mardi 3 août 2010

Ismaïl Kadaré : LE GRAND HIVER, Ed. Fayard, 1978

Le grand hiver, c'est l'hiver 1960-1961, durant lequel l'Albanie s'opposa au diktat hégémonique de l'Union Soviétique. Ismaïl Kadaré, s'est amplement basé sur les mémoires du chef du Parti communiste albanais, Enver Hoxha pour nous relater la dégradation, puis la rupture des relations entre son pays et le "grand frère" soviétique. 

Le roman s'ouvre sur une tempête qui ne fait que conforter la rumeur d'un refus de l'URSS de fournir à la petite Albanie du blé, alors que cette dernière vient de subir une série de catastrophes naturelles. 



Vue de Tirana dans les années 1960
 Besnik, journaliste à Tirana, va être intimement lié à la rupture puisqu'il fait partie, en tant qu'interprète, de la délégation albanaise à la Conférence des 81 partis communistes qui s'est tenue à Moscou à fin 1960. On le soupçonnera même d'avoir mal traduit certaines interventions, ce qui pourrait expliquer l'entêtement d'Enver Hoxha à refuser de se soumettre aux injonctions de Khrouchtchev et son audace à prononcer un discours de dénonciation de la soumission exigée au non de l'unité. 


De retour en Albanie, tenu au secret, perturbé par la gravité des menaces de blocus qui pèsent sur son pays, Besnik va repousser la date de son mariage car le temps n'est plus au destin personnel et parce que la fidélité au parti ne saurait souffrir la moindre "insensibilité à l'égard des questions d'intérêt général"

Ismaïl Kadaré
Au travers des nombreux autres personnages qui peuplent ce roman (cadres du parti, jeunes oisifs, paysans visionnaires, balayeur de rue et même "bourgeois" déchus et reprenant espoir), Kadaré nous dresse, comme toujours, un tableau terriblement noir de la dictature, fut-elle du prolétariat. C'est avec un talent de conteur et un regard ne manquant pas d'humour qu'il mêle ces personnages à la page d'Histoire qui est en train de s'écrire. 

C'est un roman passionnant, qui nous rappelle des faits longtemps passés sous silence ou minimisés du fait de la grande scission qui intervint à la même époque entre l'URSS et la Chine. 

Il existe deux versions de ce roman : achevé en 1971 "L'hiver de la grande solitude" parut en 1973, au moment où le pouvoir menait une campagne contre les intellectuels. Le roman fit scandale et en 1975, Kadaré fut interdit de publication. Il écrivit une deuxième version augmentée de certains passages qui sous-entendent que le peuple faisait bloc avec ses dirigeants, sous le titre du "Grand Hiver", version qui parut finalement en 1978. 
Détail de la mosaïque représentant l'histoire de l'Albanie, sur la façade du Musée national d'histoire, à Tirana.

Je retranscris ici ces deux passages qui m'ont particulièrement plu et intéressée, mais qui ne sont pas forcément représentatifs du roman lui-même : 

"Ce matin-là, le rédacteur en chef ne sortit pas prendre son café comme d'habitude. Assis derrière sa table, dans son long bureau, il examinait attentivement une liasse de photos, sans arriver à décider celles qu'il publierait dans le numéro du lendemain. Elles avaient toutes été prises à la rencontre nationale des jeunes ouvrières, à laquelle avait participé Enver Hoxha. Mais ces épreuves ne lui plaisaient pas. Il ne parvenait pas à dire si c'était la faute des photographes, ou des appareils, mais de toute façon les photos ne lui semblaient pas bonnes. Il croyait savoir que les services photographiques étaient pourvus d'appareils modernes acquis en Allemagne de l'Ouest, mais cela n'était pas une raison. L'homme avant tout. Cette formule impitoyablement rebattue dans les réunions et conférences, lui revint insidieusement à l'esprit. Peut-être faudrait-il envisager le renouvellement des cadres. Et pourtant c'étaient ces mêmes photographes qui, des années durant, avaient fait des milliers d'excellents clichés. (...) 
Le vieux photographe de l'Agence télégraphique (...) ne s'était pas trompé. Les sels chimiques, cette fois plus clairement et plus fermement, avaient tracé sur le visage connu quelque chose de nouveau, de bizarre, qu'il était difficile de définir d'un mot. (...) Xan tira douze photos différentes de la solution et sur chacune d'entre elles observa la même chose. Et lorsque la cuve de porcelaine fut vie, brusquement, avec une étrange clarté, dans tout son être s'installa clairement cette pensée : Enver Hoxha avait un gros souci. (...) 
Non, il ne se confierait à personne. Tout au plus, ce soir, avant de s'endormir, dirait-il bien bas à sa femme : Ecoute, Sanié, Enver (il disait Enver tout court, sans "camarade", peut-être parce qu'ils étaient du même âge) – Enver a un grand souci. Alors, sûrement, elle se tournerait vers lui et lui répondrait avec effroi : Mon Dieu, pourvu qu'il n'y ait pas la guerre !" 
**** 

"Le correspondant traversa lentement le grand salon. L'homme ivre, qui continuait de chanter "Moscou, Tirana, Los Angeles", faillit le heurter. Leurs regards se rencontrèrent. L'autre sourit. 
"Jolie chanson, dit le journaliste, vous parlez français ? 
-Ah ! francé.... Mme Pompadour... oui, oui". 
Il s'imagine parler français, se dit le correspondant, et il tenta de lui parler en russe. Ils réussirent à se comprendre tant bien que mal. 
"Alors, où en est l'unité ? demanda le correspondant, d'un ton désinvolte. Totale, indestructible, comme toujours ?" 
Hochant la tête, l'homme ivre fit la moue avec une sorte de mépris. 
"Comme toujours, dit-il, unité totale, jusqu'à l'ennui".

2 commentaires:

  1. Voilà un titre qui ne me dit rien ... mais le résumé est toujours aussi joyeux ! Il me fout le bourdon, cet auteur ! Je lui reconnais plein de qualités - littéraire, narrative, politique - mais j'ai arrêté de le lire : ce n'est plus un plaisir, j'ai le moral en berne quand je referme le bouquin. Ca me rend furieuse, mais il dit vrai !

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  2. @Gine : je sais, pour toi, Kadaré ce doit être un peu l'équivalent d'Angelopoulos, non ? L'Albanie et la Grèce, sous la pluie ou dans le brouillard...

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