mardi 11 juin 2013

Nikos Kokantzis : GIOCONDA, Ed. de l'Aube, 2012


Un terrain vague entre deux maisons dans la Thessalonique de la fin des années 30, est présent tout au long de court mais intense récit de Nikos Kokantzis, qui y relate l'éveil à la vie et à la sensualité de deux jeunes enfants à peine sortis de l'enfance, mais que la guerre et l'occupation allemande ont fait grandir plus vite. 

Il a attendu plus de 30 ans avant d'écrire ce texte éblouissant de sincérité, et de simplicité qui nous parle de sa propre histoire. On n'oublie jamais son premier grand amour, surtout si celui-ci vous cueille dans l'enfance. Nikos Kokantzis l'a encore moins oublié, que Gioconda a été déportée à Auschwitz et qu'elle n'en est pas revenue.

"Ma peau était amoureuse, mon coeur, ma gorge, tout mon corps. Et son amour à elle venait vers moi, j'étais traversé par cette vague chaude, lisse, affolante. Nous ne dîmes pas un mot. Nous étions si proches l'un de l'autre qu'il n'y avait pas de place entre nous pour des mots. De nouveau mes lèvres l'effleurèrent, brièvement, innocemment. Puis dans le cou, sur le front, sur les yeux - "je t'en prie, pas sur les yeux, on le fait avant de se séparer, tu ne savais pas ? Voilà ma bouche, embrasse ma bouche" - et de nouveau sur sa bouche, derrière l'oreille - comment y avais-je pensé, à cet endroit-là ? - et sur ses cheveux la masse de  ses longs cheveux très noirs, et de nouveau sa bouche, sa bouche. Je ne savais pas embrasser, nos langues ne se touchaient pas, rien que nos lèvres. Mais ce baiser naïf était plus fort que du vin et nous donnait le vertige. elle était à moi, j'étais son amant, nous étions mariés, nous n'étions pas mariés, nous avions des enfants, nous n'étions rien que nous deux, les Allemands étaient partis, la guerre était finie, nous étions aux Indes, en Afrique, en Espagne au Tibet, nous avions une jolie maison, nous étions vieux et avions des petits-enfants, nous voguions dans des yachts blancs, nous volions au ras des flots dans notre avions, j'étais à la guerre, on m'avait décoré, j'étais revenu en permission et ell m'attendait, j'étais un espion parachuté en Allemagne pour une mission dangereuses, j'étais sur le point de terminer la guerre à moi seul, il n'y avait pas de guerre, nous traversions le désert à dos de chameau sous un soleil insoutenable, nous descendions le Nil blanc parmi les odeurs du soir, nous découvrions Samarkand, Kaboul, Benarès..."

Tout est dans ce court extrait, la force des sentiments, des sensations, et l'innocence de l'enfance.

C'est le seul ouvrage de Kokantzis traduit en français, (magnifiquement comme toujours par Michel Volkovitch) mais je vais, de ce pas, me procurer un autre recueil qui s'intitule "Εννά ιστορίες και ένα λιμπρετο" (Neuf histoires et un livret).

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