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jeudi 11 juin 2020

Vanessa Springora : LE CONSENTEMENT, Grasset, 2020



Un livre courageux, un livre intelligent et un livre nécessaire. Nécessaire pour son auteure, mais aussi pour les lecteurs. Nécessaire pour se poser les bonnes questions et ne plus jamais retomber dans la lâcheté, la complicité face à l'impunité de ces prédateurs, qui, sous couvert de l'art, ont séduit et abusé des enfants et de jeunes adolescents.

Ce livre est courageux, car ce que nous dit Vanessa Springora, c'est sa propre histoire. Et elle le fait avec sincérité je dirais presque avec simplicité, tant elle reste sobre, se contentant de relater les faits sans hausser le ton, comme un acte d'accusation impitoyable mais rigoureux. 

Elle décrit parfaitement la stratégie de séduction que G.Matzneff a utilisé pour la soumettre à son bon plaisir. Elle explique clairement, son besoin de reconnaissance, sa curiosité, et la fascination qu'il a exercé sur elle, alors qu'elle n'avait que 14 ans. 

"Après chaque séance amoureuse où G. semble se repaître de mon corps comme un affamé, lorsque nous sommes tous les deux dans le calme de son studio, entourés jusqu'au vertige par des centaines de livres, il me berce dans ses bras comme un nourrisson, la main dans mes cheveux ébouriffés, m'appelle "mon enfant chérie", "ma belle écolière" et me conte doucement la longue histoire de ces amours irrégulières nées entre une très jeune fille et un homme d'âge mûr".   

Puis la petite comprend qu'elle n'est pas la seule, que les séjours que Matzneff a passés aux Philippines avaient pour but principal d'abuser d'enfants encore plus jeunes qu'elle, elle met fin à leur relation. 

Elle raconte notamment qu'elle demande de l'aide à Cioran, qu'elle croit être un ami, et la réponse de ce dernier est effarante :

"- V., me coupe-t-il d'un ton grave, G. est un artiste, un très grand écrivain, le monde s'en rendra compte un jour. Ou peut-être pas, qui sait ? Vous l'aimez, vous devez accepter sa personnalité. G. ne changera jamais. C'est un immense honneur qu'il vous a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l'accompagner sur le chemin de la création, de vous plier à ses caprices aussi. Je sais qu'il vous adore. (...) Sacrificiel et oblatif, voilà le type d'amour qu'une femme d'artiste doit  celui qu'elle aime.
- Mais Emil, il  me ment en permanence.
- Le mensonge est littérature, chère amie ! Vous ne le saviez pas ?"

Mais il lui faudra de nombreuses années pour quitter l'image de fiction qu'elle a d'elle-même, pour ne plus être qu'une expérience parmi d'autres, qu'un prétexte pour produire des textes sulfureux encensés par la critique de l'époque.  

Enfin, un livre intelligent, car il pose la vraie question, celle du consentement ! 

On en a beaucoup parlé dans la presse et dans les médias à sa sortie. Vous pensez peut-être avoir compris de quoi il s'agit et qu'il n'est pas nécessaire de le lire, pour savoir quoi en penser, ce serait une erreur. Vous rateriez l'occasion de ne plus jamais vous laisser prendre par un anti-puritanisme, par une anti-censure mal à propos. C'est une chose de fantasmer, une autre de commettre des abus. 

dimanche 19 avril 2020

David Diop : FRERE D'ÂME, Seuil, 2018


Parce qu'il n'a pas su se libérer à temps de "la voix intérieure qui ordonne", Alfa Ndaye, tirailleur sénégalais durant la grande guerre, n'a pas pu achever son frère d'arme alors que celui-ci le supplier d'abréger ses souffrance. Mais maintenant, "il sait, il a compris". Désormais "ses pensées n'appartiennent qu'à lui" et il peut penser par lui-même. 

C'est ainsi que commence de roman, très court, mais d'une intensité effroyable. Tout y est : la colonisation, la boucherie des tranchées, l'impossibilité de communiquer, le poids des traditions, la souffrance de la perte d'un être cher, le besoin de vengeance, l'injustice et la folie humaine collective. Mais il y a plus : la magie du conte, le désir de se libérer, l'amitié au point de se fondre dans l'autre, la transgression des interdits.

"J'ai pensé que je n'en avais plus que sept parce que mon copain Jean-Baptiste le facétieux, le plaisantin, m'en a volé une. Je l'ai laissé faire parce que c'était ma première main coupée et qu'elle commençait à pourrir. Je ne savais pas encore quoi en faire. Je n'avais pas encore eu l'idée de les sécher comme les femmes des pêcheurs de Gandiol le font du poisson."

De héro à l'audace sans pareille, Alfa fait peur, sa "bravoure " devient folie. Alfa dirait qu'il est enfin lui-même. N'abrite-t-il pas désormais celui qui est "plus que son frère", son frère d'âme.

Un roman riche et puissant qui, s'il se lit d'une traite, mérite certainement une deuxième lecture tant il offre de facettes et d'angles de vue. 

Les lycéens qui lui ont décerné le prix Goncourt 2018 ont fait preuve d'une belle maturité !

jeudi 16 avril 2020

Sylvain Tesson : LA PANTHERE DES NEIGES, Gallimard, 2019


Connaissant le goût de Sylvain Tesson pour l'aventure et les expériences extrêmes, il n'est pas étonnant qu'il ait accompagné son ami Vincent Munier dans la quête de l'un des animaux en voie de disparition, dans les confins du Tibet, à près de 5000 m. d'altitude et par des températures de -20° à -30°. Le maître mot de ce roman, c'est la patience. Car il en faut pour rester à l'affût, sans bouger, sans parler, sans fumer (même le cigare !) alors même que l'apparition de la panthère des neiges est plus qu'improbable. 

"Certaines nuits, rêvassant sur une terrasse parisienne du cinquième arrondissement, je me voyais au  calme dans une chaumière de Provence, mais je chassais aussitôt la vision pour imaginer la piste aux aventures. Incapable de me fixer une direction unique, hésitant entre l'arrêt et le mouvement, soumis à l'oscillation j'enviais les yacks, monstres cadenassés dans leur déterminisme et par là même dotés du contentement d'être ce qu'ils étaient, postés là où ils pouvaient survivre. (...)
La bête, elle, se cantonnait par nécessité au milieu où le hasard l'avait enfermée. L'encodage la prédisposait à survivre dans biotope, aussi hostile fût-il. Et cette adaptation la rendait souveraine. Souveraine parce que dénuée d'envie de se trouver ailleurs." 

Je dois avouer que contrairement à l'unanimité des éloges qui ont été portées à cet ouvrage, je suis restée un peu sur ma faim. Je n'y ai pas retrouvé la profonde sincérité que la forme du journal avait apportée à son livre : "Dans les forêts de Sibérie". Que Tesson ne soit pas à l'aise avec la modernité, on le sait bien maintenant, mais ses aphorismes qui me paraissent parfois gratuits m'ont semblé malheureusement et paradoxalement souvent mêlés de "parisianisme". Peut-être que le manque d'immédiateté dans l'écriture en est la cause.

Il n'en reste pas moins que cet apprentissage de l'affût, que cet hymne à la beauté en font un très bon récit d'aventures mêlé à quelques considérations philosophiques intéressantes.



vendredi 1 novembre 2019

Daniel Pennac :MESSIEURS LES ENFANTS, Gallimard, 1997


Un livre beaucoup plus sérieux que ce qu'il veut bien laisser paraître au premier abord. En effet, on sourit beaucoup à la lecture de l'aventure qui frappe trois enfants dissipés et leur professeur. Ce dernier n'a-t-il pas l'idée saugrenue d'imposer une rédaction en guise de punition, rédaction dont le sujet est : "Vous vous réveillez un matin et vous constatez que, dans la nuit, vous avez été transformé en adulte. Complètement affolé vous vous précipitez dans la chambre de vos parents. Ils ont été transformés en enfants. Racontez la suite".

Forcément, Pennac ne se contente pas de nous raconter les affres des gamins, il s'y colle lui-même, et parce que "l'imagination ce n'est pas le mensonge", l'impensable se produit bel et bien.

"Qu'est-ce que vous voulez dire, avec votre cran? Vous croyez qu'il faut du courage, pour faire vos devoirs à la con ? Décrivez votre famille par-ci, décrivez votre famille par-là !... Vous savez qu'il y a pas plus chiant que vos rédacs de merde? Vous en avez déjà fait une, vous de vos rédacs ? Une seule ? Non ? C'est ça, votre "cran" à vous ? Demander à des élèves de faire ce que vous êtes même pas capable de faire vous-même ?
La classe de M.Crastaing, habituée pourtant au silence, sentit dans celui qui suivit une qualité plus... comment dire...
- Monsieur Pritsky, dit finalement un Crastaing très maître de lui, notre rendez-vous est pour jeudi.
- J'irai pas, à votre rendez-vous ! hurla l'homme au pantalons trop courts. Vous pouvez vous le coller au cul, votre tête-à-tête de merde ! C'est fini, tout ça ! Plus jamais, les "petites conversations avec monsieur votre père" ! Vous m'entendez ? Plus jamais !"

Une manière bien à lui de poser, une fois de plus, les problèmes du système scolaire, de la relation des parents avec cette institution et surtout, surtout des relations parents-enfants, enfants-adultes. 

La revanche du cancre !

samedi 19 octobre 2019

Jean-Christophe Rufin : LE TOUR DU MONDE DU ROI ZIBELINE,


Voilà plusieurs fois qu'une amie, fan de Jean-Christophe Rufin, me prête des livres de cet auteur (Katiba, Check Point, Le Parfum d'Adam notamment) et que finalement je ne trouve rien à en dire.

Autant j'avais aimé son Immortelle randonnée qui relatait son périple sur les chemins de Compostelle, ouvrage dans lequel il s'impliquait et semblait nous livrer ses impressions avec sincérité, autant je trouve que les choix narratifs qu'il fait dans ces deux ouvrages ainsi que dans ce "tour du monde" sont empreints de bien pensance, de politiquement correcte et manquent totalement d'implication. 

Même si je reconnais qu'à chaque fois les sujets sont travaillés et fouillés, mais justement le travail se sent..., ce ne sont ni des reportages ni de vrais romans. La trame qui soutient le propos apparaît au grand jour et l'intérêt de l'histoire en est amoindri. On voit tout au long des récits l'intention "politique" de l'auteur.

A partir des mémoires du comte Benjowski, il y avait de quoi faire un vrai livre d'aventures, plein de mouvements et de rebondissements, au lieu de quoi, on a un récit monocorde (je devrais dire "bicorde" puisque la femme du comte y a également sa part), un récit linéaire, sans doutes et sans interrogations. 

Entre parenthèse, Rufin présente la femme de Benjowski comme une féministe avant l'heure, mais lui-même ne lui réserve que la part sentimentale de leurs aventures ! 

Dommage !

mercredi 5 juin 2019

Inès Cagnati : GENIE LAFOLLE, Denoël 1976


Marie suis inlassablement sa mère, d'une ferme à l'autre, sur des chemins de terre où elle peine, de ses petites jambes à garder le rythme. A peine croit-elle la rejoindre, que celle-ci reprend sa route en lui disant : "Ne reste pas dans mes jambes".

Inès Cagnati utilise le "je" et se met dans la peau de cette petite fille qui souffre de voir sa mère, que tout le monde appelle "Génie la folle", s'échiner aux travaux des champs, ne jamais se plaindre, ne parler à personne et garder toujours un regard lointain et vide. 

Comme une complainte l'auteur dit et redit la peur de la petite de voir sa mère la laisser, ne pas revenir, mais toujours la mère revient et même si la seule chose qu'elle dise soit "couche-toi", le coeur de Marie "devient fou".

"Enfin, le soir venait. Je rentrais à la course. J'attendais son retour dans le chemin, assise sous l'églantier aux branches retombantes. Dès que j'entendais son pas, je me dressais, le coeur four. Arrivée près de moi, elle disait : 
- Rentre à la maison.
et je rentrais derrière elle, avec Rose.
Je voulais toujours lui dire que j'étais là à l'attendre, que j'étais si contente, si contente qu'elle soit revenue ce soir encore, que moi je l'aimais. Mais elle avait le visage plein de silence."


Mieux que n'importe quel traité Inès Cagnati nous parle de la condition féminine, de la place qui lui est réservée dans une société patriarcale où la maternité est souvent un moyen de  la dominer et de la posséder, où la révolte contre cet ordre se paie par la mise à l'écart et où la "folie" vaut mieux que le déshonneur d'une famille. 

vendredi 15 février 2019

Laurent Gaudé : SALINA, LES TROIS EXILS, Actes Sud, 2018


Laurent Gaudé nous offre ici un roman qui tient de la tragédie antique, du conte d'un griot, des légendes et de la mythologie. 

Dans un pays où c'est le cimetière qui décide d'ouvrir ses portes, où Charon n'exige pas une pièce, mais le seul récit de ce que fut la vie du défunt, où seuls les étrangers ont droit à ce passage, parce que "la ville a soif" des histoires qui viennent de loin, un fils, Malaka, restitue la vie de celle qui fut sa mère, Salina.

Au début, il y a un cavalier, surgi du fin fonds du désert, qui , sans un mot, dépose au sol un bébé hurlant de faim. Le clan des Djimba n'ose l'approcher et se contente de le regarder pleurer en espérant que le soleil ou les hyènes auront raison de ses cris. Jusqu'à ce que l'une des femmes du clan, décide de braver l'interdiction tacite et le prend dans ses bras. "Par le sel de ces larmes dont tu as couvert la terre, je t'appelle Salina".

Dès le deuxième chapitre, Salina vieillie et sachant sa fin proche, enjoint son fils à l'emmener au-delà de la montagne que personne n'a jamais franchie afin de ne pas être enterrée dans le désert qui l'a vue se battre et se venger d'un destin qui ne lui a épargné aucune douleur.

"Malaka s'arrête, laisse un temps l'air doux du soir passer sur son visage. Personne autour de lui ne bouge. Aucun bruit ne vient interrompre ce silence. Il a besoin de respirer plus profondément. Il sait ce qui vient, il sait ce qu'il va devoir raconter. Il faudra parler du corps de sa mère qui n'était qu'une enfant, de ce corps qui avait commencé à saigner comme une fille, et qui pouvait être fécondé comme une femme. Il faudra parler de sa mère avec sensualité, du désir qu'elle faisait naître, du désir qu'elle avait en elle et sur lequel tous ont craché. Il va le faire. Il n'a pas peur. Il doit juste prendre son temps."

Mariée de force, violée le soir de ses noces, Salina met au monde un premier enfant que, telle une Médée, elle rejette et se contente de nourrir. "Je le prends, regarde. Je le nourris oui. Mais il n'aura rien de moi. (...) Qu'il sente je plie face à toi, cela me va. Il comprendra alors qu'il a une mère par obéissance et en restera troué à jamais".

Forcée à l'exil après la mort de son mari, elle couve en son sein un tel besoin de vengeance qu'elle met au monde un enfant-colère qui lui apportera une revanche bien amère.

Ce n'est que grâce à la sagesse de celle qui a épousé celui qu'elle aimait, qu'elle trouvera enfin la paix.

Comme toutes les tragédies, celle-ci nous parle aussi de notre présent, de l'accueil ou non de l'exilé et de la difficulté de dire et de connaître ses proches.

Un roman court, mais intense qui laisse un sentiment lumineux.


samedi 9 février 2019

Gilles Ortlieb : L'ARBRE-SERPENT, Bordas, 1982


Gilles Ortlieb, réunit dans cet ouvrage cinq contes populaires grecs, de ceux "que l'on se faisait raconter par une grand-mère ou un vieil oncle, qui les tenaient eux-mêmes de leur arrière grand-mère ou de leur grand-oncle" du temps où, en Grèce, "les habitants des villages se connaissaient tous par leur prénom et où les ânes étaient encore le plus sûr moyen de circuler".

De "L'arbre-serpent" aux "Mésaventures du paysan" en passant par "Les trois bons conseils", ils nous racontent tous la revanche d'un petit peuple pauvre qui par son ingéniosité, sa rouerie parfois, parvient à s'enrichir et à sortir de sa condition.

"Quant au paysan, il fut de retour chez lui le soir même, pas fâché au fond de sa mésaventure puisqu'il en revenait, chaussé de neuf, sur un cheval fringant, au lieu e la vieille chèvre et du petit âne sur lequel il était parti."

Pas de morale chrétienne, d'ailleurs la religion en est totalement absente. Il faut croire que ces contes tiennent plus des épopées antiques que des histoires destinées à faire accepter sa condition et à s'en contenter.

On y trouve souvent une part de magie ou d'extraordinaire que ce soit celle d'un serpent généreux, d'un renard forcément rusé ou d'une femme dont le fils n'est autre que le soleil en personne.

" Et le dimanche suivant le maçon reprit son luth et retourna dans le jardin. Le serpent était déjà là, qui l'attendait. Comme la première fois, tous les deux chantèrent et dansèrent jusqu'au soir, puis le serpent s'éclipsa, abandonnant à nouveau une bourse remplis de pièces d'or".

Seul le dernier conte, celui du "Couseur de sacs" nous présente un homme trop malheureux, trop résigné, persuadé suite à un rêve, que la source de sa destinée "c'est moi, moi seul, qui l'ai bouchée". Le généreux gouverneur qui l'avait pris en sympathie doit s'y prendre à trois fois pour le sortir de son état.

"- Tiens, prends-les, (des pièces d'or) elles sont à toi... J'ai voulu t'aider à déboucher la source que toi-même avait bouchée en rêve, mais tu n'as rien voulu savoir. J'espère cette fois que tu feras un bon usage de cet or et que je ne t'entendrai pus jamais chanter ta triste complainte... Allez, va et ne me remercie pas. Bonne chance !"

On imagine aisément que ces contes, à défaut de changer vraiment leur condition, apportaient un peu d'espoir à ceux qui les écoutaient.

mardi 5 février 2019

Pierre Lemaitre : TROIS JOURS ET UNE VIE, Albin Michel, 2016


Décidément, quand un auteur a du talent, il peut se permettre de traiter aussi bien des gueules cassées de la grande guerre que d'un simple fait divers.

Dans une bourgade où les notables "ventripotent", les ouvriers travaillent encore, même si l'unique usine fait face à quelques problèmes, où les curés prêchent, où les bigotes minaudent, où les enfants jouent et se disputent comme partout ailleurs, le ronron de la quotidienneté va être chamboulé par la disparition d'un petit garçon suivie immédiatement après par la fameuse tempête Lothard.

Mais celui dont la vie bascule, durant ces trois jours de 1999 alors qu'il n'a que 12 ans, c'est Antoine. Car si le petit a disparu, c'est de sa faute. Et pourtant, malgré l'enquête de la gendarmerie, les battues de recherche vite abandonnées en raison de la tempête, son secret restera bien gardé.

Et c'est là où le talent de Lemaitre intervient. Car si les angoisses d'Antoine nous tiennent en haleine, les adultes de son entourage semblent tout faire pour que le scandale n'éclate pas, tout faire pour ne pas voir la culpabilité qui transpire de l'affolement du jeune adolescent.

"Sur la disparition de Rémi et le rôle qu'Antoine y avait joué, elle ne savait rien de précis, n'importe qui aurait été submergé par des images sordides, de l'épouvante à l'état pur, mais Mme Courtin, elle, avait sa méthode. Elle élevait entre les faits qui la dérangeaient et son imagination, un mur haut et solide qui ne laisser filtrer qu'une angoisse diffuse qu'elle atténuait grâce à une quantité inouïe de gestes habituels et de rituels intangibles. La vie doit toujours reprendre le dessus, elle adorait cette expression. Cela signifiait que la vie devait continuer de couler, non pas telle qu'elle était mais telle qu'on la désirait."

Il n'empêche, Antoine va vivre avec l'angoisse de se voir démasqué et son destin en est complètement bouleversé. 

Jusqu'à la fin, Lemaitre entretient un suspens qui nous empêche de poser le livre pour passer à une autre activité et les toutes dernières pages remettent en question les certitudes accumulées tout au long du récit. Du grand art, et en plus sans prétention !

dimanche 3 février 2019

Romain Gary : LES RACINES DU CIEL, Gallimard, 1956


Un roman qui m'a passionnée et plus d'une fois étonnée par l'actualité de son propos. 

L'intrigue se passe pourtant, en pleine Afrique Equatoriale Française. Outre  l'administration coloniale, on y rencontre  toute une série de personnages échoués sur les bords du fleuve Chari et au fil du récit on apprend les raisons et le parcours de chacun d'entre eux. Mais le protagoniste est un certain Morel, qui se pique, au nom de la sauvegarde de la nature, de faire cesser la chasse à l'éléphant prisée tant comme passe temps par des colons désœuvrés que par les trafiquants d'ivoire. Face au mépris dont il fait l'objet dans la capitale, Morel s'associe à Waïtari, un "Tchadien" qui rêve d'obtenir l'indépendance de son pays, quitte à faire entrer de force les membres de son peuple dans la modernité. L'éléphant devient donc un symbole de puissance et de liberté.

"Je dois vous dire aussi que j'ai contracté, en captivité, une dette envers les éléphants, dont j'essaye seulement de m'acquitter. C'est un camarade qui avait eu cette idée, après quelques jours de cachot - un mètre dix sur un mètre cinquante - alors qu'il sentait que les murs allaient l'étouffer, il s'était mis à penser aux troupeaux d'éléphants en liberté - et, chaque matin, les Allemands le trouvaient en pleine forme, en train de rigoler : il était devenu increvable. Quand il est sorti de cellule, il nous a passé le filon, et chaque fois qu'on n'en pouvait plus, dans notre cage, on se mettait à penser à ces géants fonçant irrésistiblement à travers les grands espaces ouverts de l'Afrique. Cela demandait un formidable effort d'imagination, mais c'était un effort qui nous maintenait vivants."

Morel fait preuve d'une telle confiance dans le bien fondé de son combat pour l'écologie, qu'il ne peut que déranger son entourage et les autorités qui l'accusent de cacher ainsi son soutien aux groupuscules indépendantistes. Ces derniers en revanche l'accusent de trahison à force de ne donner de l'écho qu'à sa lutte en faveur des éléphants.

"La France seule pouvait le (Waïtari) comprendre et l'apprécier : il se sentait perdu au coeur de l'Afrique, ses sorciers et des fétiches. Il se savait plus intelligent, plus doué, plus instruit que quatre-vingt-dix-neuf Français sur cent : docteur en droit et licencié ès lettres, auteurs d'ouvrages remarqués. Mais il s'était délibérément séparé de la France, d'abord par une erreur de calcul, ensuite, surtout, parce que le système politique français, ses institutions et ses traditions conservatrices ne pouvaient être conciliés avec son ambition, son goût du pouvoir et sa volonté d'imposer à l'histoire l'empreinte indélébile de son nom. Et il se sentait tout autant à l'écart des tribus africaines, parce qu'il représentait une menace pour leurs coutumes ancestrales, une révolution. Il ne pouvait rien attendre de côté-là : il lui fallait atteindre indirectement l'opinion publique mondiale. Mais lorsqu'il essayait de profiter de l'entreprise insensée de Morel pour tenter de lui donner un contenu politique, les masses populaires en Europe et en Amérique prenaient au sérieux cette ridicule histoire de protection de la faune africaine, se passionnaient pour la défense des éléphants et continuaient à l'ignorer, lui, et la cause de l'indépendance africaine qu'il incarnait."

Ce roman foisonne de réflexions et d'informations sur cette période, traite de liberté, du pouvoir, du courage, de l'utopie. Il fait du bien, même si l'on sait que l'histoire, elle, ne se termine pas bien...

dimanche 3 décembre 2017

Emilie de Turckheim : LE JOLI MOIS DE MAI, Ed. Héloïse d'Ormesson, 2010


Cinq personnes n'ayant de prime abord aucun lien entre elles, sont convoquées par un notaire pour procéder à l'exécution du testament d'un petit propriétaire terrien. Le valet de la maison les accueille en compagnie d'un valet de ferme défiguré et bègue.

Malgré un déroulé bien construit pour amener le fin mot de l'histoire petit à petit, le choix de l'auteur de la faire raconter dans un mauvais français délibéré m'a profondément agacée. 

"Je sais que l'hospitalité préférait que je reste dans le salon pour écouter M. Truchon pleurer et le commandant Lyon-Saëck le soupçonner, mais j'ai dit pardon je dois m'absenter à cause que Martial fait rin qu'à pleurer, je vais lui soigner son vague à l'âme et je reviens juste après."

A aucun moment la phrasé du narrateur sonne jute. On a toujours l'impression que l'auteur a voulu faire "peuple". Et cela gâche tout le plaisir de la lecture.

Un tout petit roman - laissé dans ma chambre d'hôte - vite lu, et qui sera vite oublié.


vendredi 21 juillet 2017

Eric-Emmanuel Schmitt : LA NUIT DE FEU, Albin Michel, 2015



Un livre qui m'a surprise et surprise en bien. Je ne m'attendais pas à lire une "aventure" autobiographique et encore moins un voyage initiatique à la rencontre de ce qu'à défaut de mieux, Eric-Emmanuel Schmitt appelle Dieu.

Parti dans le Hoggar en préparation d'un documentaire sur Charles de Foucauld, l'auteur nous raconte sa découverte du désert, dans le cadre d'un petit groupe de personnes disparates. Ils sont guidés par un Touareg sans âge, qui le fascine dès le premier abord. 

Une phrase l'obsède : "Quelque part mon vrai visage m'attend".

"Que signifiait-elle ?
Je supposais qu'elle illustrait mes soucis : depuis un an, je cherchais ma place dans la vie, ma fonction, mon métier. Cette retraite au désert allait me permettre de progresser. Devrais-je continuer mes spéculations philosophiques ? Et lesquelles ? Devais-je plutôt investir l'enseignement ? Devais-je me dédier à l'écriture ? Bref, étais-je un érudit, un penseur, un professeur, un artiste ? Autre chose encore ?  Autre chose ou ... rien ? Rien peut-être... (...)
Aujourd'hui, en rédigeant ce paragraphe, je distingue mieux la question car je possède la réponse qui allait m'être fournie trois jours après... d'une façon bouleversante. Mais n'allons pas trop vite."

La suite du récit nous apprend les circonstances qui lui ont apporté une début de réponse.

Ce qui aurait pu être un ouvrage pesant et présomptueux, lourd de sentences et d'explications, reste, pour notre plus grand plaisir, un roman, une tranche de vie, une réflexion personnelle profonde sur le sens de sa destinée, sans jamais essayer de vous convaincre, encore moins de vous "convertir".

J'avais un peu mis de côté cet auteur, ayant l'impression que la notoriété et le succès l'avaient entraîné dans une surproduction effrénée. Je le retrouve avec plaisir et beaucoup d'intérêt. 

samedi 6 mai 2017

Didier van Cauwelaert : UN ALLER SIMPLE, Albin Michel, 1994


Voler une voiture peut vous réserver quelques surprises : un bébé au début du roman, un cadavre à la fin !

C'est sur un ton léger et moqueur que van Cauwelaert aborde le sujet des reconduites à la frontières, mais c'est pour mieux développer la bienveillance qui anime un petit voyou de la banlieue nord de Marseille envers le fonctionnaire malheureux en amour qui est chargé de le reconduire dans son pays d'origine supposé.

Pour ne pas le décevoir, il lui invente (peut-être se l'invente-t-il à lui-même) une origine dans un village perdu dans le Haut Atlas marocain.

Au fil de leur périple, de leur rencontre avec une guide, débrouillarde mais tout aussi larguée dans la vie, l'auteur nous parle de l'amitié, du besoin d'écrire, de l'identification à l'autre et de l'identité.

"Finalement, ce roman que Jean-Pierre voulait écrire en disant "je" avec ma voix, je crois qu'il est en train de naître. J'ai même l'impression que l'auteur se sent de mieux en mieux dans ma peau".

Un livre très facile à lire, qui vous met le sourire aux lèvres et qui évite volontairement la dramatisation. A revisiter ma bibliothèque, il semble que je n'aie lu qu'un seul autre livre de Van Cauwelaert, "Attirances", dont je n'ai gardé aucun souvenir. Pas sûre que celui-ci m'aura plus marquée et je suis tout de même étonnée qu'il ait reçu le prix Goncourt.

dimanche 26 février 2017

Laurent Gaudé : DANSER LES OMBRES, Actes Sud, 2015


Avec ce roman, je retrouve le Laurent Gaudé de "Ouragan". Peut-être un peu trop. Il utilise la même trame : après avoir posé ses personnages principaux dans un lieu bien précis, il les soumet à une catastrophe naturelle et raconte comment ils y font face. 

Mais, qu'à cela ne tienne, j'ai à nouveau pris un énorme plaisir à le lire. Cet auteur sait magnifiquement transmettre l'atmosphère, la mentalité et les démons des habitants d'un lieu.

Lucine qui revient après plusieurs années à Port au Prince trouve refuge  chez "Fessou" (un bordel désaffecté dont la couleur était "verte" !)  Elle est rapidement admise dans la petite communauté qui s'y retrouve pour jouer au dominos et savourer le bonheur de vivre. Elle y rencontre Saul et sait qu'elle ne le quittera plus. Et puis, il y a Matrak, l'ancien tonton macoute, que la petite équipe nargue parce que "la peur a changé de camp". 

Mais soudain la terre se met à trembler et non contente d'anéantir la ville et de tuer les êtres qui vous sont chers, elle libère les morts. 

"Je le dis : il est temps de fermer le monde. Suffit les morts. Vous voulez les garder près de vous parce que vous avez peur du deuil. Mais les morts ne peuvent rester ici simplement pour éviter aux vivants de pleurer. Ils vont attendre. Errer. Devenir fous. Je le dis, moi qui ne parle jamais, il n'y pas de vie sans désir et les morts n'en ont plus. Ni projet, ni impatience Ils seront là comme des arbres morts, contemplant la vie qu'ils n'ont pas. Suffit les morts ! Que ceux qui veulent les retrouver cessent de vivre ! Pour les autres, il est temps de les raccompagner. Que Prophète Coicou prenne la tête de la marche avec moi. Nous allons danser les ombres. Et le monde se refermera."

Lucine et Saul qui participent à cette longue marche pour "semer" les morts ne savent plus très bien si l'un ou l'autre arrivera jusqu'au bout de ce long processus. 

On retrouve dans ce roman l'humanisme de Gaudé, son sens de la fraternité et de l'amitié. Des bons sentiments peut-être, mais des sentiments vrais et forts.

jeudi 5 janvier 2017

Benoîte Groult : LES VAISSEAUX DU COEUR, Grasset, 1988


On connaît Benoîte Groult en féministe militante et engagée, je la découvre ici en grande amoureuse.

Dans ce roman, elle nous conte, à la première personne, la relation de George, intellectuelle parisienne et d'un marin breton qu'elle choisit d'appeler Gauvain. C'est un amour qui aurait dû être classé dans la série des "impossibles" tant sa pérennité semble compromise au vu des origines sociales et culturelles des deux amants.

Et pourtant, une vie durant, ils n'auront de cesse de s'aménager des rencontres, loin de leur monde respectif, car ils ont beau ne rien avoir en commun, le désir que leurs corps expriment au moindre contact les font sombrer dans une félicité que ni l'une ni l'autre n'ont connue ailleurs.

Pour certains passages, Benoîte Groult quitte la première personne : "Cette rencontre-là, je ne saurais la décrire à la première personne. C'est seulement en m'abritant derrière un pronom moins personnel que le "je" que je pourrai transcrire le témoignage de George et tenter de cerner de plus près l'évidence irritante du désir amoureux, qui n'est peut-être que l'ultime mensonge du corps."  Si la force de ce désir et le plaisir qu'elle éprouve ne sont en rien escamotés, l'auteure jette un regard sans concession sur cette vie de femme qui n'est pas prête à se "sacrifier" par amour.

C'est l'histoire d'un amour fou, mais pas au point d'entraîner la femme à renoncer à sa propre vie (familiale, professionnelle, culturelle), un amour qui n'est fait que de parenthèses dans la vie des deux amants, mais certainement celui qui aura compté le plus pour eux.

"C'est seulement lorsque nous sommes dans les procédures de l'amour que j'oublie à quel point nous appartenons à deux espèces étrangères. J'ai longtemps pensé dans ma jeunesse que s'aimer, c'était fusionner. Et pas seulement dans la brève et banale union des corps, ni même dans un orgasme mystique. Je ne le pense plus. Il me semble aujourd'hui qu'aimer, c'est rester deux, jusqu'au déchirement. Lozerech n'est pas, ne sera jamais mon semblable. Mais c'est peut-être ce qui fonde notre passion".

Un roman de la maturité qui, même 20 ans après 1968, a fait scandale. Une femme n'avait-elle pas osé écrire et décrire son désir et son plaisir physiques sans tomber ni dans la pornographie ni dans l'eau de rose. Une femme n'avait-elle pas osé affirmer qu'un tel amour n'était possible qu'à la condition que le couple ne partage pas la vie commune ?

Un roman que l'on peut lire encore aujourd'hui et qui n'a rien perdu de sa nécessité.

vendredi 30 décembre 2016

Flora Groult : TOUT LE PLAISIR DES JOURS EST DANS LEUR MATINEE, Plon 1985


Une citation de Montaigne en guise de titre que l'on pourrait interpréter comme "tout le plaisir de la vie est dans l'enfance". Mais cette enfance est si riche que Flora Groult met ce mot au pluriel : "J'ai eu des enfances heureuses"

Une jeunesse faite d'un amour indéfectible pour des parents artistes et fantasques, pour une soeur à admirer dans  la complicité. Une jeunesse qui contient déjà tous les principes et les intelligences qui ont fait d'elle la  combattante féministe que l'on avait lu jusque là. 

"Elle (sa mère) se promit très tôt que ses filles ne seraient pas éprouvées par cette pudeur.
En réaction, elle a pratiqué avant son temps le tout dire, l'appliquant en particulier sur moi, dont elle redoutait la tendance à l'austérité due à l'héritage paternel. La méthode révolutionnaire a consisté à faire des révélations scandaleuses afin d'éviter le scandale plus grand encore : l'inaptitude à accepter les choses et les joies de la vie".

Il aura tout de même fallut dépasser la soixantaine pour qu'elle revienne sur l'événement qui a mis fin à cette période si heureuse, qui a mis fin à l'enfance.

"Mais en ce qui concerne mon propre cas, ce silence obstiné me stupéfie moi-même. Dans une famille où le tout dire,le tout partager étaient la loi fondamentale, cela paraît incroyable, étant donné l'intimité que j'avais avec ma mère et avec ma soeur et le degré de sincérité que nous atteignions facilement les unes avec les autres, que je n'aie pu révéler un épisode où j'ai été la victime et non la coupable, ou je me suis défendue avec gaucherie peut-être,mais avec vaillance, et où rien de gravement traumatisant ne s'est passé puisque des circonstances favorables (!) ont fait que moi je n'ai pas été violée".

Et c'est ainsi que Flora Groult, fidèle à elle-même, transforme ce qui pourrait être le xème livre racontant l'enfance d'une auteure, en manifeste contre les abus sexuels dont sont encore victimes les femmes.

Tout l'intérêt du livre tient dans son après-midi !

dimanche 18 septembre 2016

Delphine de Vigan : D'APRES UNE HISTOIRE VRAIE, JC Lattès, 2015


Comment ne pas penser à "Misery" de Stephen King ? D'ailleurs Delphine de Vigan reconnaît elle-même cette influence. Mais le propos va plus loin que l'emprise d'une personne sur une autre, il interroge le métier d'écrire. 

La narratrice, double de Delphine de Vigan, se trouve en panne sèche après un grand succès littéraire, au point de ne plus pouvoir ouvrir son ordinateur, et même tenir un simple stylo. C'est dans cet état de faiblesse qu'elle rencontre  L., une femme qui, sous prétexte d'amitié, la séduit au point de s'immiscer dans son intimité et d'en arriver jusqu'à la remplacer. Alors qu'elle prétend l'aider à se remettre à l'écriture, elle ne fait qu'empirer la situation, en contestant à Delphine le droit de fiction. Selon elle, la seule chose qui intéresse les lecteurs, c'est de savoir que l'histoire racontée est "vraie".

"- Mais on s'en fout de cette vérité, on s'en contrefout !
- Non, on ne s'en fout pas. Les gens le savent. Ils le sentent. Moi je le sais, quand je lis un livre.
Pour une fois j'avais envie d'argumenter, de chercher à comprendre.
- Est- ce que tu ne crois pas que tu le sens, comme tu dis, simplement parce que tu le sais ? Parce qu'on a pris soin de te faire savoir d'une manière ou d'une autre qu'il s'agissait d'une histoire vraie, ou "inspirée de faits réels" ou "très autobiographique", et que cette simple étiquette suffit à susciter de ta part une attention différente, une forme de curiosité que nous avons tous, moi la première, pour le fait divers ? Mais tu sais, je ne suis pas sûre que le réel suffise. Le réel, si tant est qu'il existe, qu'il soit possible de le restituer, le réel, comme tu dis, a besoin d'être incarné, d'être transformé, d'être interprété. Sans regard, sans point de vue, au mieux, c'est chiant à mourir, au pire, c'est totalement anxiogène. Et ce travail-là, quel que soit le matériau de départ, est toujours une forme de fiction."


J'ai eu un peu de mal à m'intéresser à la première partie de ce roman, celle consacrée à la séduction, mais je dois dire que plus j'ai avancé dans la découverte de cette auteure et de son propos, plus j'ai été prise par le sujet de l'emprise psychologique, mais également par celui, en toile de fond, de la création littéraire. 
Je ne dévoilerai pas la fin pour ne pas gâcher votre plaisir. Delphine de Vigan m'a finalement impressionnée par la maîtrise des différents niveaux de compréhension de son roman. 

mardi 2 août 2016

Jean-Michel Guenassia : LA VIE REVEE D'ERNESTO G., Albin Michel, 2012


Drôle de titre pour ce roman qui retrace d'abord la vie d'un certain Joseph Kaplan, entre les années 30 et 70. 

Une vie des plus romanesques, qui entraîne le protagoniste de Prague à Paris puis à Alger, avant de le faire revenir en Tchécoslovaquie.

Il y a presque trois romans dans cet ouvrage : le Paris des clubs et des fêtards sur fond de montée du nazisme à deux portes de là, l'Algérie sous la colonie française et Prague au moment des purges, là où l'auteur fait se rencontrer Kaplan et surtout sa fille, avec Guevara. 

Jean-Michel Guenassia excelle dans sa capacité à décrire les ambiances, les phénomènes de société. Tout comme dans "Le club des incorrigibles optimistes", il charme par la justesse de ses références, mais je dois avouer que je reste, cette fois-ci aussi, sur ma fin. Cette revue du XXe siècle semble trop lisse, trop pittoresque, presque une toile de fonds qui, si elle impacte la vie du "héros", ne semble présente que pour permettre au roman de rebondir.

Quant à Guevara, on le trouve dans la clandestinité, à se soigner après son séjour en Afrique et surtout à tenter de changer de vie pour ne rêver qu'au bonheur d'un nouvel amour.

"Au café Slavia, Ramon et Helena devinrent rapidement des habitués. Pour faire partie de la famille, il ne fallait pas grand-chose : venir régulièrement, dire bonjour, bavarder avec les uns et les autres. Ramon les intriguait tous. Qu'est-ce qu'il faisait cet oiseau-là ? On voyait si peu de touristes.(...) Cet étranger qui bredouillait quelques mots de tchèque parut à tous immédiatement sympathique. Surtout que Ramon n'était pas chiche de ses cigares. Personne n'en avait jamais vu de pareils. Il en offrait à qui en voulait et se fit beaucoup d'amis ainsi. De temps en temps, Helena prenait le cigare de Ramon, tirait deux trois bouffées et commençait à y prendre goût."

mercredi 15 juin 2016

Mathias Enard : BOUSSOLE, Actes Sud, 2015


Page 251, j'abandonne ! Très très rare pour ma part de ne pas finir un livre, par respect pour l'auteur, pour son travail, mais là, c'est trop ! 

Je croyais lire un roman, je découvre une thèse en musicologie qui aurait été déchirée en mille morceaux et dont on aurait eu de la peine à recoller les morceaux.

Ce livre se veut érudit, il n'est que pédant ! 

Il y a un hiatus entre la situation dans laquelle Enard place son narrateur - une nuit d'insomnie après avoir appris qu'il est condamné par une maladie incurable - et la capacité de celui-ci à se rappeler ses connaissances en musique et pas seulement le nom des compositeurs et de leurs oeuvres, mais celui de leur femme, de leurs amis, les anecdotes, leurs relations... bref tout un savoir qui nécessite de longues heures en bibliothèque. 

"Parfois je me demande si je n'ai pas moi-même des hallucinations. Voilà que j'évoque les Adieux de Beethoven et que Die Öl Klassiknacht annonce la sonate opus 111 du même Beethoven. Peut-être est-ce qu'ils programment la musique à rebours, Schumann tardif, puis Mendelssohn, Beethoven; il manque Schubert - si je reste assez longtemps à l'écoute je suis sûr qu'ils joueront une symphonie de Schubert, musique de chambre d'abord, piano ensuite, il ne manque que l'orchestre. "

Indigeste !

Si la boussole du narrateur est tournée vers Sarah, pour qui il éprouve un amour jamais avoué, l'histoire de leurs rencontres, de leurs voyages en Turquie, Syrie, Iran, loin de nous apprendre quoi que ce soit, ne fait qu'aligner les rencontres d'orientalistes patentés, plus déjantés les uns que les autres, sans que cette fascination de l'"Orient" imaginé ne soit vraiment étudiée.

J'avais déjà trouvé désincarné son roman "Parle-le leur de batailles, de rois et d'éléphants", là, je ne sais comment qualifier cet ouvrage et je comprends encore moins l'attribution du Goncourt, si ce n'est pas un parisianisme effréné.