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samedi 22 juillet 2017

Yasmina Khadra : LES HIRONDELLES DE KABOUL, Juillard, 2002


De la lapidation d'une femme pour cause de prostitution tout au début à celle d'un homme pour cause de démence tout à la fin, ce roman nous entraîne dans la spirale de horreur de la vie quotidienne en Afghanistan, juste après la fin de l'occupation russe et au moment de l'installation de la dictature que font régner les talibans sur les corps et les esprits.

On a beaucoup dénoncé l'obligation faite aux femmes de porter le tchadri, "ce monstrueux accoutrement qui la néantise" et Khadra n'est pas en reste, mais son roman va plus loin, beaucoup plus loin. A travers l'histoire de deux couples de conditions bien différentes, deux couples qui s'aiment, il développe une condamnation sans appel du régime des talibans. Il en démontre les outrances et les effets destructeurs sur une population réduite à un état infra-humain.

"Longtemps, je m'étais faite à l'idée que ton coeur s'était fossilisé, que plus rien ne pourrait faire frémir ton âme ou te faire rêver. Je t'ai vu, jour après jour, devenir l'ombre de toi-même, aussi insensible à tes déconvenues qu'un rocher à l'érosion en train de l'effriter. La guerre est une monstruosité et ses enfants ont de qui tenir. Parce que les choses sont ainsi faites, j'ai accepté de partager ma vie av quelqu'un qui n'ambitionnait que de courtiser la mort. Au moins, de cette façon, j'avais une raison de croire que mon échec n'était pas de mon ressort. Et puis, cette nuit, j'ai vu de mes propres yeux, l'homme que je croyais irrécupérable se prendre la tête dans les mains et pleurer. J'ai dit, c'est la preuve qu'une lueur d'humanité subsiste encore en lui. Je suis venue souffler dessus jusqu'à ce qu'elle devienne plus vaste que le jour."

Mais Khadra n'oublie jamais l'ironie, celle qui sauve, qui offre une revanche, qui permet, tout du moins d'essayer, de se relever, et c'est bien le tchadri qui permettra à l'une des deux femmes de sauver l'autre, en trompant leurs persécuteurs.

Un roman important, presque comme toujours, avec Yasmina Khadra.

mercredi 11 janvier 2017

Yasmina Khadra : LA DERNIERE NUIT DU RAÏS, Julliard, 2015


Yasmina Khadra n'a jamais peur d'être politiquement incorrect ! C'est avec une certaine audace qu'il se glisse dans la peau de celui qui a dirigé la Lybie pendant 41 ans !  Et au lieu d'en faire une icône, il en fait un homme, tout simplement.

Ah bien sûr, pas n'importe lequel. S'il lui concède une certaine lucidité quant à la déférence que lui témoigne son entourage, il ne lui enlève rien de sa mégalomanie. S'il ne lui prête aucun doute, même au dernier moment, il lui reconnaît quelques blessures, notamment quant à son origine. 

"On m'a toujours menti. Lorsque je demandais  après mon père, ma mère me répondait, expéditive : "Il est au paradis". Mon père me manquait. Atrocement. Son absence me mutilait. J'étais jaloux des gamins qui gambadaient autour de leurs géniteurs." 

Cette dernière nuit se déroule dans une école désaffectée de Syrte, où il s'est retranché avec ce qui lui reste de sa garde rapprochée, dans l'attente de pouvoir fuir au sud et échapper à la rebellion. 

A la faveur du danger, le chef de sa garde se permet quelques vérités : ceux qui les assaillent "Ce sont des Lybiens, Raïs. Des Lybiens comme vous et moi qui hier seulement vous acclamaient et qui réclament votre tête aujourd'hui" (...) "Vos pensiez certainement au bien de la nation, mais que saviez-vous de la nation elle-même? Il n'y a pas de fumée sans feu, frère Guide. Si nous sommes au pied du mur, ce n'est pas par accident. Dehors, les massacres et le vandalisme ne sont pas des sortilèges, mais le résultat de nos errements"(...) "Je retourne m'affaisser sur le canapé, me prends la tête à deux mains. Faut-il passer Mansour par les armes sur-le-champ ? Faut-il le tuer moi-même ? Une bourrasque incandescente se déchaîne dans mon esprit.
- Je ne vous juge pas, Raïs...
- Tais-toi, espèce de chien.
Il s'agenouille devant moi..."

La fin est connue, mais Khadra réussit à nous raconter ce que nous savons déjà, sans jamais  tomber dans la facilité des idées toutes faites, ni dans la caricature. Un roman qui dépasse de loin le cas de Khadafi et qui décortique minutieusement la mécanique de la dictature, quelle qu'elle soit.

dimanche 31 juillet 2016

Yasmina Khadra : MORITURI, Le Seuil 1997, Réédition Gallimard 2008


A la Magritte, je le dis tout net : "Ceci n'est pas un roman policier", ou si peu ! Oui, on y trouve un commissaire et une enquête et quelques dialogues typiques du genre.

"Le directeur discipline sa diatribe. S'éponge dans un morceau de soie. Après un halètement, il me propose :
- Tu vas lui téléphoner tout de suite pour lui présenter tes excuses.
- Que nenni.
- Je n'ai pas bien entendu.
- Que nenni...
- C'est une mutinerie ?
- C'est vous qui voyez.
- Tu vas lui téléphoner de suite sinon je t'arrache les oreilles.
Eh, ben !
Je zieute dédaigneusement mon géant aux pieds d'argile, respire un bon coup et lâche :
- Tozz ! sur toi et sur tes ancêtres, monsieur le pistonné. Je t'ai connu minable dans ta guérite, place du 1er Mai, à siffler après les tombereaux. Je me souviens encore de ton froc écorché et de ta vareuse d'épouvantail. Les hauteurs de la hiérarchie te montent à la tête. Va falloir faire gaffe au vertige.
- Je ne t'autorise pas à me tutoyer. Je suis le directeur...
- Je n'ai même pas voté pour toi. Si ça ne tenait qu'à moi, tu ne mériterais même pas de figurer sur une liste d'objets perdus. T'es rien, juste un mythe éolien, un fruit confit de la médiocrité, une petite merde copieuse, un faux jeton gras et ingrat... Quant à ton protégé, dis-lui que même s'il crève la dalle, un flic, ça se respecte."

Mais qu'on ne s'y trompe pas. Morituri (Ceux qui vont mourir) publié en 1997, est un coup de gueule, un cri d'alarme et une dénonciation sans concession de l'Algérie des années 90, de la collusion des "élites" corrompues qui utilisent les islamistes et leurs petites frappes pour continuer à tirer les ficelles d'un pays où la terreur règne en maîtresse.

"Depuis que le monde est monde, la société obéit à une dynamique à trois crans. Ceux qui gouvernement. Ceux qui écrasent. Et ceux qui supervisent. Un raïs n'a pas besoin de matière grise, sa couronne lui suffit. Vous, commissaire, votre képi fait parfaitement votre affaire. Contentez-vous de garder vos oeillères bien droites. Le reste, ce n'est pas vos oignons. Il existe, dans la hiérarchie sociale, une force motrice. Elle échappe aux gouvernements et à leurs sujets. Chez elle, la notion de scrupule est nulle. Elle n'a pas besoin de s'embarrasser d'interdits. La seule chose qui la motive est comment botter le derrière à la nation pour qu'elle ne s'endorme pas sur ses excréments."

On y trouve déjà, toutes les prémisses des thèmes des grands romans de Khadra. 

samedi 31 octobre 2015

Yasmina Khadra : QU'ATTENDENT LES SINGES, Julliard, 2014


En effet, qu'attendent les singes pour devenir des hommes ?!

Qu'attend l'humanité pour évoluer, qu'attend l'Algérie pour répondre aux rêves qu'elle avait suscités à la libération ? 

Sous couvert de roman policier, Yasmina Khadra dresse un portrait cruel de l'état acutel de son pays, où les anciennes "gloires" se sont transformées en "super citoyens exonérés d'impôts" au titre de la "légitimité historique" et qu'on appelle les "rbobas".

Tyran de l'ombre, de sa retraite dorée, M. Hamerlaine tire les ficelles du pouvoir, se fait craindre de la classe politique tout autant que de la presse corrompues. 

"Vous êtes un gros patron de presse, et on ne dirige pas ses journaux par télphathie. Les choses mutent sans arrêt et exigent un traitement approprié immédiat. Il y a péril en la demeure, monsieur l'Information et le "printemps arabe" n'arrange rien à rien.
- Je vous assure que je n'étais pas bien du tout, couine Ed, conciliant. J'étais saturé. Il me fallait prendre du recul.
- Allons donc on ne recule plus de nos jours, on régresse." 

Si certains se rebiffent et tentent de se faire oublier, la plupart, ministres, préfets, et j'en passe, se plient aux invectives des "rbobas". Le tableau est sombre mais pas sans espoir.

En effet, une femme - et ce n'est certainement pas un hasard si Khadra a décidé de confier le rôle de commisaire à une femme - ne recule pas, ne régresse pas; elle fonce et cherche, sans se laisser intimider, l'assassin d'une jeune-fille. L'enquête la fait remonter jusqu'au plus haut, jusqu'à Hamerlaine.

Les témoins sont éliminés les uns après les autres et malgré sa détermination, Nora elle aussi sera victime des bassesses que ce pouvoir n'hésite pas à mettre en oeuvre pour préserver ses privilèges. 

Alors, les singes ne deviendront-ils jamais des hommes ? Si ! Le trop plein, la rage, le besoin de prendre sa revanche sur une vie qui perd son sens, et par-dessus tout celui de retrouver sa dignité, finira pas triompher par le plus insignifiant des acteurs, par le plus faible, par le plus impuissant.

"Enserré dans un costume presque neuf, il sort sur le palier, descend la rue éclatante de soleil, hume à pleins poumons l'air du dehors et, purgé de ses vieux démons, il se laisse emporter par la foule, certain d'être enfin devenu un homme, et digne de marcher parmi ce magnifique peuple qui est le sien."

Khadra est décidément un auteur à suivre. Le regard qu'il porte sur la marche du monde et sur l'Algérie en particulier, est empreint de critique sévère, de dénonciation - avec un certain courage il faut bien l'admettre - mais n'est jamais désespéré, même si le retour à la dignité nécessite la violence.

mercredi 7 janvier 2015

Yasmina Khadra : LES ANGES MEURENT DE NOS BLESSURES, Juillard, 2013r

Après  "Ce que le jour doit à la nuit", Khadra retrouve ici, l'Algérie colonisée des années 30-40, au travers de l'épopée du jeune Turambo, vivant de débrouille et de petit boulots, mais qui, une fois, repéré par le milieu de la boxe, sera amené à devenir le champion de l'Afrique du Nord. 

Il choisit de structurer son récit à partir des trois femmes qui ont marqué Turambo, sa cousine Nora, la prostituée Aïda et surtout la pied-noire Irène.

Il en ressort un roman, un vrai, que l'on lit d'une traite, emportés que nous sommes par l'écriture toujours précise, qui sait utiliser les mots justes sans outrance mais qui frappent fort.

"Je n'aimais pas les mondanités. Elles étaient d'un ennui ! Toujours les mêmes simulacres de camaraderie, les mêmes rires empruntés, le même verbiage finement vénéneux. Au milieu de ces assemblées prestigieuses, parmi les dames roucoulantes et les messieurs distingués, je n'étais qu'un coq de combat suscitant plus de curiosité que d'admiration. Beaucoup se contentaient de me congratuler de loin afin de ne pas avoir à me serrer la main. J'avais le sentiment de me tromper d'étage, d'être en exil. Ce n'était pas mon monde."

On y retrouve le thème de l'amitié, même si celle-ci peut être mise à la rude épreuve des conflits d'intérêt. 

On y découvre aussi les prémisses de la lutte de libération nationale et l'atmosphère des combats de boxe n'est pas sans rappeler le combat et le besoin de s'affirmer de tous les sociétés opprimées. 

Je ne vous en dis pas plus, de manière à ne pas dévoiler la suite, mais je vous recommande chaleureusement ce roman.

lundi 28 janvier 2013

Yasmina Khadra : L'EQUATION AFRICAINE, Julliard, 2011


Une fois de plus Yasmina Khadra nous tient en haleine et nous oblige à dépasser les clichés amassés en regardant la télévision. 

Sur les pas d'un médecin allemand bien installé dans sa vie prospère, mais qui, suite à la mort de sa femme, décide d'accompagner son meilleur ami jusqu'aux Comores, ce roman nous entraîne dans l"enfer" du désert du Sud Soudan. En effet, pris en otage, les deux amis vont passer d'une bande de ravisseurs à l'autre tant que leur prix, en tant qu'otages, ne baissera pas.

"Les minutes s'étirent comme des élancements, cherchent à m'écarteler. Il n'est pire supplice que l'attente, surtout lorsqu'elle ne débouche sur aucune certitude. J'ai l'impression de fermenter. Je ne tiens plus en place. Ma couche est faite d'épines. Je n'ose plus regarder par la lucarne ni sortir dans la courette. J'ai peur de chaque instant qui m'égratigne telle une griffure. A quoi pensé-je au juste ? Je n'en ai pas la moindre idée. Je crois que je ne pense même pas. Mon cerveau cafouille. Mon toucher est vague. Je ne sens plus les choses de la même façon. Tout m'irrite, tout me chiffonne. Je suis inquiet. Mes anxiétés se surpassent. Me dépassent. Je pars dans tous les sens. Le doute a anesthésié mes facultés. On dirait que je regarde à travers des vitres tantôt givrées tantôt dépolies. Et ce que je redoutais se déclenche : le grand vertige me happe avec une dextérité qui ne me laisse pas le temps de réaliser ce qui m'arrive. De vagues souvenirs flottent autour de moi, se font et se défont dans la pénombre, semblables à des âmes éthérées. Je tends la main vers une image; elle s'étiole entre mes doigts et s'éparpille en une multitude de spirales. C'est parti ! sauf que j'ignore où cela va me mener."

Une fois entamé, ce livre ne vous lache pas. D'une écriture précise, mais souple, il nous entraîne à la suite du personnage principal et lorsqu'enfin ce dernier retrouve son univers, on reste aussi pantois que lui devant la futilité de nos problèmes d'Européens.




mardi 7 février 2012

Yasmina Khadra : LES SIRENES DE BAGDAD, Julliard, 2006


Après Les Hirondelles de Kaboul, et L'Attentat, Yamina Khradra reste au  Proche Orient pour continuer de lutter contre l'incompréhension qui caractérise les relations entre l'Occident et cette région si proche et pourtant si mal connue .

L'auteur écrit à la première personne et se met donc dans la peau d'un jeune Bédouin, revenu vivre au village suite à la fermeture de l'université de Bagdad, un jeune qui s'ennuie et que, jusqu'ici, la guerre menée par l'armée américaine n'a que très peu touché. 

"Mais comme le dit le proverbe ancestral, si tu fermes ta porte aux cris de ton voisin, ils te parviendront par la fenêtre.  "

Il ne suffira pas de deux bavures terribles, il faudra que l'honneur de son père soit bafoué, pour qu'il sorte de sa torpeur. 

"J'étais hypnotisé par le spectacle qu'ils m'offraient tous les deux. Je ne voyais même pas les brutes qui les encadraient. Je ne voyais que cette mère éperdue, et ce père efflanqué au slip avachi, au bras ballants, au regard sinistré qui titubait sous les ruades. (...) Mon père tomba à la renverse, son misérable tricot sur la figure, le ventre décharné, fripé, grisâtre comme celui d'un poisson crevé... et je vis, tandis que l'honneur de la famille se répandait par terre, je vis ce qu'il ne fallait surtout pas voir, ce qu'un fils digne, respectable, ce qu'un Bédouin authentique ne doit jamais voir - cette chose ramollie, repoussante, avilissante; ce territoire interdit, tu, sacrilège : le pénis de mon père rouler sur le côté, les testicules par-dessus le cul... (...) Un Occidental ne peut pas comprendre, ne peut pas soupçonner l'étendue du désastre. (...) J'étais fini. Tout était fini. Irrécupérable. Irréversible. (...) J'étais "condamné à laver l'affront dans le sang"(...)"

Il se rend à Bagdad et entre dans la spirale infernale. Même s'il va participer à un attentat, le jeune homme n'est en rien mû par des questions religieuses, et Khadra sait à nouveau secouer notre paresse intellectuelle et notre propension à mettre les gens dans des tiroirs, à étiqueter leurs actions, à fonctionner par cliché.

Et puis j'ai retrouvé le style. 

"Badgad se décomposait. Longtemps façonnée dans l'ancrage des répressions, voilà qu'elle se défaisait de ses amarres de suppliciée pour se livrer aux dérives, fascinée par sa colère suicidaire et le vertige des impunités. Le tyran déchu, elle retrouvait intacts ses silences forcés, sa lâcheté revancharde, son mal grandeur nature, et conjurait au forceps ses vieux démons. N'ayant à aucun moment attendri ses bourreaux, elle ne voyait pas comment s'apitoyer sur elle-même maintenant que tous les interdits étaient levés. Elle se désaltérait aux sources de ses blessures, à l'endroit où le bât de l'infamie la marquait : sa rancune.  Grisée par sa souffrance et l'écoeurement qu'elle suscitait, elle se voulait l'incarnation de tout ce qu'elle ne supportait pas, y compris l'image qu'on se faisait d'elle et qu'elle rejetait en bloc; et c'était dans la désespérance la plus crasse qu'elle puisait les ingrédients de son propre martyre.
Cette ville était folle à lier."

Si le thème du roman est principalement le pourquoi et le comment, un jeune Irakien, va entrer dans le cercle, je dirais même la spirale, du terrorisme, c'est aussi et peut-être surtout, une déclaration de foi quant au rôle des intellectuels, de quelque origine qu'ils soient, afin de tenter d'éviter les désastres et les injustices auxquels nous assistons.

En toute fin du livre, l'auteur fait intervenir un écrivain,   (lui-même ?) venant tenter de ramener à la raison un ancien ami ayant basculé dans le camp des intégristes. On y retrouve le thème du dédain de l'Occident pour les intellectuels du Monde Arabe.

J'ai dévoré ce livre, même si par moments, j'ai dû interrompre ma lecture, tant Khadra sait nous interpeller et nous confronter à nos propres fragilités. 

Mais autant laisser la parole à l'auteur :


mardi 30 août 2011

Yasmina Khadra : L'ATTENTAT, Julliard, 2005


Sans jeu de mots, ce roman, vous explose en pleine figure ! Khadra lance son personnage principal à la poursuite de l'incompréhensible : comment une femme, SA femme, pas spécialement pratiquante, peut se transformer en bombe humaine et se faire éclater au milieu d'un groupe d'enfants en plein Tel-Aviv ?

L'auteur n'a pas choisi la facilité, car il se refuse à céder aux schémas préétablis, aux idées toutes faites et à l'enfermement des gens dans des catégories standardisées.
Le JE du roman est un chirurgien palestinien qui a choisi de s'installer à Tel Aviv et de s'intégrer à la vie israélienne au point d'en prendre la nationalité et d'oublier ses origines et surtout d'ignorer la situation de ses compatriotes, de l'autre côté du mur.  Un peu comme si le fait de sauver des vies à longueur de journée, l'en dédouanait. Il faut croire que ce n'est pas le cas de sa femme !

"Le capitaine Moshé et ses assistants me tiennent en éveil vingt-quatre heures d'affilée. Les uns après les autres, il se relaient dans la pièce sordide où se déroule l'interrogatoire. Cela se passe dans une sorte de trou à rat au plafond bas et aux murs insipides, avec une ampoule grillagée au-dessus de ma tête dont le grésillement continu est en passe de me rendre fou. Ma chemise trempée de sueur me ronge le dos avec la voracité d'un bouquet d'orties. J'ai faim, j'ai soif, j'ai mal et nulle part je ne vois le bout du tunnel. On a dû me porter par les aisselles pour m'emmener pisser. J'ai vidé la moitié de ma vessie dans mon caleçon avant que je parvienne à ouvrir la braguette. Pris de nausée, j'ai failli me casser la figure sur le bidet. On m'a carrément traîné en me ramenant dans ma cage. Ensuite, de nouveau le harcèlement, les questions, les coups de poing sur la table, les petites gifles pour m'empêcher de tourner de l'oeil.
Chaque fois que le sommeil fausse mon discernement, on me secoue de la tête aux pieds et on me soumet au zèle d'un officier frais et dispo. Les questions sont toujours les mêmes. Elles résonnent dans mes temps comme de sourdes incantations."

Convaincus de sa non implication dans l'attentat, il est relâché et c'est là qu'il décide de passer le mur, au sens propre et figuré. Il se rend dans les territoires occupés à la recherche des dernières personnes que sa femme a rencontrées, à la recherche de ceux qui l'ont poussée à commettre l'innommable.  

Et là, le roman bascule dans ce qui devient un retour sur soi, une recherche de ses origines, de son identité profonde. Il cherche, non sans mal à approcher des responsables islamistes, des imams au prêche vaindicatif. Il est trimbalé, d'une faction à une autre, menacé de mort, car soupçonné d'être un espion du Shin Beth. Et puis lorsqu'il obtient finalement un entretien :

"(...) - Tu voulais rencontrer un responsble de notre mouvement. C'est fait. Maintenant, tu vas rentrer à Tel-Aviv et tirer une croix sur cette entrevue. Autre chose _ personnellement, je n'ai pas connu ta femme. Elle n'agissait pas sous notre bannière, mais nous avons apprécié son geste.
Il lève sur moi des yeux incandescents.
- Une dernière remarque, docteur. A force de vouloir ressemble à tes frères d'adoption, tu perds le discernement des tiens. Un islamiste est un militant politique. Il n'a qu'une seule ambition : instaurer un Etat théocratique dans son pays et jouir pleinement de sa souveraineté et de son indépendance... Un intégriste est un djihadiste jusqu'au-boutiste. Il ne croit pas à la souveraineté des Etats musulmans ni à leur autonomie. Pour lui, ce sont des Etats vassaux qui seront appelés à se dissoudre au profit d'un seul califat. Cr l'intégriste r'eve d'une ouma une et indivisible qui s'étendrait de l'Indonésie au Maroc pour, à défaut de convertir l'Occident à l'islam, l'assujettir ou le détruire... Nous ne sommes ni des islamistes ni des intégristes, docteur Jaafari. Nous ne sommes que les enfants d'un peuple spolié et bafoué qui se battent avec les moyens du bord pour recouvrer leur patrie et leur dignité, ni plus ni moins.
(...) Quelle vérité tu veu connaître, docteur Amine Jaafari ? Celle de l'Arabe qui pense qu'avec un passeport israélien il est sorti de l'auberge ? Celle du bougnoule de servie par exellence que l'on honore à tout bout de champ et que lon convie à des récepitons huppées pour montrer aux gens combien on est tolérant et attentionné ? Celle de quelqu'un qui, en tournant sa veste, croit retourner sa peau et réussir la plus prfaite des mues ? c'est cette vérité que tu cherches ou est-ce celle-là même que tu fuis ? "
La quête du Dr. Jaafari reste presque jusqu'au bout, une quête personnelle : "Comment a-t-elle pu me trahir ?", mais l'Histoire, celle avec un grand H, le rattrape alors qu'il est dans son village natal.

C'est un très beau roman, qui se lit d'une traite, qui nous raconte différemment une histoire que l'on voit, trop souvent, dans les journaux télévisés.

samedi 13 août 2011

Yasmina Khadra : L'OLYMPE DES INFORTUNES, Julliard, 2010


Dans ce roman, Yasmina Khadra change d'univers et nous entraîne sur un terrain vague où vivent les Horr, "des clodos qui se respectent" et qui par goût de la liberté, rejettent la société urbaine. A travers le portrait de quelques-uns d'entre eux il dessine une société qui se veut paradisiaque parce qu'elle refuse l'argent et la possession.
"L'argent est la plus vilaine des vacheries. Quand tu le sers, il te dérobe les yeux; et quand il te sert, il te confisque le cœur".

On y retrouve cependant les rapports de pouvoir, le besoin de domination des plus forts et le besoin de protection des plus faibles et cet ordre des choses n'est pas remis en question.

"- Le Pacha est dans un sale état. Il ne veut voir personne.
- Il est chiant comme la mort, ajoute Dib.
Aït Cétéra sourcille, offusqué. Il jette un oeil affolé en direction de la guitoune.
- Tu parles du Pacha, je te signale.
- Raison de plus, persiste Dib. Si c'était quelqu'un d'autre, je passerais l'éponge. Mais il s'agit du patron. Il devrait faire montre de retenue. Chialer, à son âge, lui, le coriace des coriaces ?... C'est à gerber jusqu'à rendre son lait maternel.
- Il a du chagrin, lui souffle Aït Cétéra.
- N'empêche, il est le boss. Et un boss, quand ça souffre, ça doit rester classe...
- Pourquoi tu vas pas le lui dire en face ? le défie Aït Cétéra.
- Parce qu'on n'est pas en démocratie, avec lui. Il sait rien faire d'autre que cogner et brailler. Moi, j'aurais aimé qu'il se tienne droit dans le malheur. Au moins, de cette façon, quand je m'écrase devant lui, j'aurai pas le sentiment d'être une crotte... ".

Le personnage principal, Ach, a pris sous sa protection Junior, un sans-abri un peu simple d'esprit, à qui il se fait fort de transmettre sa vision du monde. 
"- Nous vivons pour nous-mêmes, et ça nous suffit.
- On se débrouille seuls comme des grands, Ach.
- Et on est où Junior ?
- On est chez nous.
- On est ici... Ici, sur la terre des Horr. Ici, où tout est permis, où rien n'est interdit... Et ici, tu n'est pas roi, tu n'es pas soldat, tu n'est pas valet; ici, tu es Toi."

La vie sur la décharge pourrait continuer de même, si un jour, un ange ? un prophète ? dieu lui-même ? ne venait rappeler à Ach, que s'il aime vraiment ce Junior, il doit lui permettre de tenter sa chance et ne pas lui imposer son propre besoin de compagnie.....

Bon, voilà ! Je vous en ai assez dit ! J'ai été très déçue par ce livre car tout au long de la lecture, je me suis demandée où Yasmina Khadra voulait en venir. Même si la vision manichéenne du monde véhiculée par Ach est en quelque sorte remise en question à la fin du livre, j'ai tout le temps eu l'impression d'une "philosophie" à bon marché, d'idées toutes faites, de critiques de notre société du niveau d'une discussion de bistrot. Même les surnoms adoptés par les protagonistes sont trop faciles !

La seule chose qui le sauve est la langue, toujours aussi belle de Yasmina Khadra :

"Une vague plus grosse que les précédentes arrive de très loin, dans un roulement mécanique spectaculaire, domine le large au point de cacher l'horizon et se met à déferler lourdement sur le rivage. On dirait une interminable muraille mouvante déterminée à raser tout sur son passage. Elle monte, monte, engrossée de fiel et de vertige. Soudain, elle se dégonfle à quelques brasses de la crique et s'affaisse lamentablement, semblable à la montagne accouchant d'une souris. Dans un ultime soubresaut d'orgueil, elle tente de se reprendre en main, happe Haroun au passage, le soulève si haut qu'il lui échappe de la crête et tombe sur les rochers. Lorsqu'elle se retire, bredouille et ridicule, le naufragé reste accroché au récif, disloqué et sonné, et ne remue plus. D'autres vagues rappliquent pour le reprendre, giclent furieusement dans les anfractuosités et ne parviennent qu'à l'éclabousser par endroits."

Si vous n'avez pas encore lu "un Khadra", ne commencez en tout cas pas avec celui-là; vous vous feriez une fausse idée de son talent et de l'importance des choses qu'il a à nous dire.

vendredi 4 mars 2011

Yasmina Khadra : L'IMPOSTURE DES MOTS, Julliard, 2002

Au tout début 2001, après trois ans d'exil au Mexique, Yasmina Khadra décide de s'installer à Paris et de se rapprocher ainsi de sa terre natale, l'Algérie. Dès la première nuit, le "spectre" de Kateb Yacine lui rend visite et le met en garde contre les difficultés qui l'attendent puisqu'il est un "apatride du verbe", ce à quoi, Khadra répond : "Tu es venu chercher quelque chose. Moi, je suis venu chercher quelqu'un." 

Tout est dit. D'un côté la relation des événements ayant suivi la publication de L'Écrivain, de l'autre le combat entre ces deux Moi, ce mélange improbable entre deux identités a priori incompatibles ?

La révélation de sa véritable identité, Mohammed Moulessehoul, officier supérieur dans l'armée d'Algérie entraîne Yasmina Khadra dans une valse médiatique effrénée. Les interviews s'enchaînent. On reconnaît la valeur de l'écrivain, mais on est déçu de le savoir militaire, et on se met à avoir des doutes sur sa participation aux massacres dont on accuse l'armée. 

"Armée de sa plume de tous les combats, elle (Françoise Aubenas) se jette dans la bataille. De toute évidence, elle n'aime pas le médaillon Khadra à cause de ses deux faces. Ne déteste pas non plus. Elle est surtout déçue. Elle s'attendait à des révélations fracassantes; elle n'a droit qu'à une inébranlable sincérité chiante comme une déclaration sur l'honneur. (...) Elle s'interdit de croire qu'il n'y ait pas anguille sous roche, que ce militaire fasse exception à la règle malgré son treillis de brute et l'immonde réputation de son institution.
De mon perchoir, j'observe la bataille rangée et ne souffle mot.
Le commandant Moulessehoul est déçu, lui aussi. Il croyait la guerre classée et est triste de se livrer à un duel de sourds où les armes pipées tirent misérablement à côté".