samedi 12 février 2011

Marguerite Duras : LA MALADIE DE LA MORT, 1982, Minuit

  
Le décor est sobre : une chambre, un lit aux draps blancs, un mur derrière lequel on entend la mer.

Dans la chambre, une femme vient s'étendre nue, plusieurs nuits de suite payées d'avance, par un homme qui veut essayer, "essayer d'aimer". Essayer et ne pas pouvoir, non par quelque impuissance physique, mais parce qu'il n'a jamais aimé une femme. Jamais.



"Vous devriez ne pas la connaître, l'avoir trouvée partout à la fois, dans un hôtel, dans une rue, dans un train, dans un bar, dans un livre, dans un film, en vous-même, en toi, au hasard de ton sexe dressé dans la nuit qui appelle où se mettre, où se débarrasser des pleurs qui le remplissent.
Vous pourriez l'avoir payée.
Vous auriez dit : il faudrait venir chaque nuit pendant plusieurs jours.
Elle vous aurait regardé longtemps, et puis elle vous aurait dit que dans ce cas c'était cher."

La "cérémonie" reprend chaque soir. Le plus souvent la femme dort, il la regarde, il pleure. Parfois ils parlent. Il la touche, elle se laisse faire. Les nuits se suivent.

Marguerite Duras, 1982 - Vladimir Sichov
"Les yeux sont fermés toujours. On dirait qu'elle se repose d'une fatigue immémoriale. Quand elle dort vous avez oublié la couleur de ses yeux, de même que le nom que vous lui avez donné le premier soir. Puis vous découvrez que ce n'est pas couleur des yeux qui serait à jamais la frontière infranchissable entre elle et vous. Non, pas la couleur, vous savez que celle-ci irait chercher entre le vert et le gris, non pas la couleur, non, mais le regard.
Le regard.
Vous découvrez qu'elle vous regarde."

Elle le laisse faire. Elle dort. Elle lui apprend qu'il a une maladie. Elle ne sait pas encore la nommer. Puis, plus tard, elle sait : il a la maladie de la mort.

C'est un très beau texte, sur le thème, cher à Marguerite Duras, des amours interdites et impossibles. Je me suis laissé emporter dans ce huis clos intime au rythme lent et régulier de la mer, si présente tout au long du récit.


lundi 31 janvier 2011

Eric-Emmanuel Schmitt : ULYSSE FROM BADGAD, Albin Michel, 2008

Un jeune Bagdadien, ayant souffert de la dictature de Saddam Hussein, mais encore plus de l'embargo international, puis de l'invasion américaine, décide de quitter l'Irak pour rejoindre clandestinement l'Angleterre.

Voilà un sujet qui m'intéresse et je me réjouissais de lire ce livre, ce d'autant plus que j'ai beaucoup aimé les précédents romans d'Eric-Emmanuel Schmitt, notamment "l'Évangile selon Pilate" et "La part de l'autre". Quelle déception !

 Les références à l'Odyssée sont grossières : le cyclope est un employé borgne, Charybde et Scylla une tempête en mer dont les seules gouttes d'eau doivent provenir du verre d'eau qu'immanquablement l'auteur tient sur sa table de travail, les sirènes sont transformées en un groupe de chanteuses punk, et j'en passe. Tout cela fait dans la grosse ficelle !



dimanche 23 janvier 2011

Anne Gavalda : LA CONSOLANTE, Le Dilettante, 2008


On pourrait croire, à lire la quatrième de couverture, que le héros de ce roman est un "architecte de 47 ans qui apprend incidemment la mort d'une femme qu'il a connue quand il était enfant et qui incarnait pour lui un univers bien différent de sa famille petite-bourgeoise".

A mon avis, ce personnage n'est que le prétexte, ou plutôt le fil conducteur, qui permet à Anne Gavalda de dresser le portrait de deux femmes qui ont en commun, bien plus que le simple fait d'avoir été et d'être aimées par le même homme. Anticonformistes, battantes, pleines de vie, elles nous séduisent à notre tour par leur fantaisie et leur dynamisme.

Mais, car il y a un mais, je pense qu'il y aurait eu matière à faire deux romans distincts tant le passage de l'une à l'autre semble factice. Si j'ai beaucoup apprécié la première partie, celle de la recherche des causes et de la manière dont Anouck, la première femme, est morte, je n'ai pas croché dans la deuxième à la description de ce "paradis" intemporel, qui tient plus de l'imaginaire baba cool que de la réalité de la vie à la campagne. Cette "petite maison du bonheur" fait un peu Walt Disney et "Libres enfants de Summerhill" !

Malgré quelques longueurs, notamment de longues digressions sur l'architecture moderne, il y a un excellent passage relatant un dîner de famille digne de l'"Echapée belle", une grande complicité aussi entre le héros et sa soeur, ou entre le héros son meilleur ami d'enfance, ce qui donne lieu à de bons dialogues.



Un impression un peu mitigée donc, mais qui ne va tout de même pas jusqu'à en déconseiller la lecture.

jeudi 20 janvier 2011

Laurent Gaudé : OURAGAN, Actes Sud, 2010

Un ouragan, et pas n'importe lequel, celui qui a ravagé la Nouvelle-Orléans, Katrina. Après la couverture médiatique dont il a fait l'objet, on pourrait croire qu'il n'y avait plus rien à dire sur le sujet. Eh bien détrompez-vous. Laurent Gaudé prend le parti de s'attacher à une dizaine de personnages, qu'il va faire se croiser au gré du déroulement de son récit.

Tout débute par une "lointaine odeur de chienne" perçue par une vieille négresse centenaire, qui ne vit pas là l'épisode le plus mouvementé de sa longue vie de femme  et qui restera debout jusqu'à la fin. Alors que l'ouragan se prépare et que les habitants, du moins ceux qui le peuvent, fuient la ville,   un homme roule en sa direction, décidé à retrouver la seule femme qui ait compté pour lui. Cette dernière est paniquée à l'idée de le revoir, trop consciente de la déchéance dans laquelle elle est tombée depuis leur séparation. A côté d'elle, son fils, continue à se taire et à refuser tout contact avec les autres humains. Un pasteur réunit ses ouailles dans l'église pour les protéger des rafales du vent, des prisonniers s'inquiètent de se voir abandonnés par leurs gardiens.


"Le vent ne cesse de forcir. C'est nous qu'il veut. Il souffle pour nous arracher, nous soulever de terre et nous faire danser dans les airs au-dessus de cette ville qui ne sera bientôt plus rien. Je reste à la fenêtre. Je la sens qui tremble et crisse. Tant pis si elle éclate à ma face de négresse, je ne bougerai pas d'ici, car je suis bien. Le monde va se déchirer comme un sac et je veux voir ça."


Et l'ouragan s'abat sur la ville, les digues cèdent, les quartiers nord sont inondés, les prisonniers voient l'eau monter dans leurs cellules, les crocodiles ne vont pas tarder à s'engager dans les rues transformées en marais. Le chaos s'installe. La vie de ceux qui sont restés coincés dans la ville désertée peut basculer.


Laurent Gaudé nous raconte ce que la télévision ne pouvait pas nous montrer et cela dans un style qui s'identifie aux tourbillons du vent, qui mêlent les pensées, les actes des différents protagonistes, qui les soulèvent vers des sommets de peur, d'angoisse, de folie, de sauvagerie, de persévérance et même d'un immense bonheur.

C'est un livre magnifiquement écrit, qui nous embarque dès les premières pages et ne nous laisse aucun répit, pris que nous sommes dans la fureur des éléments et du récit.

mercredi 12 janvier 2011

Jacques Lacarrière : LA POUSSIERE DU MONDE, Nil éditions, 1997

Jacques Lacarrière se fait poète pour nous conter le voyage de Yunus Emré au coeur de la sagesse soufie. 

Nous sommes au XIIIe siècle, en pleine Anatolie, dans un tekké "qui peut être plus qu'un lieu de culte et de prière, un enclos où l'on tenterait de rencontrer et de retenir l'infini." C'est après un long périple que Yunus y parvient, mais il a beau frapper à la porte, celle-ci reste close pendant trois jours et trois nuits. 

"Puisque cette porte ne s'ouvre pas lorsque Yunus y frappe, elle s'ouvrira peut-être s'il cesse d'y frapper. Logique de la steppe. Et de toute vie transfuge. Demeurer un intrus, oui, mais sans tapage. Un intrus décidé, entêté mais discret. Docile aux hasards des admissions et des refus". 


samedi 8 janvier 2011

Vassilis Alexakis : LE COEUR DE MARGUERITE, Ed. Stock, 1999

Nous sommes à Athènes. Un documentariste de la télévision grecque, dans la quarantaine, souhaiterait écrire un roman, mais ne sait pas très bien comment s'y prendre, ce d'autant plus qu'il est possédé par l'admiration qu'il porte à un auteur confirmé du nom d'Eckermann. 

"Je rêve d'un texte susceptible de multiplier les espaces de ma vie, de me donner la même sensation de liberté que j'avais, enfant, en lisant Jules Vernes et Alexandre Dumas, et que j'éprouve à la lecture d'Eckermann." 

C'est à cette période de sa vie – et de sa carrière ? – qu'il fait la rencontre de Marguerite, une femme mariée, ayant deux enfants, et vivant dans les quartiers chics de la ville. On assiste à la naissance d'une relation d'abord, puis d'un amour qui va connaître, comme bien des histoires, des hauts et des bas. Mais le développement de cet amour est toujours lié, de près ou de loin à l'oeuvre d'Eckermann. 

"Je suis fasciné par l'idée que les romans ont une influence sur la vie, qu'ils peuvent constituer le point de départ d'histoires véritables qui à leur tour deviendront des livres. J'imagine qu'il y a une sorte d'échange entre la littérature et la vie, et que chacune rend à l'autre ce qu'elle lui doit. Si j'ai la chance de rencontrer Eckermann, je lui demanderai son avis sur cette question". 

Et la rencontre aura bien lieu. 

"Je ne lui ai pas caché mes ambitions littéraires, ni les problèmes que m'avait posés la rédaction de la première page.
- Comment débute votre texte ? 
J'ai réussi à me souvenir des premières lignes et je les lui ai récitées : 
- "Cela pourrait commencer ainsi. Je veux croire que je trouverai un jour le début et que je pourrai commencer le roman dont je rêve depuis tant d'années". 
Elles l'ont plongé dans une profonde perplexité. Soudain, il s'est détendu. 
- J'ai le sentiment que vous avez omis la première phrase, a-t-il dit assez gaiement, que vous avez commencé par la deuxième ! 
Son observation m'a quelque peu froissé. 
- C'est ennuyeux ? 
- Pas vraiment... Vous terminerez peut-être votre roman par la phrase qui manque à son commencement. Vous aurez écrit un livre pour trouver une phrase !" 

J'ai aimé ce livre, car, fidèle à son style, Vassilis Alexakis, n'écrit pas là un simple roman. Tout en suivant son fil narratif, il nous relate ses réflexions et ses doutes sur le fait qu'il parviendra ou non à écrire sa relation avec Marguerite. D'une histoire banale, il nous livre une partie de lui-même et parvient à nous retenir jusqu'au dénouement final.

jeudi 23 décembre 2010

Milena Agus : BATTEMENT D'AILES, Ed, Liana Lévi, 2008

Milena Agus, romancière italienne, née en 1959, et vivant à Cagliari, nous entraîne en Sardaigne, dans un coin perdu et sauvage, où vivent deux familles, celle d'une jeune fille de 14 ans, celle de ses voisins mais surtout une certaine "Madame" qui refuse de vendre sa terre à des promoteurs immobiliers. 
La petite tient une sorte de journal où l'on découvre la fascination qu'elle porte à cette quinquagénaire fantasque, toujours à la recherche de l'amour mais qui en a peur, le jour où elle le trouve enfin. 
"Madame, qui désormais est Agnese, dit que son bonheur avec Giovanni est si grand qu'il est à peine soutenable et qu'être heureux n'est pas facile comme le pensent les pauvres gens qui se débattent dans mille difficultés. Comme le pensait avant elle-même. Elle dit que la seule façon pour que ce bonheur ne finisse pas est de finir avant lui. Mourir pour ne pas mourir." 
C'est un petit roman, léger, agréable à lire, où le portrait des protagonistes, tous plus attachants les uns que les autres, est habilement tiré par petites touches, et où l'imaginaire de la jeune fille ne fait que renforcer la magie des chiffres pratiquée par "Madame", car "sans magie, la vie a un goût d'épouvante".

lundi 13 décembre 2010

Jacques Lacarrière : AU COEUR DES MYTHOLOGIES, Folio, 1984

Dans son avant-propos, J. Lacarrière écrit : 

"...outre sa claire intention de présenter l'histoire mythique de l'homme racontée par lui-même, il (l'ouvrage) est né aussi et avant tout du désir, du plaisir de proposer une anthologie de mes mythes préférés". 

Plaisir, le mot est lâché. C'est en effet, une jubilation que de suivre Lacarrière dans sa présentation des réponses que les hommes ont données aux questions qu'ils se posent quant à leur origine ou à leur devenir. 

Nul besoin d'être un(e) spécialiste des civilisations indo-européennes pour découvrir les mythes de Sumer, de l'Inde, de l'Iran, de l'Egypte, de la Grèce et de Rome bien sûr, mais aussi de la Scandinavie, et des peuples judéo-chrétiens au travers de la Bible, sans oublier le Coran. 

Le livre est divisé en trois grandes étapes : La naissance du monde, L'homme et l'univers, La fin du monde, chacune de celles-ci contenant plusieurs chapitres dont les seuls titres sont un appel à plonger au coeur de cette "fabuleuse et mystérieuse histoire de l'homme révélée et narrée par lui-même". 

Non seulement J. Lacarrière analyse les différences et les similitudes existantes entre les mythes des différentes civilisations, mais il étaie ses propos en citant les textes fondateurs de certains mythes et là on atteint souvent la poésie, non seulement du texte lui-même, mais de l'humain. 

 
"Seul, un récit indien de la Maitrayani Samhita – qui fait partie elle-même du grand recueil de Brâhmana – présente une vision moins sévère de la nuit. Née en un temps où le phénomène avait, depuis longtemps, trouvé son explication rationnelle, en un pays où la fraîcheur nocturne reposait l'homme de la chaleur torride des journées, cette version fait de la nuit une création bienfaisante des dieux destinée à verser l'oubli sur les chagrins et les soucis : 

"Yama était mort. Les dieux tâchèrent de persuader Yami, sa sœur jumelle, de l'oublier. Toutes les fois qu'ils le lui demandaient, elle disait : "C'est aujourd'hui seulement qu'il est mort." Alors les dieux se dirent : "De cette manière, elle ne pourra jamais l'oublier. Il faut créer la Nuit." Car, à cette époque, il n'y avait que le jour et pas de nuit. Les dieux créèrent alors la Nuit. Puis se leva un lendemain. Après quoi, elle oublia Yama".
                                                                                    Anthologie sanskrite, trad. L. Renou

mercredi 27 octobre 2010

Nina Berberova : LE MAL NOIR, Actes Sud, 1989


C'est un plaisir renouvelé à chaque lecture des romans de Nina Berberova. Mais dans ce petit récit d'à peine une centaine de pages, elle sait magistralement, dans une sobriété de style incomparable, non seulement poser un décor, raconter une histoire, mais surtout nous faire pénétrer, une fois encore, dans l'âme d'un exilé russe. 

Nous découvrons un homme cherchant à réunir la somme nécessaire à la poursuite de son exil de Paris à Chicago. Il essaye de revendre une paire de boucle d'oreilles en diamant, mais malheureusement, l'une des pierres a "le mal noir" et elle ne vaut donc rien. 

"Je retournai au mont-de-piété. Ce lieu sordide grouillait de monde. On me donna un numéro – le soixante-quatre – et je m'assis entre une femme qui tenait sur ses genoux une vieille couverture, et qui apparemment ne savait plus où aller, et un homme plus très jeune, vêtu correctement, qui ressemblait à Nicolas II. Il avait apporté un éventail en écaille. Je pensai alors qu'il n'y avait pas de pire endroit au monde." 

Il parviendra à rejoindre Chicago, après un passage à New York. 

jeudi 21 octobre 2010

Katherine Pancol : LA VALSE LENTE DES TORTUES, Albin Michel, 2008


Ce roman m'a été donné par l'une de mes hôtes qui l'avait acheté juste avant de prendre l'avion, mais qui s'est rendu compte qu'en fait, elle l'avait déjà lu. C'est dire s'il l'avait marqué ! C'est donc avec peu d'enthousiasme que j'en ai entrepris la lecture; elle me l'avait bien dit : "Ca se lit... C'est la suite de "Les yeux jaunes des crocodiles", mais ce n'est pas nécessaire d'avoir lu le premier pour lire celui-ci". 

Et bien ce dont je suis sûre, c'est que je n'achèterai pas le premier, ni aucun autre livre de Katherine Pancol, tant je me suis ennuyée à subir, à longueur de chapitres, des phrases creuses et des sentences dignes du courrier du coeur de n'importe quel magazine. J'apprends dans sa biographie que K. Pancol a suivi des ateliers d'écritures, et bien ça se voit. Rien de personnel, rien de vrai, tout est construction artificielle, cliché. Les personnages sont caricaturaux, les situations, soit d'une banalité crasse, soit d'un grotesque énorme. L'intrigue elle-même est cul-cul : une femme tombe amoureuse du mari de sa soeur, "l'amour sera-t-il le plus fort ?". Mais comme il n'y en a rien à dire, il faut y ajouter un serial killer, un quartier bourgeois, un peu de lutte des classes – enfin c'est un bien grand mot pour parler des relations entre la concierge et les locataires de l'immeuble -, un petit-fils de la reine d'Angleterre, un nourrisson savant (réincarnation d'Einstein suggérée....). 

Je vous assure, je ne vous mens pas, le roman est bourré de phrases comme celles-ci : 

"La société actuelle pousse les gens à la violence comme seule affirmation de soi." 

lundi 27 septembre 2010

Martin Suter : LE CUISINIER, Ed. Bourgeois, 2010


Une amie Suisse, de passage à Nauplie, m'a offert le dernier livre de Martin Suter, auteur Suisse, lui aussi, que je découvre à cette occasion. C'est donc avec intérêt que je me suis lancée dans la lecture de ce septième roman. 

Un jeune réfugié tamoul travaille comme aide de cuisine dans un restaurant "nouvelle cuisine" de Suisse allemande et s'il se contente d'officier comme petite main, c'est que, rentré chez lui, il expérimente les recettes ayurvédiques transmises par sa tante, façon cuisine moléculaire. 

"L'essentiel, dans ce repas, c'étaient les entremets : une série d'aphrodisiaques ayurvédiques qui avaient fait leur preuve, mais accommodés avec autant d'audace que d'innovation. Au lieu de faire sécher au four et par portions toute la purée de petits haricots urad en gelée de lait surcé, il en mélangea la moitié avec de l'agar-agar. Il déposa les deux moitiés sur des planches de silicone et les découpa en rubans. Il fit sécher dans le four la moitié dépourvue d'agar-agar et la tordit, encore chaude, en forme de spirales. Il laissa refroidir l'autre moitié et glissa les feuilles élastiques dans les spirales devenues croustillantes." 

Malgré ses scrupules moraux, et pour venir en aide à sa famille restée au Sri Lanka, il accepte la proposition d'une ancienne collègue, de se mettre à leur compte et de préparer des repas aphrodisiaques pour la jet set. C'est ainsi qu'il va croiser des golden boys de la finance zurichoise, des marchands d'armes et des trafiquants en col blanc de tous bords. Il est très vite la proie des représentants des Tigres tamouls, qui le rackettent au nom de la solidarité et de la lutte pour l'indépendance. Les affaires marchent bien jusqu'au jour où il comprend que leur principal client est justement un des hommes qui fournit des armes au gouvernement du Sri Lanka. 

dimanche 19 septembre 2010

Claudie Gallay : DANS L'OR DU TEMPS, Ed. du Rouergue, Babel 2006


J'ai poursuivi ma découverte de Claudie Gallay par la lecture de "Dans l'or du temps", dont le titre fait référence à l'épitaphe qui figure sur la tombe d'André Breton : "Je cherche l'or du temps". André Breton, le pape (et le mot n'est pas trop fort) des Surréalistes, dont j'ai dévoré les livres entre 15 et 17 ans – mais que j'ai trouvé illisible et bien vieilli, lorsque j'ai repris "Nadja", il y a quelque temps. Le portrait que l'auteure en fait n'est d'ailleurs pas dépourvu d'une certaine distance critique, notamment en ce qui concerne le pillage des kachinas hopis, par les intellectuels et artistes français exilés en Amérique durant la deuxième guerre mondiale. 


Le roman semble avoir pour point de départ la fascination des surréalistes pour la philosophie hopie, pour qui, l'univers n'est pas seulement celui du visible, mais tout autant celui de l'imaginaire et de l'invisible. Mais comme il ne s'agit ni d'un manifeste, ni d'une étude ethnologique, Claudie Gallay bâtit un vrai roman, dans lequel cette rencontre inégale entre deux cultures, est dévoilée par petites touches. 

Un jeune homme, en vacances avec femmes et enfants, en Normandie, rencontre par hasard une voisine âgée. Cette dernière, fille de Victor Berthier, photographe du cercle des surréalistes en exil, a, en 1945, accompagné son père dans les villages hopis de l'Arizona.


"Des gosses les attendent. Ils veulent leur vendre des arcs de cérémonies, des bâtons de prière auxquels ils ont accroché des plumes. De dinde ou de moineau ? Des pahos à touristes. Breton n'en veut pas. 
Les enfants s'éloignent et puis ils reviennent. Avec d'autres bâtons. Ils disent que les plumes de ces pahos-là sont des plumes d'aigle sacré. Breton ne les croit pas. 
Elisa rit. Elle leur donne des bonbons. 

Berthier achète quand même un pahos pour pouvoir continuer à prendre des photos sans être trop inquiété. 
Breton quitte le groupe. Il a vu une jeune femme assise sur le devant de sa maison. Près d'elle, un bébé de quelques semaines attaché sur une planche-berceau. 
L'enfant. Presque ligoté. (…) 
Breton rejoint le groupe. Il est heureux. A l'intérieur de son sac, un très beau kachina qu'il vient d'acheter à cette jeune femme après quelques négociations. (…) 
Pour Breton une identification est possible. Un échange. L'impression soudain qu'il peut dialoguer avec l'invisible. Il le dit : 
Je veux m'approprier leur pouvoir." 

Au fil des jours, une relations ambiguë, souvent conflictuelle, se développe entre la vieille dame et cet homme, au point qu'il néglige de plus en plus sa vie familiale. C'est au moment où la rupture est consommée que sa voisine parvient à lui confier son secret le plus douloureux. 

"- N'allez pas croire. J'ai essayé de raconter cette histoire à d'autres. Je n'ai trouvé personne. Vous seul… 
Elle a poussé la porte. Nous étions dans la pièce au sapin. Près de la table. 
Elle a fait le tour de la table. Lentement. 
- C'était Noël… Notre premier Noël d'après-guerre. 
De sa main, elle frôlait le dossier des chaises. 
- Ma mère devait être ici, et là, c'était la place de Clémence… Elle a continué. Nommant tour à tour chacun des convives. Les convives de l'absence. - Ici, la place de mon père. 
Son regard errait sur cette table. Comme indifférent.
- Il neigeait ce jour-là. 
Elle a esquissé un geste. Et puis elle s'est reprise.
Elle a commencé à raconter. 
- S'il n'avait pas neigé… mais il neigeait et mon père était photographe. La neige sur Etretat. Il a dit qu'il faisait l'aller-retour. (…)" 

L'ambiance de ces rencontres et le style de Claudie Gallay m'ont fait penser à Marguerite Duras. La Normandie ? La relation Duras-Andréa ? Je ne saurais dire. Mais c'est avec beaucoup de plaisir que j'ai lu ce roman, même si, j'ai trouvé que le personnage du jeune homme, et surtout les passages concernant la déroute de sa vie familiale, sont un peu négligés. Peut-être est-ce délibéré de la part de l'auteure, puisqu'il n'est que le support qui permet à la vieille dame de se libérer de son fardeau.

vendredi 17 septembre 2010

Nick Hornby : HAUTE FIDELITE, Plon, 10/18, 1997


Un adolescent attardé (à 35 ans quand même !) qui passe son temps à se plaindre de ce que sa vie, et principalement sa vie amoureuse, lui a réservé, voilà un sujet qui, de prime abord, n'avait rien pour me plaire.

Et bien, Nick Hornby réussit le tour de force, sans nous rendre le personnage sympathique pour autant, de nous intéresser, tout du moins, à sa démarche de remise en question et à son apprentissage de la vie adulte – tout n'est donc pas toujours de la faute des autres…! 



Il faut dire que l'auteur y met les formes : de l'humour, beaucoup de folie et surtout une anthologie de la musique rock pop de ma jeunesse. Je me suis mise à rechercher sur le net quelques-uns des tubes cités, juste pour le plaisir de les réentendre, et plein d'autres, inconnus au bataillon, en tout cas de mon bataillon.

samedi 4 septembre 2010

Claudie Gallay : SEULE VENISE, Ed. du Rouergue, 2004



Je suis à nouveau tombée sous le charme de l'écriture de Claudie Gallay. Son style s'harmonise parfaitement à l'ambiance de cette Venise hivernale et pluvieuse, dans laquelle, suite à une rupture douloureuse, la narratrice vient se perdre dans le labyrinthe des ruelles et des canaux, pour mieux se retrouver. 

La sobriété des phrases, leur simplicité, nous entraîne, non pas dans la Venise puissante et glorieuse, mais dans celle du quotidien d'une petite pension minable et d'une librairie de quartier. 



C'est ainsi que la jeune femme va retrouver le goût des choses - le vin qu'elle apprend à déguster en compagnie d'un vieux prince russe tragiquement romantique, le chocolat qu'elle boit au Florian, les livres et surtout les peintures de Zoran Music que lui fait découvrir un libraire -, le goût du contact avec les autres - outre l'amour quasi filial qu'elle ressent pour le prince, elle se lie d'amitié avec Luigi, le propriétaire aux dix-huit chats de sa pension ainsi qu'avec un jeune couple également locataire -, et petit à petit , le goût du désir et de l'amour. 


 Zoran Music Façade à Venise, 1983,
© Paris-Musées. Photo : Karin Maucotel
"Je prends un livre. Au hasard. Je l'ouvre, une page par le milieu. 
Vous revenez avec un plateau, deux tasses, des sucres dans une coupe. 
Vous versez le café dans les tasses. 
Du doigt, vous me montrer le livre que je tiens contre moi. 
- Zoran Music, vous connaissez ? 
Je fais non avec la tête. 
Vous vous asseyez sur un carton, moi sur la chaise en face. 
- C'est un peintre. Il habite ici, à Venise, dans le Dorsouro. 
Je regarde le livre. Le titre. La barbarie ordinaire, Music à Dachau, Jean Clair. 
Vous allumez une cigarette. 
- Cet homme est allé au pus loin dans la peinture. Il est allé dans ce qu'il était même impossible de peindre. 
Vous me parlez de lui. Longtemps. En ouvrant le livre et en le refermant. Quand vous vous arrêtez, je souris. Peut-être que vous attendez que je dise quelque chose. 
Je n'ai rien à dire. Je vous écoute."  

Décidément une auteure qui m'enchante.

mercredi 1 septembre 2010

Carlos Ruiz Zafon : L'OMBRE DU VENT, Ed. Grasset, 2004


Un homme emmène son jeune fils, Daniel, au Cimetière des Livres Oubliés pour qu'il y choisisse un livre et qu'il le garde comme un ami. Désormais, Daniel n'aura de cesse d'en retrouver son auteur maudit et disparu. 

Une initiation à la littérature, une découverte de l'amour, une enquête à la recherche d'un auteur perdu, un hymne à l'amour paternel, à l'amour éternel et à l'amitié. Tous les ingrédients d'un vrai roman sont présents et qui plus est, agencés dans une construction magistrale, faite de parallèles entre la vie et les amours des deux héros, d'un entrelacs d'éléments permettant de maintenir le suspens, pour déboucher, avec un certain culot, je dois dire, sur la récapitulation et la narration chronologique des événements qui ont constitué la trame l'intrigue. 

Carlos Ruis Zafon,  nous donne d'ailleurs lui-même la définition de ce qui, pour lui, est un vrai roman : 

"A mesure que j'avançais, la structure du récit commença de me rappeler une de ces poupées russes qui contiennent, quand on les ouvre, d'innombrables répliques d'elles-mêmes, de plus en plus petites. Pas à pas, le récit se démultipliait en mille histoires, comme s'il était entré dans une galerie des glaces o?u son identité se scindait en des douzaines de reflets différents qui , pourtant, étaient toujours le même." 

J'ai dévoré ce livre, avec le même plaisir que j'avais eu à lire le "Comte de Monte-Cristo". J'ai été intéressée par le cadre et l'époque - la Barcelone de l'après guerre civile - j'ai aimé les personnages et j'ai été séduite par cet univers de bibliothèques, de librairies, et de maisons d'édition. 

"Quand une bibliothèque disparaît, quand un livre se perd dans l'oubli, nous qui connaissons cet endroit et en sommes les gardiens, nous faisons en sorte qu'il arrive ici. Dans ce lieu, les livres dont personne ne se souvient, qui se sont évanouis avec le temps, continuent de vivre en attendant de parvenir un jour entre les mains d'un nouveau lecteur, d'atteindre un nouvel esprit. Dans la boutique, nous vendons et achetons les livres, mais en réalité ils n'ont pas de maîtres. Chaque ouvrage que tu vois ici a été le meilleur ami de quelqu'un."