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mercredi 22 avril 2015

Emmanuel Carrère : LE ROYAUME, P.O.L. Ed. 2014


Emmanuel Carrère, s'attaque ici à une des faces les plus intimes de sa personnalité, son rapport avec la religion et plus particulièrement la catholique.

Dans une première partie il nous raconte, non sans humour, comment, pendant trois longues années, il s'est efforcé d'être catholique. Il a cherché dans cette religion le soulagement à un mal-être et à une insatisfaction lancinante. Il se convertit et se lance à corps perdu dans la recherche du mérite de la communion. Son programme journalier est bien réglé. Après avoir emmené son fils à l'école, passé une heure à la piscine, il rejoint son studio :

"La première heure est vouée à saint Jean. Un verset à la fois, en garde à ce que mon commentaire ne tourne pas au journal intime, avec introspection psychologique et souci de garder trace.(...) De mon mieux, je chasse l'idée du livre à venir, je me concentre résolument sur l'Evangile. Même si le Christ m'y parle de moi, c'est à lui et non à moi que je veux désormais m'intéresser.
(Quand je relis ces cahiers aujourd'hui, je saute ces réflexions théologiques auxquelles j'attachais tant d'importance, comme on saute, dans Jules Vernes, les exposés de géographie. Ce qui m'intéresse et souvent m'effare, c'est évidemment, ce que je dis de moi)."

Cette crise, comme il l'appelle lui-même se terminera à la Pâques orthodoxe, car après toute une période de doute. "L'Evangile devient lettre morte".

Mais Emmanuel Carrère ne s'arrête pas là. Une dizaine d'années plus tard, il s'interroge sur la foi et décide de mener une enquête sur les origines de cette religion, sur les écrits qui la fondent et sur cette "histoire d'un guérisseur rural qui pratique des exorcismes et qu'on prend pour un sorcier. Il parle avec le diable, dans le désert. Sa famille voudrait le faire enfermer. Il s'entoure d'une bande de bras cassés qu'il terrifie par des prédictions aussi sinistres qu'énigmatiques et qui prennent tous la fuite quand il est arrêté."

Pour ce faire, il reprend les Actes des Apôtres, les Épîtres de Paul, dont il dresse un portrait en dissident, d'un Luc quasi romancier. Il compare les textes attribués aux quatres Evangélistes. Il en souligne les contradictions, les divergences. Il se fait historien en analysant l'évolution de ce qui, dans ce milieu du premier siècle, ressemble plus à une secte qu'à une religion. 

"Luc parfois se contente de recopier Marc, mais la plupart du temps il fait ce que je viens de montrer. Il dramatise, il scénarise, il romance. Il ajoute des "il leva les yeux", "il s'assit", pour rendre les scènes plus vivantes. Et quand quelque chose ne lui plaît pas, il n'hésite pas à le corriger.
J'ai parlé, pour certains détails de l'Evangile, de leur "accent de vérité". C'est un critère auquel je crois, tout en reconnaissant qu'il est très subjectif. Un autre critère est celui que les exégètes appellent "le critère d'embarras" : quand une chose devait être embarrassante à écrire pour son rédacteur, il y a de fortes chances qu'elle soit vraie. Exemple : l'extrême brutalité des relations de Jésus avec sa famille et ses disciples, Ce qu'en dit Marc, il y a tout lieu de le croire. Ce qu'en fait Luc, moins. Le premier raconte que les siens sont venus chercher Jésus pour le faire enfermer, le second qu'ils n'ont pas pu l'approcher à cause de la foule. Le premier, qui était pourtant le secrétaire de Pierre, montre Jésus repoussant celui-ci en le traitant de Satan, le second coupe la scène, comme il coupe ou arrange toutes celles où les disciples apparaissent comme une bande d'abrutis- sauf quand elles visent Jean, contre qui il avait une dent."

Mon billet est bien plus long que d'habitude, mais il faut dire que l'ouvrage compte quand même quelques 630 pages et qu'il y aurait encore bien d'autres choses à souligner. 

C'est une livre passionnant, dans lequel on sent le plaisir que l'auteur a eu à l'écrire "de bonne foi" comme il aime à le dire en conclusion. 

lundi 13 décembre 2010

Jacques Lacarrière : AU COEUR DES MYTHOLOGIES, Folio, 1984

Dans son avant-propos, J. Lacarrière écrit : 

"...outre sa claire intention de présenter l'histoire mythique de l'homme racontée par lui-même, il (l'ouvrage) est né aussi et avant tout du désir, du plaisir de proposer une anthologie de mes mythes préférés". 

Plaisir, le mot est lâché. C'est en effet, une jubilation que de suivre Lacarrière dans sa présentation des réponses que les hommes ont données aux questions qu'ils se posent quant à leur origine ou à leur devenir. 

Nul besoin d'être un(e) spécialiste des civilisations indo-européennes pour découvrir les mythes de Sumer, de l'Inde, de l'Iran, de l'Egypte, de la Grèce et de Rome bien sûr, mais aussi de la Scandinavie, et des peuples judéo-chrétiens au travers de la Bible, sans oublier le Coran. 

Le livre est divisé en trois grandes étapes : La naissance du monde, L'homme et l'univers, La fin du monde, chacune de celles-ci contenant plusieurs chapitres dont les seuls titres sont un appel à plonger au coeur de cette "fabuleuse et mystérieuse histoire de l'homme révélée et narrée par lui-même"

Non seulement J. Lacarrière analyse les différences et les similitudes existantes entre les mythes des différentes civilisations, mais il étaie ses propos en citant les textes fondateurs de certains mythes et là on atteint souvent la poésie, non seulement du texte lui-même, mais de l'humain. 

 
"Seul, un récit indien de la Maitrayani Samhita – qui fait partie elle-même du grand recueil de Brâhmana – présente une vision moins sévère de la nuit. Née en un temps où le phénomène avait, depuis longtemps, trouvé son explication rationnelle, en un pays où la fraîcheur nocturne reposait l'homme de la chaleur torride des journées, cette version fait de la nuit une création bienfaisante des dieux destinée à verser l'oubli sur les chagrins et les soucis : 

"Yama était mort. Les dieux tâchèrent de persuader Yami, sa sœur jumelle, de l'oublier. Toutes les fois qu'ils le lui demandaient, elle disait : "C'est aujourd'hui seulement qu'il est mort." Alors les dieux se dirent : "De cette manière, elle ne pourra jamais l'oublier. Il faut créer la Nuit." Car, à cette époque, il n'y avait que le jour et pas de nuit. Les dieux créèrent alors la Nuit. Puis se leva un lendemain. Après quoi, elle oublia Yama".
                                                                                    Anthologie sanskrite, trad. L. Renou