mycènes à Épidaure...
C'est une collection de billets, écrits sur le vif ou repris à tête reposée, sur son émerveillement, non seulement devant les vestiges de l'Antiquité, mais aussi et même surtout, face aux Grecs eux-mêmes, avec leurs générosité, leur drôlerie, leurs ruses et j'en passe. 
"Il (Minos) représentait l'art, la paix, le travail, la joie, le bien-être. La joie ! C'est cette qualité qu'exhale Cnossos, en dépit de ses tristes ruines. Et aujourd'hui encore, sur les visages des Crétois resplendit une lumière que je n'ai vue nulle part ailleurs en Grèce pour le moment. Leur regard est plein, brillant, sans peur ni malice. Ils n'ont pas l'âme mesquine. Ils vous observent par-dessous leur turban noir, comme devaient le faire les païens de l'Antiquité. Les souffrances et les privations endurées au cours des siècles n'ont pas assombri ces yeux clairs et honnêtes." 
On sourit parfois à certaines naïvetés quant à l'avenir de ce pays :

"Dans vingt ans, le pays sera méconnaissable. Il s'adapte à son époque avec un entrain presque japonais. Les habitants des îles s'habituent à tout. Ce sont ceux de plateaux les conservateurs. Où en sera la Grèce à la fin de la guerre ? Déjà, les hommes politiques prévoient l'appauvrissement des pays riches. La Grèce est pauvre. Elle est tout en bas de l'échelle. Je songe à nouveau aux Japonais. Et pourquoi les Grecs ne les imiteraient.ils pas ? Si un jour leur population atteint les vingt ou trente millions, il se passera quelque chose de fantastique. Leur curiosité est sans limites, leur énergie inépuisable. Il pourrait se produire une nouvelle guerre du Péloponnèse, au cours de laquelle la Grèce deviendrait une grande puissance et régnerait sur les Balkans. Quoi qu'il en soit, la situation progresse. Seul un tremblement de terre pourrait mettre fin à cet élan sans faille".
La langue est magique bien sûr, le verbe fort et l'émotion évidente.

"Aujourd'hui, dimanche, j'ai vu un phénomène miraculeux : la lumière qui habite les arbres. Elle perce littéralement le feuillage, créant un voile vert, vaporeux, un halo d'énergie, qui est l'aura même de l'arbre. Son âme est alors dévoilée. Les arbres sont baignés de sacré, de la pureté de leur propre essence. La séparation entre l'âme et le corps devient alors parfaitement distincte. C'est à vous rendre fou. Et plus encore au regard de l'austérité de la terre, du gris rosé, de la forme légèrement tibétaine de versants. Il n'y a plus de feuilles, il ne reste que des buissons verts et ivres, vivifiés par le vent." 

En relisant le "Colosse de Maroussi", j'avais été déçue, par rapport à la première impression que le livre m'avait faite alors que je ne connaissais pas la Grèce. Déçue surtout parce qu'Henry Miller me semblait y être préoccupé plus par son "nombril" que par ce qu'il vivait et découvrait. Avec ces notes - qui ont précédé l'écriture du "Colosse" - j'ai retrouvé le Miller que j'aimais. Et est-ce parce qu'il s'adresse à Séféris ? il fait même preuve de modestie, à sa manière :

"Tout cela est fort peu orthodoxe et peut-être typiquement américain. C'est aussi la preuve de la révérence que j'éprouve envers le véritable esprit grec. Je refuse les dates et les explications des savants. Je préfère inventer ma propre histoire de la Grèce, une histoire qui puisse correspondre aux merveilles incompréhensibles que j'ai vues de mes yeux."

mardi 8 mars 2011

Amin Maalouf : L'AMOUR DE LOIN, Grasset, 2001

Pour sa deuxième collaboration avec la compositrice Kaija Saariajo, Amin Maalouf a écrit un livret d'opéra basé sur l'histoire au temps des croisades, de Jaufré Rudel, troubadour et prince de Blaye.
C'est un opéra en cinq actes, et trois personnages : Jaufré, Prince de Blaye et troubadour (baryton), Clémence, comtesse de Tripoli (soprano) et Le Pèlerin (mezzo-soprano).

Jaufré s'ennuie et chante l'amour courtois sans but précis, au point que ses camarades le raillent et se moquent de lui. Mais le Pèlerin, lui apprend, qu'il y a forcément au monde, une femme digne de son amour. Jaufré n'aura désormais de cesse de chanter cette dame et l'amour "de loin" qu'il lui porte.

Arrivé à Tripoli, Le Pèlerin aperçoit LA femme qui ne peut être que la destinataire de ces poèmes : Clémence et s'empresse de lui révéler l'existence de cet amoureux fou

Clémence : Et il parle de moi dans ses chansons ?
Le Pèlerin : Il ne chante plus aucune autre dame.
Clémence : Et il... il mentionne mon nom, dans ses chansons ?
Le Pèlerin : Non, mais ceux qui l'écoutent savent qu'il parle de vous.
(...)
Clémence : Et que dit ce troubadour ?
Le Pèlerin : Ce que disent tous les poètes, que vous êtes belle et qu'il vous aime.
Clémence : Mais de quel droit, Seigneur, de quel droit ?
Le Pèlerin : Rien ne vous oblige à l'aimer, comtesse. Mais vous ne pouvez empêcher qu'il vous aime de loin.

Même "de loin", cet amour va porter et Clémence va, elle aussi, se mettre à ne plus penser qu'à cet inconnu.

La rencontre aura lieu au cinquième acte, mais Jaufré, tombé malade durant le voyage pour Tripoli, meurt dans les bras de sa bien-aimée, qui, de dépit entre au couvent.

Jusqu'au bout, cet amour restera sublimé :

Clémence :    Il est possible que Notre Seigneur ne veuille pas encore vous arracher à ceux qui vous entourent
Jaufré :         N'abusons pas des bontés du Ciel !
                     Je lui ai demandé la grâce de vous voir une fois avant de mourir, et vous voilà devant moi.
                     La dernière image que je garderai de ce monde est celle de votre visage et de vos yeux qui m'embrassent.
                     La dernière voix que j'aurai entendue, c'est la vôtre, qui cherche à m'apaiser.
                     La dernière sensation de mon corps de mortel, c'est ma main épuisée qui s'endort dans le creux de la vôtre.
                     Que demander de plus au Ciel ? Même si je vivais encore cent ans, comment pourrais-je connaître une joie plus entière ?

Cet opéra a été créé à Salzbourg, en août 2000 dans une mise en scène de Peter Sellars. Mais il a également été joué à Londres en 2009,  représentation dont voici une photo 


Le texte est léger, harmonieux, sans grandiloquence et se lit d'un jet. J'y ai pris du plaisir.

vendredi 4 mars 2011

Yasmina Khadra : L'IMPOSTURE DES MOTS, Julliard, 2002

Au tout début 2001, après trois ans d'exil au Mexique, Yasmina Khadra décide de s'installer à Paris et de se rapprocher ainsi de sa terre natale, l'Algérie. Dès la première nuit, le "spectre" de Kateb Yacine lui rend visite et le met en garde contre les difficultés qui l'attendent puisqu'il est un "apatride du verbe", ce à quoi, Khadra répond : "Tu es venu chercher quelque chose. Moi, je suis venu chercher quelqu'un." 

Tout est dit. D'un côté la relation des événements ayant suivi la publication de L'Écrivain, de l'autre le combat entre ces deux Moi, ce mélange improbable entre deux identités a priori incompatibles ?

La révélation de sa véritable identité, Mohammed Moulessehoul, officier supérieur dans l'armée d'Algérie entraîne Yasmina Khadra dans une valse médiatique effrénée. Les interviews s'enchaînent. On reconnaît la valeur de l'écrivain, mais on est déçu de le savoir militaire, et on se met à avoir des doutes sur sa participation aux massacres dont on accuse l'armée. 

"Armée de sa plume de tous les combats, elle (Françoise Aubenas) se jette dans la bataille. De toute évidence, elle n'aime pas le médaillon Khadra à cause de ses deux faces. Ne déteste pas non plus. Elle est surtout déçue. Elle s'attendait à des révélations fracassantes; elle n'a droit qu'à une inébranlable sincérité chiante comme une déclaration sur l'honneur. (...) Elle s'interdit de croire qu'il n'y ait pas anguille sous roche, que ce militaire fasse exception à la règle malgré son treillis de brute et l'immonde réputation de son institution.
De mon perchoir, j'observe la bataille rangée et ne souffle mot.
Le commandant Moulessehoul est déçu, lui aussi. Il croyait la guerre classée et est triste de se livrer à un duel de sourds où les armes pipées tirent misérablement à côté". 


mardi 1 mars 2011

Paul Bowles : L'EDUCATION DE MALIKA, Gallimard, Folio, 2010

Un nouvelle extraite du recueil "Réveillon à Tanger" que les éditions Gallimard ont décidé de publier séparément, car, selon l'excellente préface signée Claude Nathalie Thomas, "Bowles avait toujours souhaité une publication isolée, sans que ce texte soit accolé à l'un de ses nombreux recueils de nouvelles." "Dune certaine manière, dit-il, cette histoire est le contraire de la plupart de mes autres oeuvres de fiction".
En effet, pour une fois, "l'étranger", n'est pas un Européen "perdu" au Maroc, mais une Marocaine, qui parce qu'elle a accepté de monter dans la voiture d'un photographe, pense plus facile de le suivre, plutôt que de rentrer chez elle et d'affronter la colère de sa mère.
Suit un périple qui la mène de Tanger à Los Angeles, en passant par Madrid, Paris, Cortina et Lausanne. Rien de concret dans tout cela; tout semble se dérouler comme dans un conte, où la réalité de la situation n'a pas beaucoup d'emprise sur la soif d'apprendre de Malika, qui se laisse porter par les rencontres, sans pour autant n'en négliger aucune. Elle a l'insouciance de sa jeunesse et de son ignorance du monde.
Ce n'est certainement pas par ce livre qu'il faut commencer à aborder Paul Bowles, au risque de passer à côté de ce regard qu'il a porté sur lui-même d'abord et sur le monde ensuite. Mais, a contrario, Malika pourrait bien être le négatif (au sens photographique) de ce grand voyageur et nous en révéler la naïveté et parfois les craintes, face à des sociétés nouvelles pour lui.
"L'aspect de Los Angeles confirma Malika dans son idée qu'elle avait laissé derrière elle tout ce qui était compréhensible, et qu'elle se trouvait à présent dans un endroit complètement différent, dont elle ne pouvait saisir les règles."
"Cette nuit-là, allongée dans l'obscurité, attentive aux hurlements des sirènes de police, elle fut assaillie à nouveau par la sensation qui s'était emparée d'elle dans l'avion, celle d'être partie trop loin et d'avoir perdu tout possibilité de retour."