Affichage des articles dont le libellé est Grèce. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Grèce. Afficher tous les articles

samedi 1 août 2020

Moussaiou-Bouyoukou : CONTES D'ASIE MINEURE, Actes Sud, 1996


Une série de 18 contes, comme ceux que l'on nous racontait dans notre enfance, mêlant rois et pauvres, ogres et géants, princesses et braves. Ne croyant plus, depuis longtemps, à la venue du prince charmant, je me suis amusée à lire cet ouvrage du point de vue des représentations sociétales qu'il révèle.

Les hommes sont soit des rois très riches, soit des artisans pauvres, mais dotés d'une bravoure à toute épreuve lorsqu'il s'agit de libérer une des filles du roi en question. J'ai noté qu'il n'y a pas de reine. De même, dans le petit peuple, les pères des garçons ou des filles pauvres sont absents. Les enfants du peuples sont presque toujours ceux d'une pauvre femme. Les enfants des rois, sont le plus souvent des filles, soit uniques, soit allant par trois. Ces dernières sont souvent la récompense que le roi offre à celui qui aura bravé tous les dangers qui menacent sont royaume. 

Bien que venant d'Asie Mineure, ces contes populaires ne diffèrent pas vraiment des européens. J'y vois aussi une manière d'assigner une place à chacun dans des sociétés profondément inégalitaires, et surtout de faire accepter cet état de fait, en racontant combien d'efforts, de prouesse et d'audace il a fallut à ceux qui l'ont transgressé.

Mais que ces quelques réflexions ne vous empêchent pas d'apprécier la magie de l'imaginaire qui a été transmis de bouche à oreilles pendant des siècles et que Calliopi Moussaiou-Bouyoukou, née en 1904 dans cette Asie Mineure qu'elle dût quitter en 1920, a recueilli pour notre plus grand plaisir.

"- A présent, dit l'animal, écoute bien, car ce sera plus difficile qu'avant. L'eau de ce lac, c'est comme du verre en vérité. Si l'on y touche, elle vous change en pierre. Et, comme tu vois, il n'y a pas de pont pour traverser. Le château est construit sur un piton, et l'on ne peut se poser que sur le pourtour du rocher. Tu vas dégainer l'épée d'un pouce hors du fourreau, et moi je m'élèverai d'un pouce au-dessus du lac, sans l'effleurer. J'essaierai d'atterrir sur la bordure. Mais elle est étroite, et mes pattes arrière risquent de glisser dans l'eau et de se pétrifier. Dans ce cas, cherche la source qui jaillit à cet endroit, entre les roches. C'est de l'eau immortelle. Remplis-en ta gourde et jettes-en sur mes pattes pour les ranimer."


mercredi 8 avril 2020

Kostas Moursélas : LES ENFANTS DU PIRÉE, Cambourakis, 2012


Le narrateur, Manolopoulos, ne sait pas très bien comment commencer à dresser le portrait de Louïs, son ami de toujours, qui n'est "pas vraiment petit, pas vraiment laid, pas vraiment beau, pas vraiment paresseux, pas vraiment illéttré, pas vraiment athée". Va-t-il commencer par son mariage ? Ou bien pas comment il a été coincé et forcé à se marier ? Faut-il parler de Fatmé, celle qu'il a sauvé de la prostitution tout en essayant de la "refourguer" à son copain ? Bref, Louïs et indéfinissable, si ce n'est pas l'adjectif "libre". 

Dans le Pirée d'après la guerre civile, alors que la chasse aux communistes bat encore son plein, une bande d'amis, découvre l'amour, le sexe, la politique. La première partie se contente de nous narrer les nombreuses aventures des uns et des autres, mais dans lesquelles, un personnage sort toujours du lot, le fameux Louïs.

"Un caporal est venu, suivi d'un troufion, et ils se sont plantés devant nous.
- Eh ! mec, ramène-toi, le commandant te demande. Suis-nous, a-t-il dit à Louïs. Et lui, en aristocrate de naissance, il a siroté les dernières gouttes de son thé, il a ramassé les cigarettes et, le briquet dans le creux de la main, il s'est levé.
- Allez, magne-toi ! T'es pas invité à un cocktail !
Le caporal lu a donné une bourrade. Le paquet et le briquet sont tombés par terre. Il a fait mine de se pencher pour les ramasser.
- Laisse-les ! T'en auras pas besoin, lui a dit le soldat en posant son godillot dessus.
Et il les a écrasés en rigolant.
J'allais me lever pour protester. Le caporal m'a fait rasseoir.
- Toi, tu la fermes !
- Ce n'est pas la peine, Konstandis, a ajouté Louïs. Ce sont des potes. On va s'arranger en route.
Et il m'a fait un clin d'oeil.
J'étais sûr qu'avant d'arriver au quartier général, il les aurait si bien cuisinés que tous deux se rangeraient de son côté.
Louïs, on ne peut ni le haïr, ni lui en vouloir Il ne fait pas partie de ces hommes que l'on peut ignorer ou oublier. (...)
Juste avant qu'ils ne disparaissent, j'ai eu le temps de voir le caporal sortir son paquet de cigarettes pour lui en offrir une et l'autre sortir son briquet pour la lui allumer."

Mais le temps passe, les amis mûrissent, apprennent un métier ou font des études, ils se marient, pas toujours avec celle qu'ils aiment, souvent en fonction des intérêts économiques des familles. Tous ? Non, bien sûr, pas Louïs qui passe d'un petit boulot à un autre, d'une femme à une autre, mais qui reste toujours fidèle à ses principes et à son ami Manolopoulos, qu'il exhorte de se sortir du conformisme ambiant. 

Un roman touffu, dont j'ai perdu quelques fois le fil, mais qui a su me retenir jusqu'au bout grâce à des passages magnifiques dus à l'acuité du regard que Moursélas porte sur la société petite bourgeoise athénienne, avec ses rêves et ses angoisses, et de laquelle au moins une femme semble s'être échappée grâce à l'exemple de Louïs. Quant au Manolopoulos de narrateur, même si la fin de l'histoire n'est pas celle qu'il a toujours espérée en secret, il se pourrait bien que le fait d'écrire enfin l'histoire de la bande sera à même de lui faire accéder à cette liberté que son ami lui a toujours enjoint de prendre à pleins bras. 

lundi 10 septembre 2018

Alexandre Papadiamantis :L'ILE D'OURANITSA et RÊVERIE DU QUINZE-AOÛT, Cambourakis, 2013,2014

Une très bonne initiative de la part des éditions Cambourakis que d'avoir réédité cette séries de 17 nouvelles écrites entre 1888 et 1908 par Alexandre Papadiamantis. 

Je connaissais cet auteur pour avoir lu, il y a déjà bien longtemps son roman "Les petites filles et la mort". J'y ai retrouvé une société rude, empreinte de principes et de rigidité tout orthodoxes. Des vies soumises aux préceptes religieux, à la rigueur des rites, où la notion même de  liberté intellectuelle n'a aucune place, ou nécessite une transgression périlleuse. De l'enfance à l'âge adulte, les hommes luttent contre la tentation des chemins de traverses, contre la tentation du retrait de la société, les femmes quant à elles n'existent que par leur statut de vierges, épouses et surtout de mères. 

Et pourtant ! Ces pages sévères sont traversées de fulgurances sensuelles, d'élans amoureux, d'émerveillements face à la mer et à la nature. Chaque nouvelle nous raconte le moment où le personnage fait un pas de côté.

"Sous le Chêne royal" nous conte l'amour inconsidéré d'un jeune garçon pour cet arbre δρυς qui, il faut le savoir, est féminin en grec. Il s'échappe de la surveillance de ses parents et 

"J'étais fourbu, en nage, hors d'haleine. A peine arrivé, je me jetai sur l'herbe, me roulai sur les coquelicots et les fleurs des champs. J'éprouvais cependant un bonheur secret, un plaisir merveilleux. Je rêvais en levant les yeux vers les branches épaisses, j'ouvrais et fermais mes lèvres avec volupté au souffle de la brise qui faisait bruire le feuillage. Des centaines d'oiseaux venaient chercher le repos dans la ramure et entonnaient les chants débridés... La fraîcheur, le parfum et la joie faisaient fondre mon coeur... (...)

Il me sembla que l'arbre - car je conservais dans mon sommeil la notion d'arbre - changeait peu à peu d'apparence, d'état et de forme. A un moment, je crus voir à la racine du chêne deux jambes bien galbées, collées l'une à l'autre, qui ensuite se décollaient peu à peu et finissaient par se séparer. Le tronc me parut se remodeler pour prendre la forme d'une taille, d'un ventre, d'une poitrine aux deux seins retroussés avec grâce."

La traduction de René Bouchet fait ressortir le classicisme de la langue utilisée par Papadiamantis, sans tomber dans un style ardu et précieux. Elle rend hommage à celui qui est considéré comme le père de la littérature moderne en Grèce. 

vendredi 10 août 2018

Stella Vretou : LES SOULIERS VERNIS ROUGES, Ed. Les Escales, Pocket, 2017


On sait peu de choses de Stella Vretou, qui est avant tout une traductrice prolifique d'auteurs turcs. Il faut dire qu'elle est née à Constantinople - comme disent encore les Grecs - et son premier roman doit beaucoup à cette ville. 

Il s'agit d'une saga familiale qui nous emmène de l'exil de l'arrière grand-père et de son frère qui quitte à la fin du XIXe s. l'île de Zakinthos pour Odessa, en passant par Constantinople. 

Après avoir fait fortune à Odessa, l'arrière grand-père, décide de retourner à Constantinople pour trouver une femme et dès lors, le déroulement de l'histoire familiale se fait au gré des souvenirs que les femmes se transmettent les unes aux autres. 

De mariages en naissances, de négoces en retours de fortunes, de maisons en maisons, le roman dresse un tableau de la vie des Roums, ces Grecs vivant en Turquie. En toile de fonds, l'histoire mouvementée entre cette communauté et la population turque, marquée par les différents traités internationaux qui ont procédé à l'éclatement de l'empire ottoman. Bizarrement, Stella Vretou, fait pratiquement l'impasse sur le grand échange de population de 1922 qui n'affecte en rien la famille dont elle nous raconte l'histoire et met plutôt l'accent sur la nécessité de quitter La Ville au moment de l'affaire de Chypre dans les années 1960.

"Cela fait plusieurs jours maintenant que toute la famille se réunit le soir dans la pièce du milieu où se trouve le poste de radio et qu'ils essaient de capter Radio Athènes. On baisse le son et les parasites sont nombreux... (...) 
Son grand-père Apostolos et son père parlaient, hier soir, des marques que les Roums trouvent sur la porte de leur maison ou les façades de leurs commerces. Constantinople est remplie de vauriens venus des bas-fonds de l'Anatolie. Pourquoi les ont-ils tous parqués ici, pourquoi barbouillent-ils leurs maisons et leurs magasins de graffitis ? se demandaient-ils, terrifiés."

Si c'est un roman qui se lit facilement, je l'ai personnellement trouvé trop linéaire, trop chronologique, trop convenu. Par ailleurs, il reste bien trop centré sur les aléas des uns et des autres pour offrir un intérêt historique quelconque quant à la période, pourtant importante encore de nos jours, qu'il recouvre.

dimanche 24 juin 2018

Petros Markaris, OFFSHORE, Seuil, 2017



Ironie de l'histoire, je lis ce livre au moment où, selon l'Union européenne, la Grèce sortirait de la crise du fait qu'elle peut à nouveau se financer sur les marchés financiers. Si ce type de discours passe auprès des médias français et allemands, en Grèce personne n'a vraiment l'air d'y croire, tant le pays est exsangue et encore soumis à une tutelle de ses créanciers puisqu'aucune annulation de la dette, même partielle, n'est prévue.

Or Markaris qui, dès 2016, situe la suite des tribulations de son célèbre commissaire Charitos, dans une Grèce sortie de la crise et où l'argent se remet à circuler pour ne pas dire "ruisseler", ne s'y trompe pas. Alors que les promesses d'augmentations de salaires poussent les gens à réutiliser leur voiture laissées sans plaque faute de pouvoir payer essence et taxes, à s'inviter à nouveau au restaurant, à abandonner les pois chiches et autres haricots secs au profit des fameuses tomates farcies, Charitos et se demande d'où vient l'argent ?

A la faveur de trois meurtres avec vol, dont bizarrement on trouve très vite les responsables qui avouent tout aussi rapidement leurs méfaits. Charitos fera preuve, une fois de plus, d'insoumission et poursuivra inlassablement son enquête et son idée, celle de chercher l'origine de l'argent.

La réponse n'arrive qu'en toute fin de roman et le laisse sans voix ! ce qui ne fait que confirmer le scepticisme des Grecs d'aujourd'hui !

mardi 17 avril 2018

Yanis Varoufakis : CONVERSATION ENTRE ADULTES, LLL, 2017


L'élection d'Alexis Tsipras avait fait naître en Grèce le fol espoir d'une sortie de la crise. Or après six mois de lutte acharnée dans le cadre des institutions européennes, il a bel et bien signé un troisième Memorandum, reniant ainsi les engagements qu'il avait pris et qui l'avaient fait élire. 

La déception d'abord, la colère suite à l'application de mesures d'austérité encore plus sévères et le sentiment que tout cela ne mène à rien, font que dans les conversations quotidiennes, Tsipras est traité de traître. Cela me choquait, car j'avais l'impression qu'il n'avait pas pu faire autrement et que la faute en revenait principalement à l'Europe et à son intransigeance, sans pour autant pouvoir mieux argumenter que le fameux "c'est de leur faute". 

Et bien ce livre de Varoufakis lève le voile sur ce qui s'est passé pendant ces six mois, non seulement dans le cadre des "négociations" avec la Troïka mais aussi au sein même du gouvernement grec et du parti Syriza. 

En tant que ministre des finances, Varoufakis a été au coeur des tractations et c'est par le menu, quasiment jour après jour, qu'il relate les faits et les dire de tous les participants à ce qui, malheureusement pour le peuple grec, n'était pas un jeu.

Et c'est ainsi que l'on apprend, de la bouche-même de Christine Lagarde : 

"Bien sûr, vous avez raison, Yanis. Les objectifs sur lesquels ils insistent ne peuvent pas fonctionner. Mais comprenez bien que nous avons trop investi dans ce plan. Nous ne pouvons pas reculer. Votre crédibilité dépend de votre accord et de votre participation à ce plan.
Et voilà. La directrice du FMI venait d'expliquer au ministre des Finances d'un gouvernement en pleine faillite que les politiques imposées à son pays ne pouvaient pas fonctionner. Elle ne disait pas qu'il était difficile de faire en sorte qu'elles marchent, ni que la probabilité qu'elles marchent était faible. Non, elle reconnaissait que, quoiqu'il arrive, elles ne pouvaient pas fonctionner."

Et pourtant, Varoufakis avait dès le début de son engagement auprès de Tsipras, un plan de "sortie de la Grèce de sa prison pour dettes" qui était selon lui l'objectif le plus important, ce qui fit l'obje, au sein du gouvernement, d'un pacte en cinq points et qui plus est l'engagement qu'aucun autre Mémorandum ne serait signé, "même s'ils nous menacent du Grexit". 

Six mois après ce qui s'apparente à un thriller politique et économique, Alexis Tsipras montre de découragement, et semble de plus en plus sous la pression de forces internes et externes au parti. Varoufakis veut croire jusqu'au bout qu'il tiendra bon, mais il sent bien que malgré le Non du référendum, Alexis ne tiendra pas face à la menace du Grexit, il démissionne.

C'est un livre édifiant sur la duplicité des hommes politiques de tout bord mais surtout sur la fragilité de la démocratie face aux puissance financières et un appel à redonner un sens commun à cette Europe.

Même si certains mécanismes économiques me restent encore un peu compliqués, c'est un livre plus politique qu'économique et il me semble que chaque citoyen européen devrait le lire. Il est grand temps que les populations se réapproprient cet outil.

dimanche 18 juin 2017

Christos Chryssopoulos : UNE LAMPE ENTRE LES DENTS, Actes Sud, 2013


Christos Chryssopoulos, né en 1968, est un auteur prolifique, mais je ne le découvre que maintenant, avec ce livre qui porte en sous-titre la mention "Chronique athénienne".

Sa démarche est personnelle et particulière. Au fond il se demande comment être écrivain (de fiction) quand la réalité vous cerne de toute part. Cette réalité, c'est celle des rues d'Athènes (pas la touristique) où la crise se voit et se mesure au nombre de sans-abris, de paumés et de décalés qu'on y croise. Il arpente les rues de son quartier, il prend des photos, il s'arrête parfois à la gare routière, où il retrouve, plusieurs jours de suite, A. avec qui il entretient une conversation où la curiosité et la gêne se mêlent à l'empathie. Rentré chez lui, il transcrit les dialogues comme il s'en souvient.

"- Tu dors où, d'habitude ?
- Dans la rue. Sur des cartons... Dans le parc... J'ai dormi aussi sur des bancs et j'ai mangé à la soupe populaire. Durant des mois je n'ai même pas pu me laver. Personne n'embauche un type de cinquante ans. Encore moins quand il pue à cause de la crasse. Ensuite, j'ai fait le ramassage des cartons pour le recyclage. J'ai un certificat médical comme quoi j'ai une maladie chronique." (...)
- C'est bien, qu'on parle.
- Comment ça ? ai-je demandé, surpris.
- Oui. Ca fait du bien de parler à quelqu'un."

Mais au-delà du factuel,  il développe toute une réflexion sur la ville  (sa ville) , le fait de marcher dans ses rues et l'acte d'écrire. 

"Car si étrange que cela paraisse, les villes ne sont pas responsables du récit qui est fait d'elles. La création d'un objet collectif et anonyme qui s'appelle ville est l'affaire des citoyens.
Plus exactement, ce sont les flâneurs qui écrivent le texte de la ville. Ce sont eux qu'il faut interroger sur les mots qui expriment l'Athènes d'aujourd'hui. Ils évoluent toujours en prise avec le sol. Sur la base, à la racine de la ville. Et l'ironie est que ces gens  écrivent le "texte de la ville" sans même pouvoir le lire. Ils écrivent en un sens, sans en avoir conscience, puisqu'ils composent un texte collectif. Une sorte de cadavre exquis".

Plus qu'une chronique, plus qu'un livre, ce que je tiens entre les mains me fait penser à une performance alliant l'écriture et la photographie dans un but non pas artistique mais de témoignage.

Un livre écrit en 2011, au tout début de la crise grecque, mais la situation ne s'est pas améliorée et le chiffonnier qui fouille une benne à ordures avec une lampe entre les dents n'a pas disparu.

lundi 15 août 2016

Aris Fakinos : LA VIE VOLEE, Fayard, 1995




Aris Fakinos est un auteur grec que j'ai découvert il y a bien longtemps et dont j'ai lu une grande partie de l'oeuvre. 

C'est avec le même plaisir et surtout le même intérêt que j'ai relu  "La vie volée".

Un vieil homme récupère, de justesse avant sa destruction, le dossier que la Sûreté grecque avait sur son compte. Au fil des notes des différents agents, sa femme et lui se rappellent les luttes, les résistances, les déportations, les amitiés, les déceptions. Il leur a fallut atteindre la vieillesse pour enfin pouvoir vivre vraiment ensemble. 

Au travers de cette vie, Fakinos retrace l'histoire de la Grèce du XXe siècle et plus précisément l'histoire des communistes, du rôle qu'ils ont joué dans la résistance à l'occupation nazie à la répression sans merci qu'ils ont subie suite au partage de Yalta. Il raconte les camps de détention, notamment celui de Makronissos.  

"A l'époque, le pouvoir ne jouait pas au papa-gâteau, ne distribuait pas caresses et sourires, il ne mâchait pas ses mots, ne se camouflait pas comme aujourd'hui sous le travestissement de la démocratie. Il avait de la dignité. Ce qu'il voulait dire, il le disait clair et net. Quant les flics de la Sûreté nous tombaient dessus et nous emmenaient à coups de pied au bureau des interrogatoires, quand ils défaisaient leurs ceinturons ou préparaient leurs instruments de torture, il n'y avait aucun faux-semblant, pas la moindre ambiguïté, on ne se berçait pas d'illusions. On savait parfaitement qui ils étaient et ce qu'ils attendaient de nous, on s tenait prêt, on se recroquevillait par terre en veillant à se protéger la tête avec les bras - sous la trique, au premier coup sur la plante des pieds, on serrait les dents. "Tiens bon", nous disaient les prisonniers des cellules voisines en frappant en cadence leurs souliers contre le mur, et l'on reprenait courage, on résistait autant qu'on pouvait. Mais qui trouver à présent autour de soi, au café ou à la maison pour nous crier "tiens bon" au moment où surgit la première image à la télévision?" 

En lisant ce livre on comprend mieux l'importance encore actuelle du PC grec et de sa présence dans le débat public. On réalise aussi que la Grèce a connu bien peu de répit : de la dictature de Metaxas, en passant par la deuxième guerre mondiale, la guerre civile et la chasse aux communistes qui s'ensuit, à la dictature des colonels de 1967 à 1974. 

Ce sont tous ces événements que se remémore le narrateur qui, à la fin de sa vie, déplore la prise du pouvoir de Eltsine et de la dislocation de l'URSS.

Aris Fakinos dresse le portrait d'un homme qui s'est toujours battu pour plus de justice et d'un pays pris dans les enjeux des grandes puissances. 


mardi 10 novembre 2015

Vassilis Alexakis : L'ENFANT GREC, Gallimard, 2012


Un livre terminé depuis plus de quinze jours, mais auquel je repense, qui me revient en mémoire, bref, que je ne suis pas prête à oublier.

Et pourtant, rien d'extraordinaire, pas d'actions débridées, pas d'énigme insoluble... c'est peut-être bien là que réside la particularité de cet ouvrage, une aventure tranquille, calme, mais obstinée, qui va au rythme du pas que permettent les béquilles, mais une aventure au coeur de la découverte de la lecture, au coeur du métier d'écrivain.

Alexakis nous raconte comment, ayant subi une opération suite à un anévrisme, il se retrouve obligé de quitter son 5ème étage sans ascenseur pour une chambre d'hôtel situé non loin du jardin du Luxembourg. Chaque jour il y fait une petite promenade, y rencontre toutes sortes de personnes, se remémore ses lectures d'enfants à la faveur de la découverte des nombreuses statues d'écrivains qu'il y trouve. Petit à petit, le Jardin n'a plus de secret pour lui, à tel point qu'il l'intègre à son imaginaire et que les personnes croisées deviennent elles-mêmes des personnages de fiction.

Du théâtre de marionnettes d'Odile, en passant par l'auberge, sans oublier ni les toilettes publiques, où oeuvre la charmante Marie-Paule, ni le Sénat que M. Jean, ancien bibliothécaire, connaît comme sa poche, Alexakis dresse le décor de ses réflexions, de ses souvenirs et finalement du roman qu'il est en train d'écrire. 

"Je parlais quelques fois de ces personnages avec mon frère, puisqu'ils avaient été également ses amis. (...) S'il avait été encore en vie, je lui aurais téléphoné cent fois depuis que j'ai commencé ce récit pour lui demander des précisions sur le caractère de tel ou tel personnage. Je suis à présent obligé de recourir à des encyclopédies, de consulter des oeuvres. Si j'ai entrepris de ressusciter tout ce monde c'est peut-être avant tout parce qu'il me rappelle mon frère. J'ai ouvert après tant d'années la porte de la remise de Callithéa pour le retrouver, lui. Je suis en train d'écrire un roman selon son coeur étant donné qu'il se passionnait non seulement pour les "Classiques illustrés", mais aussi pour Guignol et sa bande. Il aurait sûrement pris plus de plaisir que j'en ai eu à déambuler dans les couloirs du palais du Luxembourg, car il aimait le faste."

La présence des personnages mythiques de nos lectures de jeunesse est si forte que l'auteur se laisse emporter lui-même par son récit et qu'à plusieurs occasions l'imagination fait déraper la réalité et que tout ce petit monde se retrouve des accointances avec les héros de jadis. 

Un grand livre, un grand auteur !

En surfant sur Internet, j'ai trouvé cette interview d'Alexakis. Je n'arrive malheureusement pas à intégrer la vidéo, mais vous pouvez cliquer ICI pour l'écouter.

dimanche 15 mars 2015

Ersi Sotiropoulos : DOMPTER LA BÊTE, Quidam Editeur, 2011 (2003)


La Grèce du début des années 2000, dans la période d'euphorie qui a précédé les jeux Olympiques à Athènes, avant que la crise ne soit déclarée, mais alors que toutes les prémisses y sont bien présentes : un conseiller de ministre qui ne met pratiquement jamais les pieds au ministère, d'anciens opposants aux colonels qui ne sont plus trop gênés par la corruption, des embourgeoisés se réfugiant dans les beaux quartiers, à l'abri de la réalité.... et une Athènes croulant sous les embouteillages. Tel est le décor de ce roman qui, en une vingtaine de jours fait basculer toute une famille dans une crise existentielle.

Un jeune homme à bonnet rouge va jouer le jeu de catalyseur du Visiteur du film Théorème de Pasolini. Il n'en est pourtant pas le protagoniste, mais sa présence va faire exploser le semblant d'équilibre de routine qui lie encore les membres d'une famille. 

Le père est celui qui sera le plus déstabilisé, lui qui, entre un passage en coup de vent au ministère et un rendez-vous sado-maso avec sa maîtresse s'efforce de retrouver la verve poétique de sa jeunesse, oubliant à quel point il a trahit ses idéaux.

"Ses réticences vis-à-vis du gouvernement, par instants, remontaient à la surface. Ce qui le gênait d'habitude, c'était un détail, un épisode isolé comme celui de Takòpoulos, ou le culot d'un blanc-bec sorti de nulle part qui agissait impunément, ses arrières protégées. Les hommes, voilà le problème. Les contacts humains lui donnaient la nausée, parler avec un imbécile faisait monter sa tension et par malheur, dans sa position il était souvent obligé d'expliquer ce qui allait de soi. Mais la politique en tant qu'idéologie et système de valeurs ne l'intéressait plus. Qui se souciait d'idéologie à présent ? La langue était en bois massif, ceux qui la parlaient le savaient mieux que personne. Le parcours du parti, du profil tiers-mondiste à la majorité absolue, des slogans de tribune aux privilèges douillets du pouvoirs, de la vision socialiste au charme discret de la bourgeoisie, n'était qu'une course haletante afin de sauver les apparences."

C'est un roman agaçant, dérangeant, qui ne nous laisse jamais nous reposer sur un acquis et qui nous force toujours à revoir l'opinion qu'on se fait de l'un ou de l'autre. 

C'est la première fois que je lis du Ersi Sotiropoulos, mais elle a su me convaincre de son talent et je vais l'ajouter à la liste des auteurs que j'aime suivre. 

jeudi 31 juillet 2014

Yannis Ritsos : JOURNAL DE DEPORTATION, Ypsilon, 2009


Entrer dans ce journal, c'est entrer dans l'enfer des camps de concentration des prisonniers politiques dans les années qui ont suivis la guerre civile en Grèce. Disséminés dans plusieurs îles dès 1947, ils furent rassemblés ensuite à Makronissos, îlot au large du Cap Sounion.

Yannis Ritsos fut déporté à Limnos en 1948, puis à Makronissos dès 1949. Il y a tenu un journal sous forme de petits poèmes relatant le quotidien, entre présence entêtante des barbelés et consolation d'un clair de lune. Il y a également écrit de longs poèmes : "Le chaudron enfumé", "Les quartiers du monde" et un recueil intitulé "Temps pierreux".



Camp de concentration à Makronissos


11 mai 1950

Les bâtiments et les pierres après la pluie
ont changé de couleur.
Deux vieillards s'assoient sur un banc. Ils ne parlent pas.
Tant de cris et il reste tant de silence.
Les journaux vieillissent en une heure.

Temps faible-temps fort, faible-fort
monotonie du changement - temps faible;
fort-faible, strophe-antistrophe
ni colère ni tristesse.

Le couvre-feu du soir;
aussi pesant pour celui qui a blessé
que pour celui qui est blessé.

Les hommes s'assoient sur les pierres
ils se coupent les ongles.
Les autres sont morts.
Nous les avons oubliés.

"Ni colère ni tristesse" écrit-il, et pourtant au fil de lecture on sent monter en soi une révolte. Peut-être, sûrement dirai-je, l'écriture lui a permis de tenir. Il griffonnait sur des petits carnets, sur des paquets de cigarettes, il emprisonnait certains de ses poèmes dans des bouteilles et les enterrait. Il n'était pas le seul poête à être déporté. 

Un cinéaste suisse, O. Zuchuat, a filmé un documentaire sur l'île de Makronissos et ses 80000 déportés : "Comme les lions de pierre à l'entrée de la nuit". Vous pouvez en voir la bande annonce en cliquant ICI.

Publié pour la première fois en français, ce "Journal de déportation" a été excellemment traduit par Pascal Neveu, qui collabore régulièrement avec les éditions Ypsilon et a déjà traduits nombre d'autres ouvrages de Ritsos et d'autres poètes grecs déportés à Makronissos. J'ai eu le plaisir de le recevoir l'année dernière en tant qu'hôte et c'est grâce à lui que j'ai découvert cette maison d'édition. Je n'ai pas manqué de lui signaler le monument commémoratif des prisonniers politiques enfermés à Nauplie, à l'emplacement même de l'hôtel de luxe qui surplombe actuellement la vieille ville sur lequel est gravé un des poèmes de Yannis Ritsos.


Nauplie : Poème de Ritsos
à l'emplacement de l'ancienne prison.

Si vous voulez en savoir plus sur la déportation à Makronissos, vous pouvez cliquer ICI

"24 novembre 1948

Jour pierreux, paroles pierreuses.
Des chenilles grimpent le long du mur.
Un escargot porte sa maison
sort sur le seuil
il peut y rester, il peut partir.
Les choses sont comme elles sont.
Ce n'est rien
Le rien n'est pas tendre.
Il est pierreux."

dimanche 23 février 2014

Vassilis Vassilikos : ALFRATRIDE, Gallimard, 1978


Un livre que j'avais lu, il y a longtemps, sur lequel je suis retombée par hasard, parce qu'il était mal rangé dans ma bibliothèque ! Comme je n'en avais gardé aucun souvenir, mais comme il est de l'auteur de Z, je me suis dit qu'il méritait que je le relise.

Et bien, comme on peut le dire d'un film,  ce livre a vieilli et même mal vieilli. 

Basé sur les soupçons qui ont été émis lors de la mort, officièlement par absorption abusive de barbiturique, de la femme de Niarchos, un des armateurs grecs qui a défrayé la chronique mondaine dans les années 70, c'est un roman verbeux, excessivement marqué par la réthorique gauchiste de ces années là. (Et je la connais bien pour l'avoir pratiquée !) Trop de références (gratuites?) aux mythes antiques, à la symbolique des termes (l'un des armateurs se nomme Alfa, l'autre Omega....), trop de passages purement techniques sur le travail de médecin légiste et en revanche trop de passages d'un lyrisme erotico-poétique . Bref, c'est bien le style qui a vieilli !

Parce que sur le fonds, la dénonciation de la corruption, de la collusion entre les armateurs et la classe politique dirigeante, les stratégies de préservation des privilèges de la grande bourgeoisie, tout y est et malheureusement tout y est encore de nos jours. 

"Connaissant cette aventure, mon oncle ne promit un second rapport, propre à détruire le mythe d'un meurtre sauvage par la pieuvre, qu'en réclamant d'avance la somme qui lui permettrait de construire sur le terrain légué par son frère, à Kifissia. Et le bruit courut aussitôt que l'armateur lui avait graissé la patte pourqu'il couvre le meutre d'Anastassia. quant à moi, mon oncle me fit cadeau d'une Mini-Fiat, qui attira l'attention d'une voisine de Noémi, si bien que pour un peu j'aurais eu la fille par-dessus le marché. Mais voilà bien le cercle vicieux des intérêts : c'est cette voiture qui m'a amené finalement à kidnapper le fils du donateur."

Et c'est là que le roman reste marqué par l'atmosphère des années de plomb, puisque le narrateur, n'est autre que le neveu du médecin légiste corrompu, et que fort de son récent engagement révolutionnaire, il participe à l'enlèvement du fils de l'armateur.

"Je me lançai tête baissée dans le marxisme. Je lisais avec l'avidité d'un buvard asoiffé d'encre. C'était la première phase de la Junte, la Résistance accomplissait beaucoup d'actes utiles, dont le récit n'a pas sa place ici. Plus tard, quand changea le régime, le 23 juillet 1974, notre groupe attendit un instant une prise de pouvoir par les masses en délire. Nos espérances se révélèrent sans fondement. Notre chef en fut piqué au vif. "Ce peuple-là est endormi, disait-il. Il faut le réveiller." (...) Pour l'essentiel, les propos de "Lui" se ramenaient à ceci : désormais, il fallait passer à des formes plus énergiques de révolution, pour échapper à l'illusion de bonheur. (...) Sous la dictature, nos buts étaient purement politiques. Il fallait désormais frapper l'establishment économique."

Ce roman de Vassilikos restera comme un témoin d'une époque, des courants idéologiques qui s'y affrontaient et des moeurs d'une classe possédante prête à tout pour maintenir ses privilèges.

mardi 11 juin 2013

Nikos Kokantzis : GIOCONDA, Ed. de l'Aube, 2012


Un terrain vague entre deux maisons dans la Thessalonique de la fin des années 30, est présent tout au long de court mais intense récit de Nikos Kokantzis, qui y relate l'éveil à la vie et à la sensualité de deux jeunes enfants à peine sortis de l'enfance, mais que la guerre et l'occupation allemande ont fait grandir plus vite. 

Il a attendu plus de 30 ans avant d'écrire ce texte éblouissant de sincérité, et de simplicité qui nous parle de sa propre histoire. On n'oublie jamais son premier grand amour, surtout si celui-ci vous cueille dans l'enfance. Nikos Kokantzis l'a encore moins oublié, que Gioconda a été déportée à Auschwitz et qu'elle n'en est pas revenue.

"Ma peau était amoureuse, mon coeur, ma gorge, tout mon corps. Et son amour à elle venait vers moi, j'étais traversé par cette vague chaude, lisse, affolante. Nous ne dîmes pas un mot. Nous étions si proches l'un de l'autre qu'il n'y avait pas de place entre nous pour des mots. De nouveau mes lèvres l'effleurèrent, brièvement, innocemment. Puis dans le cou, sur le front, sur les yeux - "je t'en prie, pas sur les yeux, on le fait avant de se séparer, tu ne savais pas ? Voilà ma bouche, embrasse ma bouche" - et de nouveau sur sa bouche, derrière l'oreille - comment y avais-je pensé, à cet endroit-là ? - et sur ses cheveux la masse de  ses longs cheveux très noirs, et de nouveau sa bouche, sa bouche. Je ne savais pas embrasser, nos langues ne se touchaient pas, rien que nos lèvres. Mais ce baiser naïf était plus fort que du vin et nous donnait le vertige. elle était à moi, j'étais son amant, nous étions mariés, nous n'étions pas mariés, nous avions des enfants, nous n'étions rien que nous deux, les Allemands étaient partis, la guerre était finie, nous étions aux Indes, en Afrique, en Espagne au Tibet, nous avions une jolie maison, nous étions vieux et avions des petits-enfants, nous voguions dans des yachts blancs, nous volions au ras des flots dans notre avions, j'étais à la guerre, on m'avait décoré, j'étais revenu en permission et ell m'attendait, j'étais un espion parachuté en Allemagne pour une mission dangereuses, j'étais sur le point de terminer la guerre à moi seul, il n'y avait pas de guerre, nous traversions le désert à dos de chameau sous un soleil insoutenable, nous descendions le Nil blanc parmi les odeurs du soir, nous découvrions Samarkand, Kaboul, Benarès..."

Tout est dans ce court extrait, la force des sentiments, des sensations, et l'innocence de l'enfance.

C'est le seul ouvrage de Kokantzis traduit en français, (magnifiquement comme toujours par Michel Volkovitch) mais je vais, de ce pas, me procurer un autre recueil qui s'intitule "Εννά ιστορίες και ένα λιμπρετο" (Neuf histoires et un livret).

mercredi 22 août 2012

Vassilis Alexakis : LE PREMIER MOT, Gallimard, 2010



Dans ce roman, Vassilis Alexakis renoue avec sa passion des mots, de la langue et de la communication entre les êtres. 

Peu avant de mourir, Miltiatis, Professeur  à la Sorbonne d'origine grecque, confie à sa soeur son regret : il n'a pas encore découvert, quel a été le premier mot prononcé par l'humanité. 

Celle-ci, se met en devoir de le trouver et n'aura de cesse, de questionner ses anciens amis, éminents chercheurs ou simples quidams. Et l'on assiste alors à un florilège, assez érudit il faut le dire, d'hypothèses vraisemblables ou fantasques que l'on peut émettre, au vu des connaissances actuelles de la science, qu'elle soit anthropologique, psychologique, neurologique et j'en passe. Cela peut vous sembler rébarbatif, mais bien au contraire, l'humour n'y manque pas. 

Mais, et c'est là la force d'Alexakis, il n'oublie à aucun moment le fait qu'il écrit d'abord un roman. Et c'est un roman à la gloire de l'amour qui peut lier un frère et une soeur, amour fait de complicité, d'admiration respective, et de souvenirs remontant à l'enfance. Un lien si fort que, malgré la mort, le dialogue se poursuit, comme si Miltiadis vivait encore.

"...J'ai décidé de jeter un premier coup d'oeil aux tiroirs du bureau. J'ai commencé par celui du milieu.
- Il faut bien que quelqu'un fasse ce travail, n'est-ce pas ?
- C'est vrai, a admis mon frère.
Mais l'instant d'après, je l'ai entendu maugréer :
- Les morts n'ont droit à aucune intimité
- Je m'arrête, si tu veux, lui ai-je proposé.
J'étais en train de feuilleter plutôt distraitement son agenda, qui m'a rappelé son amour pour le football et pour l'opéra. Il avait vu le match France-Argentine chez son ami François, le libraire, et l'Elixir d'amour de Donizetti à l'Opéra Garnier.
- Non, non, a-t-il dit, tu peux continuer".

Parallèlement à sa quête du premier mot, sa soeur sent le besoin d'écrire et plus précisément de raconter les trois jours qu'elle a passés avec son frère, une semaine avant qu'il ne meure. Et là aussi on retrouve un des caractères d'Alexakis, cette capacité qu'il a de nous parler de son "métier" et de la réflexion qui l'accompagne tout au long du travail d'écriture :

"Je n'arrive pas à réfléchir quand je n'écris pas. Je m'assieds sur le canapé, je ferme les yeux et je me dis : "Je vais réfléchir à présent." Mais au bout d'une heure, force m'est de constater que je n'ai pensé à rien. Le crayon que je tiens m'aide à me concentrer, à me vouer à un sujet.
(...) Depuis quelques temps, j'éprouve le besoin de confier à quelqu'un que j'écris un texte sur mon frère. Ce récit, je l'ai déjà noté, a pris une importance considérable pour moi, il ne me tient pas seulement compagnie, il est devenu ma nouvelle adresse. Je n'en ai rien dit à Aliki car je suis sûre qu'elle voudrait le lire, mais j'en ai parlé à Bouvier.
- Vous avez raison d'écrire, m'a-t-il dit. Les mots comprennent mieux nos peines que nos joies. Ils ont quelque chose de mélancolique, vous ne trouvez pas ?"

Un roman intéressant, donc, aux personnages attachants qu'on ne lit pas forcément d'une traite, mais qui nous tient en haleine.

samedi 16 juin 2012

Crise du Livre en Grèce

Une fois n'est pas coutume. Je vous invite à lire l'excellent article, paru dans le Monde des Livres d'hier,  signé de Florence Noiville, envoyée spéciale à la Foire du Livre de Thessalonique. Vous le trouverez en cliquant ici

"Au tout début, j'avais l'illusion que la crise pourrait être bénéfique pour freiner le consumérisme imbécile, cette tyrannie du "life style".... toutes ces fausses blondes stridulant à la télévision. On pourrait revenir à l'essentiel, retrouver le goût de l'amitié, des choses simples. Mais ce n'est pas vrai, ce n'est jamais vrai. La crise est une dévastation à large échelle, elle vide les âmes comme les portefeuilles, les gens sont plus confus et agressifs. Personne n'écoute personne".

                                                                            Ersi Sotiropoulos


Née en 1953 à Patras, Ersi Sotiropoulos vit actuellement à Athènes. Elle écrit des romans, des nouvelles, de la poésie et son roman "Zigzags dans les orangers", lui a valu, en 2000, le prix d'Etat et le prix de la revue Diavazo.  Sa traduction a été publiée en 2003 chez Maurice Nadeau.

"Dompter la bête" est un livre que je n'ai pas encore lu, mais que je compte bien acquérir au plus vite. Je vous en reparlerai donc plus tard.