vendredi 19 juillet 2013

Boualem Sansal : LE VILLAGE DE L'ALLEMAND, Gallimard, 2008


Difficile de résumer ou même d'amorcer une présentation de ce livre, tant il est dense et dérangeant. En effet, Boualem Sansal dénonce l'islamisme en le comparant, en tant qu'idéologie totalitaire au nazisme.

Mais le plus simple est encore de se reporter à une interview qu'il a donnée en 2009 et que vous trouverez ici.

J'ai été passionnée par son propos. Et la forme choisie, celle du journal de chacun des deux frères, en fait un vrai roman. On découvre, petit à petit, l'insoutenable vérité, que ce soit celle du passé nazi de leur père, celle du massacre dont les habitants de leur village natal ont été l'objet en 1994, ou celle de l'assassinat d'une jeune fille par des islamistes dans une banlieue parisienne.

C'est le premier roman que je lis de cet auteur, mais je vais l'inscrire dans les auteurs à suivre. Je serais intéressée à savoir ce qu'il pense des derniers développements survenus en Afrique du Nord. 

Voici un extrait :

"Quand les premiers islamistes sont arrivés, nous les avons applaudis, ils s'étaient dressés contre le Tyran et ses hommes, là-bas, chez eux, en Algérie, les Taghouts comme ils disaient, des caïds formidablement armés qui tuaient et pillaient le plus légalement du monde. J'en ai vu un bout à Alger, à chaque pas je me voyais déporté et liquidé comme un Untermensch, un sous-homme. Ils étaient marrants avec leur uniforme de kamikaze de l'Antiquité, le chapelet en bandoulière, la barbe en bataille, le front cabossé, le regard brûlant, la sandale tout-terrain, on aimait bien leur discours de rappeurs d'Allah, leur disponibilité de curé de campagne, leur endurance de sapeurs-pompiers des pauvres. Ils étaient une poignée mais nous étions des nuées et ne demandions qu'à être leurs bras. On pouvait tout, il suffisait qu'ils le demandent, ils avaient l'oreille et les encouragement d'Allah. A peine sortis de nos coquilles, nous étions fin prêts, ils nous avaient appris combien il est exaltant d'avoir des gens à haïr et de désirer leur mort jusqu'à en perdre le sommeil. On en parlait la nuit dans les caves et les cages d'escaliers, emmitouflés dans nos parkas de moudjahidin, pendant que les pauvres gens qui n'avaient que leur dénuement à sauver fermaient à double tour leur porte à la vérité du Prophète et au redressement moral, et s'endormaient comme des imbéciles heureux. En cette phase d'initiation, on abominait des êtres abstraits, sans noms, ni prénoms, c'était mystique à enivrer un saint. Le flou et l'inexplicable sont les ingrédients de base pour qui veut devenir fanatique et nous le voulions toutes affaires cessantes. Et d'ailleurs, nous n'avions que ça, du temps à perdre. Ces êtres haïssables, nous les appelions les Infidèles, les Kouffars , comme ils disaient à la mosquée. Ca sonnait bien, les Infidèles, les Kouffars, les Tyrans, les Taghouts, on pouvait y mettre ce qu'on voulait, son chat, son chien, ses cauchemars. Quand nous fûmes reconnus     aptes au djihad, l'imam a ouvert le sac des Kouffars et à chacun d'une voix grave et définitive, il a donné un nom : Celui-là est le Juif, Lihoudi, le galeux, le pire de tous, celui-là est le chrétien, le massihi, l'hypocrite, le maudit, celui-là est le communiste, le chouyouï, le monstre honni d'Allah, ceux-là sont le musulman laïc, l'Arabe occidentalisé, la femme libre, des chiens et des chiennes vulgaires qui méritent une mort très cruelle, ceux-là sont les homos, les drogués, les intellos, à écrabouiller par tous les moyens. Tous des gens que nous connaissions, pour la plupart, des voisins, des voisines, des camarades d'école, des collègues de travail, les commerçants du quartier, les profs du lycée, les gens de la télé."

jeudi 4 juillet 2013

Erik Orsenna : ET SI ON DANSAIT ?, Stock, 2009


Après La grammaire est une chanson, Les Chevaliers du Subjonctif   et La révolte des accents, Erik Orsena poursuit sa déclaration d'amour de la grammaire en s'attaquant à la ponctuation.

La petite Jeanne a déjà 16 ans et elle est devenue la plume du Président Bonaventure. Quant à son frère Tom il continue de s'intéresser à la musique. Or quoi de plus proche de la musique et de son rythme, que la ponctuation ?

Preuve à l'appui, Orsena nous prouve que sans la ponctuation un texte ne vit pas, il chante et il danse encore moins.

eusjepeuralorscommentlesauraisjetoutétaitsirapideetmouvantetsaccadeélesdeuxautresrhinocéroschargèrentàleurtourentrecesfrontsbaissésdemontreslaLandroverviraitsuruneailereculaittournoyaitbondissaitunedéfaillancedumoteurunefaussemanoeuvreetnousétionstranspercéséventrésempalésparlescornestranchantes

D'abord, il faut séparer les mots des uns des autres :

Eus je peur alors comment le saurais je tout était si rapide et mouvant et saccadé les deux autres rhinocéros chargèrent à leur tour entre ces fronts baissés de monstres la Land Rover virait sur une aile reculait tournoyait bondissait une défaillance du moteur une fausse manoeuvre et nous étions transpercés éventrés empalés par les cornes tranchantes.


Puis, il faut les faire danser !

Eus-je peur alors ? Comment le saurais-je ? Tout était si rapide et mouvant et saccadé. Les deux autres rhinocéros chargèrent à leur tour. Entre ces fronts baissés de monstres, la Land Rover virait sur une aile, reculait, tournoyait, bondissait. Une défaillance du moteur, une fausse manoeuvre et nous étions transpercés, éventrés, empalés par les cornes tranchantes.

L'édition en Livre de Poche a gardé les illustrations de Montse Bernal



vendredi 21 juin 2013

Henri Bauchau : DELUGE, Actes Sud, 2010


Henri Bauchau visite une fois de plus l'âme humaine, dans ce qu'elle a de plus intime, dans ses douleurs, ses doutes, ses folies.

Au travers de l'histoire de Florian, vieux peintre fou, ayant fuit le succès et le commerce lié à son art, et Florence, jeune femme n'ayant vécu jusqu'ici que dans le sillage de sa mère, au point de se croire atteinte de la maladie qui vient de l'emporter.

Par attirance, sympathie et malgré des moments de résistance, elle s'abandonne au service de Florian, pour lui permettre de créer son oeuvre magistrale : le déluge. Elle sera aidée en cela par Simon qui lui non plus n'était pas destiné à la peinture.

On parle d'habitude de l'oeuvre d'une vie, mais dans ce roman, il s'agit bien plus de vivre l'oeuvre. Au fil des jours, puis des mois et enfin des années - le temps passe comme dans un rêve, il n'a pas de profondeur - les trois amis  cherchent, tâtent, ressentent les différentes scènes qu'ils y peignent. Florian devient Noé.

"Nous commençons à travailler avec Florian, il travaille au centre et à notre grande surprise ne nous donne presque pas d'indications. Le ciel devient sombre. La montagne verdoyante qui surmontait notre chantier a perdu tous ses arbres. Elle ressemble à une grande bête écorchée. D'énormes caisses de provision s'élèvent, l'arche est presque terminée. Elle s'élève, gigantesque, dépassant de l'étrave et de la pupe les dimensions de la montagne. Les pluies sont très fréquentes, on peut voir au loin que les rivières sont en train de déborder. tous les animaux de la terre commencent à affluer deux par deux. c'est long, très long. Les  éléphants, les hippopotames, les rhinocéros apparaissent. Les grands carnassiers n'attaquent pas. Il faut équilibrer, et ce n'est pas facile,les deux côtés de l'arche. La pluie tombe de plus en plus fort dans les vallées tandis que les animaux arrivent comme une longue rivière qui remonte en amont. Un grand orage commence à tomber, tous les animaux ont trouvé leur place. L'eau arrive jusqu'au pied de l'arche. Des baleines surviennent  elles ne savent pas si elles sont des poissons. Noé leur dit de rester dans la mer car elles sont trop grandes."

Ecrit à 97 ans, ce roman représente la quintessence des thèmes chers à Henri Bauchau. La psychanalyse, bien sûr, mais aussi, les mythes antiques - bibliques et homériques -le dépassement de soi, la guérison - de quelques maux que ce soient - le respect et surtout, surtout... la liberté.

"Nous faisons s'élever le feu pendant trois jours, il a pris la forme d'une grande flamme qui s'amincit au sommet. tout en haut de l'échafaudage, il n'y a place que pour un seul peintre et Florian y travaille seul. Je cherche à ne pas le regarder quand il approche d'Eve, mais Simon ne peut s'empêcher de le suivre des yeux et son angoisse pénètre en moi. Il me souffle :
- "Il va effacer Eve avec sa flamme, je crois qu'il a aussi une bougie en main..."
Je lui réponds d'une voix ure, crispée ö
- "C'est lui qui a fait Eve, il a le droit !"
- "Mais Florence... c'est la naissance de notre amour"
Je vois la bougie de Florian s'approcher de la toile, la brunir. J'entends Simon crier : "Non.... non !"
Je redis : "Il a le droit".
Simon descend de l'échafaudage, se précipite hors de l'atelier et sort en claquant la porte. Il pleure peut-être.
Tout en pleurant moi-même, je me redis de toutes mes forces : "Il a le droit !".

Ce n'est pas un roman facile. Il est intense. Il vous secoue. Il vous pénètre. Mais Henri Bauchau est profondément humain, on peut lui faire confiance et se laisser aller à l'intérêt et au plaisir de le suivre.

mardi 11 juin 2013

Nikos Kokantzis : GIOCONDA, Ed. de l'Aube, 2012


Un terrain vague entre deux maisons dans la Thessalonique de la fin des années 30, est présent tout au long de court mais intense récit de Nikos Kokantzis, qui y relate l'éveil à la vie et à la sensualité de deux jeunes enfants à peine sortis de l'enfance, mais que la guerre et l'occupation allemande ont fait grandir plus vite. 

Il a attendu plus de 30 ans avant d'écrire ce texte éblouissant de sincérité, et de simplicité qui nous parle de sa propre histoire. On n'oublie jamais son premier grand amour, surtout si celui-ci vous cueille dans l'enfance. Nikos Kokantzis l'a encore moins oublié, que Gioconda a été déportée à Auschwitz et qu'elle n'en est pas revenue.

"Ma peau était amoureuse, mon coeur, ma gorge, tout mon corps. Et son amour à elle venait vers moi, j'étais traversé par cette vague chaude, lisse, affolante. Nous ne dîmes pas un mot. Nous étions si proches l'un de l'autre qu'il n'y avait pas de place entre nous pour des mots. De nouveau mes lèvres l'effleurèrent, brièvement, innocemment. Puis dans le cou, sur le front, sur les yeux - "je t'en prie, pas sur les yeux, on le fait avant de se séparer, tu ne savais pas ? Voilà ma bouche, embrasse ma bouche" - et de nouveau sur sa bouche, derrière l'oreille - comment y avais-je pensé, à cet endroit-là ? - et sur ses cheveux la masse de  ses longs cheveux très noirs, et de nouveau sa bouche, sa bouche. Je ne savais pas embrasser, nos langues ne se touchaient pas, rien que nos lèvres. Mais ce baiser naïf était plus fort que du vin et nous donnait le vertige. elle était à moi, j'étais son amant, nous étions mariés, nous n'étions pas mariés, nous avions des enfants, nous n'étions rien que nous deux, les Allemands étaient partis, la guerre était finie, nous étions aux Indes, en Afrique, en Espagne au Tibet, nous avions une jolie maison, nous étions vieux et avions des petits-enfants, nous voguions dans des yachts blancs, nous volions au ras des flots dans notre avions, j'étais à la guerre, on m'avait décoré, j'étais revenu en permission et ell m'attendait, j'étais un espion parachuté en Allemagne pour une mission dangereuses, j'étais sur le point de terminer la guerre à moi seul, il n'y avait pas de guerre, nous traversions le désert à dos de chameau sous un soleil insoutenable, nous descendions le Nil blanc parmi les odeurs du soir, nous découvrions Samarkand, Kaboul, Benarès..."

Tout est dans ce court extrait, la force des sentiments, des sensations, et l'innocence de l'enfance.

C'est le seul ouvrage de Kokantzis traduit en français, (magnifiquement comme toujours par Michel Volkovitch) mais je vais, de ce pas, me procurer un autre recueil qui s'intitule "Εννά ιστορίες και ένα λιμπρετο" (Neuf histoires et un livret).

lundi 10 juin 2013

Marlena de Blasi : MILLE JOURS A VENISE, Mercure de France, 2009


Encore un livre prêté, dont je ne connaissais pas l'auteure. Du fait que le roman est quasi biographique, voilà qui est réparé !

Marlena de Blasi est cheffe (en cuisine) et critique gastronomique en Amérique, mais lors d'un voyage à Venise, elle rencontre un homme du cru qui va devenir son "bel étranger".  Elle liquide tout ce qu'elle a Saint Louis et part s'installer dans la "Vieille princesse" en vue de se marier. 

C'est l'apprentissage d'une autre culture, d'un autre mode de vie, d'une autre mentalité qui fait l'objet de ce roman qui démarre très feuilleton pour midinette matiné de magazine de décoration, mais qui, au fil des pages, prend un tout petit peu de consistance. Je retiendrai cette description du marché :

"Au bout de quelques équipées matinales de la sorte, des sourires commencent à s'échanger. Je peux maintenant demander à tel ou tel marchand - ou marchande - de me mettre de côté pour le lendemain de la menthe ou du romarin, peut-être un petit panier de mûres. Il y a Michele, au visage rougeaud, ce qui met bien en valeur le chaînes dorées qu'il porte au coz, et à l'épaisse chevelure blonde. Luciano, qui a disposé une table dine du Caravage. La dame aux épices, aux ongles très longs et très ébréchés, que je verrai, hiver comme été, coiffée d'un immuable bonnet vert en laine. Ils appartiennent à la même troupe chargée de me séduire, ils sont tous doués pour le théâtre. l'un d'eux me tend un unique petit pois qui fond dans la bouche ou une grosse figue violette d'où coule un jus au goût de miel."


Mais vous pouvez le constater, rien d'extraordinaire, ni dans le style, ni dans le propos. 

Quant aux amoureux de Venise, ils seront déçus, car elle se résume à une succession de noms de lieux, d'églises, de restaurants, et les Vénitiens eux-mêmes semblent servir de toile de fonds à son aventure amoureuse et de distraction dans ses moments de doute.

Je ne lirai pas la suite de son histoire "Mille jours en Toscane".

vendredi 31 mai 2013

Jérôme Ferrari : BALCO ATLANTICO, Actes Sud, 2008


Premier livre de cet auteur que je lis. J'en avais entendu parler au moment de la sortie du "Sermon sur la chute de Rome", mais il me restait inconnu. Ce fut donc une découverte intéressante, ce d'autant plus que son roman est construit, ce que j'apprécie toujours. 

L'histoire commence par l'assassinat , en octobre 2000, d'un jeune nationaliste corse, devant le bistrot d'un village. La fille de la patronne voit ainsi disparaître l'homme qu'elle aime depuis sa tendre enfance. Jérôme Ferrari, s'emploie à remonter le fil de l'histoire de ce drame jusqu'en 1985. Mais il alterne les mémoires : un chapitre suit la chronologie des événements, l'autre le fait en remontant le temps. Et entre chacun d'eux, est intercalée l'histoire d'un frère et d'une soeur ayant quitté le Maroc et leur Balco Atlantico, à la recherche d'une vie meilleure ce qui les a conduits dans le village en question. 

Le roman ne se résume de loin pas à l'énoncé d'une dérive du mouvement nationaliste. L'un des personnages, et non des moindres, est un professeur d'ethnologie, schizophrène, souffrant d'un "excès de mémoire". Ce n'est qu'auprès  de la tenancière du bistrot qu'il trouve, enfin, le moyen de dompter ses fantômes.

"J'étais donc, en somme, arrivé à une solution acceptable  quand je me posais enfin la question qui faillit me faire perdre totalement ce qui me restait de raison : depuis quand souffrais-je de cet excès de mémoire ? Qu'avait été ma vie ? (...) 
J'éprouve peut-être une nostalgie terrible pour des choses qui n'existent pas. Mais je ne veux pas perdre cette nostalgie".

Une fois entamée la lecture ne souffre aucune interruption. Bien qu'il n'y ait aucun suspens, on est pris dans le labyrinthe des souvenirs des uns et des autres. 

Un auteur à suivre à n'en pas douter.





lundi 27 mai 2013

Jean Vautrin : DIX-HUIT TENTATIVES POUR DEVENIR UN SAINT, Payot, 1989


C'est un auteur que j'ai découvert par la bande dessinée, puis par son grand succès "Un grand pas vers le Bon Dieu", mais je crois que ce que j'ai préféré, c'est ce recueil de nouvelles.

Huit "instantanés !" de la vie, pris au moment où cette dernière bascule vers autre chose.

Que ce soit cette gamine sur le bord de la fenêtre espérant un regard pour ne pas sauter, cette femme qui est sur le point d'appliquer de la crème hydratante sur son visage au moment où son ex revient s'installer à la maison, ce notable prenant l'autoroute en sens inverse après une escapade coupable ou cet homme qui devient tueur à gage pour réaliser son rêve d'aller mourir en Grèce. Quant à la manière de devenir un saint.... je vous laisse la découvrir.

Jean Vautrin c'est aussi un style, un choix de mots, une précision dans ceux-ci, une certaine gouaille aussi.

"Depuis longtemps déjà, le coeur de ce bougre de tabellion pompait à la baisse. Son sang se frayait un chemin difficile dans des artérioles de plus en plus détériorées, rigides comme pipes en terre. Afin de le protéger contre lui-même, il m'arrivait de lui brosser des tableaux emphatiques où la menace de la mort la plus noire rôdait à chaque coin de mes phrases. Infarctus, hémorragie cérébrale, hémiplégie régressive, je lui promettais de tout pour faire reculer sa boulimie. Franchement, il n'y avait pas d'atrocité que je ne lui eusse décrite, mais allez y faire mieux que moi dans ce domaine d'intimidation, Abel Truchant haussait les épaules, réchauffait un ratafia furieux au creux de son poing rond, et se plongeait dans la lecture d'Escoffier pur oublier mes mises en garde. Si d'aventure, je me risquais par surcroît à laisser quelques prescription de sauvegarde sur le coin de sa table, je savais bien qu'impitoyablement il jetterait mes ordonnances à la corbeille, retournerait à ses demoiselles de Paris, à ses agapes, à ses dégustations et ferait fi de mes conseils."

J'ai eu beaucoup de plaisir à la lecture de ce recueil.

mercredi 15 mai 2013

Edgar Hilsenrath : LE NAZI ET LE BARBIER, Attila, 2010


Un livre étonnant et rare, vu son propos et son style. Ce n'est pas souvent, en effet, que le thème de la Shoah dans un premier temps et de la création de l'Etat d'Israël dans sa deuxième partie, est traité sur le mode burlesque et de manière quasi détachée.

D'ailleurs, écrit et publié aux USA en 1972, il n'a été publié en Allemagne, pourtant patrie d'Egar Hilsenrath, qu'en 1977.

Il faut dire que le propos a de quoi étonner. S'il s'agit d'une biographie linéaire et chronologique, l'histoire n'est pas banale. C'est celle du jeune Max Schulz "aryen pure souche" dont le meilleur ami, Itzig Finkelstein,  est lui aussi Allemand mais juif. Leur amitié a beau être très forte, lorsque Hitler arrive au pouvoir, Max s'enrole dans les SA, puis les SS. Il accomplit son travail de génocidaire sans sourciller, allant même jusqu'à exterminer son propre ami et ses parents.

"Sauf peut-être un événement marquant. Le seul que je n'aie pas oublié : nous conduisions une poignée de Juifs dans un cimetière pour les fusiller. Mais erreur de cimetière. Il y avait des croix sur les tombes. Les Juifs se tenaient debout devant les croix, tremblants comme des feuilles, incapables de pleurer tellement ils avaient la trouille. Et là, sur l'une des croix, la plus simple et la plus petite, était accroché Jésus Christ. Qui chialait. Et qui dit à mon lieutenant : "Vous m'avez mal compris. Je les ai maudits, d'accord. Mais je voulais juste leur faire peur ! Pour qu'ils se convertissent !" Et le Seigneur Jésus Christ a continué de chialer sans plus rien dire.
Mon lieutenant s'est nis en pétard et a envoyé quelques balles dans le bide du Christ en pleurs. Et le Christ est tombé de sa croix, mais il n'était pas mort.
Mon lieutenant s'est alors tourné vers moi et il a dit : "Max Schulz ! Veuillez fermer la gueule à ce faux prophète une fois pour toutes. Vous faites ça mieux que moi."
Et c'est ce que j'ai fait."

A la fin de la guerre, Max ne trouve pas meilleur moyen d'échapper à la justice que de prendre l'identité de son ami Itzig, de remplacer son tatouage SS par un numéro de prisonnier au camp d'Auschwitz et pour parer à toute éventualité, de se faire circoncire. 

Il rejoint la Palestine en 1947, participe à la vie d'un Kibboutz avant de s'installer dans une petite ville en développement comme coiffeur, métier qu'il avait appris auprès du père d'Itzig.  Il se prend tellement au jeu qu'il devient l'un des héros de la lutte contre les Anglais et l'un des fers de lance du nouvel Etat. Il intègre totalement l'idéologie sioniste et c'est à peine si l'existence des Palestiniens est évoquée. Je ne vous en dis pas plus et vous laisse le soin de découvrir la fin de son histoire.

Hilsenrath, Allemand, Juif, ayant subi les pogroms en Roumanie, ayant rejoint la Palestine lui aussi, mais n'y étant pas resté, prend quant à lui ses distances  vis à vis du nouvel Etat sioniste et y dénonce déjà  les inégalités :

(Dans le salon de coiffure, les fauteuils sont numérotés)
"- Oui, Monsieur Finkelstein. Voyez : le fauteuil NUMERO UN, près de la fenêtre, c'est le meilleur fauteuil du salon. La place à la fenêtre, vous comprenez, est réservée aux Juifs allemands.
- Tiens ! Et le fauteuil NUMERO DEUX ?
- Pour les Juifs d'Europe de l'Ouest.
- Et le TROIS ?
- Pour l'élite des Juifs de l'Est.
- Qui sont, Monsieur Spiegel ?
- Les Russes et les Lituaniens.
- Et le QUATRE ?
- Pour tous les autres Juifs d'Europe de l'Est. Sauf les Roumains
- Et où vont les Juifs roumains ?
- Sur le fauteuil NUMERO CINQ, le dernier des Juifs de l'Est."
(...)
- Yitzhak Spiegel m'expliqua ensuite que le NUMERO SIX était réservé à l'élite des Juifs orientaux, les Yéménites. Puis venaient les autres. Le dernier fauteuil destiné aux Juifs orientaux était pour les Marocains.
Yitzhak Spiegel haussa les épaules, navré, puis m'expliqua la suite de l'enfilade qui continuait jusqu'aux vestiaires.
Je demandais encore : "Et qu'en est-il des deux fauteuils sans numéro près de la fenêtre ?
- L'un est réservé aux Sabras, dit Yitzhak Spiegel. Pour votre information, ce sont les Juifs nés dans ce pays, Monsieur Finkelstein. Nous ne savons pas où les classer.
- Et l'autre, Monsieur Spiegel ?
- Destiné aux non-Juifs. Aux nouveaux citoyens qui ne sont pas d'origine juive et aux étrangers. Nous les plaçons près de la fenêtre. Par courtoisie."

J'ai aimé ce livre qui se lit d'une traite et dont l'absurde n'a d'égal que la période historique dont il traite.
Un auteur dont je vais me procurer les autres titres.

jeudi 25 avril 2013

Stefan Zweig : LE VOYAGE DANS LE PASSE, Grasset, 2008


Jusqu'ici, pour moi, Stefan Zweig était resté lié à l'étude de la "Schachnovelle" en cours d'allemand. Donc pas forcément un bon souvenir... Même si "ce n'était pas de sa  faute !".

C'est tout de même avec curiosité que j'ai entamé cette nouvelle-ci sur la suggestion d'une amie. Et ce fut une révélation ! Quelle écriture ! Limpide, directe, sans fioriture, moderne, tellement moderne ! 

Quant à l'histoire, toute simple au départ,  d'un jeune homme pauvre engagé comme secrétaire d'un grand industriel, qui tombe amoureux de la femme de ce dernier, elle va être confrontée à la grande Histoire. En effet, cet amour à peine avoué, à peine partagé, va être empêché une première fois par la déclaration de la première guerre mondiale et une deuxième fois par la montée du nazisme. 

"Ils gravirent les hauteurs en silence. En contrebas, les maisons faiblement éclairées s'estompaient déjà; depuis le crépuscule de la vallée, la courbe du fleuve s'étirait, toujours plus lumineuse, tandis qu'en haut, les arbres embaumaient et que l'obscurité s'abattaient sur eux. Ils ne croisaient personne, seules leurs ombres glissaient en silence devant eux. Et chaque fois qu'un réverbère éclairait leurs silhouettes à l'oblique, leurs ombres de mêlaient, comme si elles s'embrassaient; elles s'allongeaient, comme aspirées l'une vers l'autre, deux corps formant une même silhouette, se détachaient encore, pour s'étreindre à nouveau, tandis qu'eux-mêmes marchaient las et distants."

L'édition en Livre de Poche réunit la traduction de Baptiste Touverey ainsi que le texte original, suivi d'une biographie signée de Isabelle Hausser. 

vendredi 12 avril 2013

Maxence Fermine : LE TOMBEAU D'ETOILES, Albin Michel, 2007


Didier Vandoeuvre est un taiseux, comme beaucoup de ses congénères, isolés qu'ils sont dans leur village de montagne en Savoie. Ce n'est qu'une fois les témoins de sa jeunesse disparus, qu'il décide de se livrer et surtout de se décharger du poids de ses secrets. 

"Alors il me faut à mon tour témoigner, avant que ces lueurs ne s'éteignent une à une, et que tout ne sombre et ne disparaisse à jamais dans les crevasse du temps".

Tout s'est joué le 14 août 1944, alors que la région est sous occupation allemande. Mais le propos de Marxence Fermine n'est pas de nous relater, une Xème fois les hauts faits de la résistance, loin de là.  Il s'attache plus à dresser le portrait des trois personnages principaux et, surtout, à conter les circonstances qui ont fait basculer la vie de Didier Vandoeuvre.  Je ne vous en dis pas plus, mais sachez que dès les première pages on est pris par le récit.

J'ai retrouvé dans cet ouvrage la poésie intrinsèque de l'écriture de Maxime Fermine et s'il prête à un soldat allemand de la première guerre mondiale ce poème, je ne serais pas étonnée qu'il l'ait écrit lui-même.

"Je ne suis qu'une ombre dans un tombeau d'étoiles
Une ombre noire allongée dans un cercueil d'or
Et lorsque soufflera le zéphyr de la mort
Vers les froides ténèbres je mettrai la voile

Je m'envolerai vers les rêves azuréens
Bercé par le son d'une musique inquiétante
Guidé par les phalènes aux lueurs éclatantes
Qui, tels des astres, illumineront mon chemin

Je suis tombé ce matin au champ de bataille
Comme tant d'autres victimes d'une guerre inutile
Et voilà que lentement mon âme vacille
Ma pauvre vie, vraiment, ne vaut plus rien qui vaille

Je ne suis qu'un ombre dans un tombeau d'étoiles
Une ombre noire allongée dans un cercueil d'or
Et lorsque soufflera le zéphyr de la mort
Vers les froides ténèbres je mettrai la voile."

Comment ne pas penser au Dormeur du Val de Rimbaud.


dimanche 7 avril 2013

Philippe Djian : DOGGY BAG, SAISON 1-2-3, Julliard, 2010


Lorsque Philippe Djian décide de créer une série littéraire, sur le modèle des séries télévisées, il ne laisse aucun détail au hasard. Tout y est. La forme d'abord : trois saisons, des "épisodes" calibrés, durant lesquels le montage des séquences se fait comme au cinéma, on passe d'une situation à une autre par un simple passage à la ligne. 

Le lieu : une ville moderne avec son fleuve, ses parcs, ses buildings, ses quartiers résidentiels, et surtout ses rues portant toutes un nom de cinéaste ou de musicien.

L'espace-temps : celui que met une ville complètement inondée à retrouver sa fonctionnalité.

Vingt et un personnages, dont il a la bonne idée de dresser la liste en tout début d'édition, ce qui n'est pas inutile, et qui remplace le "previously" habituel.  

Enfin, une saga familiale dans laquelle le sexe et l'argent jouent un rôle prédominant.

Le fonds et l'histoire ont finalement peut d'importance, et d'ailleurs ce n'est pas ce qui m'a le plus intéressée, même si je dois avouer que, contrairement à la plupart des séries tv, c'est bien la dernière saison qui est la meilleure. Djian retombe sur ses pattes et après nous avoir étourdis par les péripéties de chacun des protagonistes, il réussit à rassembler le tout  dans un dernier chapitre-scène digne des grands scénaristes.

"Au premier abord, peut-être, cette famille fichait-elle les jetons. Sans doute pouvait-on s'y méprendre. C'est souvent comme ça."

Un pari réussi, mais, un peu comme on ne garde pas en mémoire les feuilletons,  c'est de cela dont je me souviendrai.

mardi 5 mars 2013

Khaled Al Khamissi : TAXI, Actes Sud, 2009

On le sait bien, les chauffeurs de taxi du sud aiment bavarder avec leurs clients. Combien de journalistes en mal d'inspiration commencent leur article en relatant les propos tenus par le taxi entre l'aéroport et leur hôtel ?

Mais quand il s'agit d'un écrivain, les propos tenus (dans la réalité ou dans la fiction) prennent une autre dimension. En 56 dialogues, Khaled Al Khamissi dresse le portrait de l'Egypte des années 2005-2006, au moment où Moubarak allait se faire réélire pour la dernière fois, mais cela on ne l'a su que plus tard ! Ce qui frappe toujours en Egypte, et plus particulièrement au Caire, c'est l'humour de ses habitants et leur capacité à surmonter leurs difficultés en passant par ce biais.

"J'aimerais beaucoup prévenir le ministre de l'information qu'on est en fait cent fois plus intelligents que lui et qu'on comprend ce qui se passe dans le monde deux cents fois mieux que lui. Mais où est-ce que je peux trouver ce ministre pour le lui dire ? Qu'est-ce que vous en pensez ? Il faudrait que je lui envoie un télégramme ? Ou est-ce que je risque d'être arrêté à cause d'un télégramme ? Qu'est-ce que j'y peux, c'est plus notre pays, maintenant c'est le leur. Ils peuvent faire ce qu'ils veulent et nous, mieux vaut qu'on s'occupe de nos affaires".

Tous les aspects de la vie de tous les jours sont abordés, des difficultés financières aux tracasseries administratives, en passant par la montée des islamistes en passant par l'éducation des enfants à coups de leçons particulières....  Certains passages m'ont rappelé ce que je vois en Grèce !

Un livre où si la colère ne gronde pas (encore) on sent une société désillusionnée et qui nous fait mieux comprendre les émeutes et la révolution qui est en cours actuellement dans ce pays fascinant. 

lundi 28 janvier 2013

Yasmina Khadra : L'EQUATION AFRICAINE, Julliard, 2011


Une fois de plus Yasmina Khadra nous tient en haleine et nous oblige à dépasser les clichés amassés en regardant la télévision. 

Sur les pas d'un médecin allemand bien installé dans sa vie prospère, mais qui, suite à la mort de sa femme, décide d'accompagner son meilleur ami jusqu'aux Comores, ce roman nous entraîne dans l"enfer" du désert du Sud Soudan. En effet, pris en otage, les deux amis vont passer d'une bande de ravisseurs à l'autre tant que leur prix, en tant qu'otages, ne baissera pas.

"Les minutes s'étirent comme des élancements, cherchent à m'écarteler. Il n'est pire supplice que l'attente, surtout lorsqu'elle ne débouche sur aucune certitude. J'ai l'impression de fermenter. Je ne tiens plus en place. Ma couche est faite d'épines. Je n'ose plus regarder par la lucarne ni sortir dans la courette. J'ai peur de chaque instant qui m'égratigne telle une griffure. A quoi pensé-je au juste ? Je n'en ai pas la moindre idée. Je crois que je ne pense même pas. Mon cerveau cafouille. Mon toucher est vague. Je ne sens plus les choses de la même façon. Tout m'irrite, tout me chiffonne. Je suis inquiet. Mes anxiétés se surpassent. Me dépassent. Je pars dans tous les sens. Le doute a anesthésié mes facultés. On dirait que je regarde à travers des vitres tantôt givrées tantôt dépolies. Et ce que je redoutais se déclenche : le grand vertige me happe avec une dextérité qui ne me laisse pas le temps de réaliser ce qui m'arrive. De vagues souvenirs flottent autour de moi, se font et se défont dans la pénombre, semblables à des âmes éthérées. Je tends la main vers une image; elle s'étiole entre mes doigts et s'éparpille en une multitude de spirales. C'est parti ! sauf que j'ignore où cela va me mener."

Une fois entamé, ce livre ne vous lache pas. D'une écriture précise, mais souple, il nous entraîne à la suite du personnage principal et lorsqu'enfin ce dernier retrouve son univers, on reste aussi pantois que lui devant la futilité de nos problèmes d'Européens.




dimanche 20 janvier 2013

Mohamed Kacimi : LA CONFESSION D'ABRAHAM, Gallimard, 2000


Conçu comme une pièce de théâtre à un personnage, ce texte met en scène Abraham, qui, du fond de son tombeau, compte ses enfants dans le monde, lit le courrier qu'ils lui envoient et se remémore sa très longue vie.

Ce long monologue s'adresse à sa femme Sarah, qui fut certainement la plus difficile à convaincre que l'Alliance avec Dieu était "une bonne affaire". Ce dernier n'a-t-il pas attendu ses 90 ans pour tenir sa promesse de descendance ? Et quand finalement ce fils tant espéré est arrivé et a grandi, Dieu n'en a-t-il pas exigé le sacrifice ?

"Mais qu'est-ce qu'il nous veut à la fin, ton bon Dieu ? Cela fait des siècles maintenant qu'il s'acharne sur la famille. Pour une malheureuse pomme, il expulse du Paradis les pauvres Adam et Eve, comme des sans-papiers. Il nous déverse sur la tête des bassines d'eau pour nous noyer comme des chiens, heureusement que grand-père Noé a joué au pompier durant quarante jours et quarante nuits. Ensuite, il fout la zizanie dans la langue parce que Monsieur ne supporte pas la vue d'un HLM à Babel. Après, il nous déloge de Mésopotamie pour nous donner en échange une volée de pierres. Il rase sous nos yeux deux villes pour un orgasme qu'il juge mal placé. Il met quarante ans avant de me donner un enfant et maintenant qu'il et là, il veut en faire un barbecue. Si jamais il touche à un seul cheveu de mon petit, je te le jure, sur la tête de ta mère Emtelaï la fille de Karnabo, je lui arrache les yeux. Je le traînerai dans la boue, je l'écorcherai et je ferai de sa peau un tambour. Je me mettrai nue et je danserai sur son ventre durant mille ans, ou même quatre mille s'il le faut, jusqu'au grand matin où l'un de mes petits-enfants viendra me dire : "C'est bon, Sarah, tu peux arrêter. Il est mort. On respire mieux de Médine à Jérusalem".

On l'aura compris, le propos Mohamed Kacimi est loin du dogme religieux. Les références au conflit israélo-palestinien sont nombreuses, avec un soupçon d'ironie quant aux textes sacrés. 

Mais pas seulement, on y croise J. Lacan, A. Chouraqui, P. Lévi des syndicalistes de Vilvoerde et j'en passe. Il s'adressent à lui, soit pour lui demander conseil, soit pour lui montrer à quel point être de sa descendance n'est pas une chose simple !

Personnellement, je n'ai pas goûté cet humour, un peu facile, me semble-t-il, et je n'ai pas cru à cette confession. 

lundi 14 janvier 2013

Atiq Rahimi : TERRE ET CENDRES, P.O.L, 2000


J'avais beaucoup aimé "Syngé Sabour" et c'est donc sans hésitation que, voyant ce tout petit livre à l'étal de la boutique Payot de l'aéroport de Genève, je l'ai acheté en pensant le lire dans l'avion. 

Et bien je n'ai pas pu. Il est trop dense, trop prenant, trop intense. Non que l'écriture soit laborieuse, au contraire, mais c'est le propos qui vous absorbe entièrement, car il va à l'essentiel de l'humain. 

En Afghanistan, pendant la guerre contre l'URSS, un vieillard, accompagné de son petit fils, attend le passage d'un camion pour l'emmener jusqu'à la mine où travaille son fils. Il doit lui apporter la pire des nouvelles qu'un père n'ait jamais eu donner à son propre fils et il ne sait comment s'y prendre.


"- Mon fils, mon seul fils va sûrement devenir fou... Il vaut mieux que je ne dise rien.
- C'est un homme, père ! Il faut que tu lui dises ! il faut qu'il accepte. Un jour ou l'autre il l'apprendra. Il vaut mieux que ce soit par toi. Que tu sois près de lui, que tu partages sa peine. Ne le laisse pas seul ! Fais-lui comprendre qu'ainsi va la vie, qu'il nest pas seul au monde, qu'il vous a, son fils et toi. Vous devez vous soutenir mutuellement.... Ces malheurs sont le lot de tout le monde, la guerre n'a pas de coeur...
Mirza Qadir approche la tête de la porte et dit en baissant la voix :
- ... la loi de la guerre c'est la loi du sacrifice. Dans le sacrifice, ou bien le sang est sur ta gorge, ou bien il est sur tes mains.
Envahi par un sentiment d'impuissance, tu demandes machinalement :
- Pourquoi ?
Mirza Qadir jette sa cigarette au loin. Il poursuit à voix basse :
- Mon frère, la guerre et le sacrifice suivent la même logique. Il n'y a pas d'explication. Ce qui est important, ce n'est ni la cause ni le résultat, mais l'acte proprement dit."

Je n'en dévoile pas plus, mais je vous signale aussi que Terre et cendres a été adapté au cinéma en 2004 par Atiq Rahimi lui-même. En voici la bande annonce :